Comprendre l’autre, itinéraire d’une Palestinienne à Achrafieh

samedi 15 février 2020

Habiter à Achrafieh en tant que palestinienne ? La question se pose en 2014 lorsque je m’installe avec ma famille au Liban. Car ce quartier, majoritairement maronite, reste monopolisé par des partis politiques autrefois ennemis des Palestiniens, comme les Kataëb ou les Forces libanaises. Malgré de nombreux messages de méfiance d’amis à Paris et à Ramallah m’alertant contre ce choix du fait de ma « palestinité », j’ai voulu tenter l’expérience : d’une part, je me sens très levantine et, d’autre part, je suis experte en communication et porte un intérêt à la notion d’empathie, notamment d’empathie cognitive – soit la capacité de se mettre dans la peau de l’autre.

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Dès mon arrivée, les gens captent toute de suite un accent différent et me demandent d’où je viens. Au départ, je répondais que j’étais palestinienne et à ma surprise (ou non…), la plupart des réactions étaient marquées par de l’indifférence ou une forme de distance. La situation la plus désagréable dans laquelle je me suis retrouvée a été lors d’un dîner, lorsqu’un homme attaqua les Palestiniens les accusant de terrorisme et reprochant, avec quelques raisons, au monde de ne parler que des massacres de Sabra et Chatila et d’ignorer celui de Damour. C’était un moment surréel pour moi : ayant grandi au Maroc et visité plusieurs pays arabes et européens, mon appartenance au peuple palestinien suscitait souvent une émotion forte allant jusqu’aux larmes ou aux embrassades.

J’ai alors décidé de mettre mon identité en sourdine et de laisser les interlocuteurs la deviner : « Jordanienne ? Syrienne ? Tunisienne ? » Toutes les nationalités leur venaient à l’esprit, mais jamais la palestinienne. Un jour, un vieux monsieur entendant mon fils me parler dans notre dialecte m’arrête dans la rue et me demande « Enti men wein ? » Je réponds : « Palestine. » Et à ma grande surprise, le monsieur me répond : « Arrête je sais que tu es syrienne mais tu as peur de le dire ! »

Mais j’ai également croisé des personnes emportées par la cause palestinienne, certains avouant que leurs parents brandissaient le drapeau palestinien pendant la guerre. Un jour, avec un groupe d’amies pendant une randonnée, l’une d’entre elles, apprenant que je suis palestinienne, annonce hardiment que ses parents ont été contraints de prendre les bateaux de Haïfa jusqu’à la frontière lorsqu’ils ont fui les événements de 1948. C’est ainsi que ses copines d’enfance ont appris, à leur grande surprise, que leur amie de plus de 40 ans était en fait palestinienne. Elle n’a jamais pu le dire pendant la guerre car, comme de nombreux Palestiniens chrétiens qui ont vite obtenu la nationalité libanaise pour des raisons démographiques, ils voulaient à tout prix s’intégrer et évitaient d’annoncer leur origine, surtout pendant la guerre civile.

Mais, au Liban, il ne s’agit pas seulement de schisme palestiniens-libanais maronites mais de l’ensemble des divisions établies par le système communautaire mis en place par les « leaders » de la guerre. Dans une ONG où j’ai travaillé comme consultante, J., une collègue maronite d’Achrafieh se fait inviter par une autre collègue chiite de Dahieh et, pour la première fois visite ce quartier qui se trouve à 10 minutes de chez elle ! Elle en est revenue abasourdie, me disant qu’elle se sentait comme une touriste alors qu’elle a fait le tour de l’Europe mais n’a jamais eu l’occasion d’aller à Dahieh.

De même, de nombreux parents du Lycée français de Achrafieh refusaient de passer des week-ends avec nous en famille au Liban-Sud ou même à Baalbeck. Mais, heureusement, une nouvelle ère commence depuis le 17 octobre 2019. Le soulèvement que certains appellent « intifada » est une union inédite du peuple d’abord contre le clivage communautaire et la corruption lépreuse. Mon expérience à Achrafieh m’a montré que l’empathie cognitive a du sens dans les relations interpersonnelles mais aussi au sein d’un même peuple vivant dans un système politique sclérosé, comme le Liban où on a longtemps souffert de représentations stigmatisées et de manque de confiance les uns envers les autres.

J’entretiens une amitié forte avec mes voisins, dont des rescapés de Damour. Et, en racontant à des quadragénaires et des habitants d’Achrafieh beaucoup plus âgés comment les réfugiés palestiniens vivent dans les camps ici, avec, comme tout le monde, des ambitions personnelles et parfois politiques, ils étaient très surpris et plusieurs ont manifesté l’envie de visiter un camp palestinien avec moi. Plusieurs de ces personnes viennent d’un milieu politique qui s’est historiquement opposé à la présence palestinienne dans le pays mais la désinformation qui gangrène certains médias locaux contre ces réfugiés (les représentant comme dangereux) suscite des peurs et plus de colère vis-à-vis de leur présence.

Mes amis étaient encore plus étonnés d’apprendre que les Palestiniens avaient officiellement présenté leurs excuses aux Libanais en 2008 pour les dégâts causés pendant la guerre civile. L’empathie est nécessaire à la citoyenneté. D’autant plus importante lorsque l’on vit dans un système de désinformation et de déformation de l’image de l’autre.

Les Libanais incarnent de plus en plus cette empathie et la réussite de la « thaoura » repose en partie sur la capacité de cette vertu à gagner du terrain. Rappelons-nous le personnage de l’avocate jouée par Nadine Wehbeh dans L’Insulte, qui ose s’affranchir des préjugés de son milieu et des prescriptions de son père pour prendre la défense du réfugié palestinien. Le Liban sera le modèle à suivre dans le monde arabe affligé par les guerres et les divisions communautaires. Comme l’a si bien dit Averroès : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation. »

Source : Courrier des lecteurs, L’Orient le Jour/AFPS


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