« En Palestine, nous vivons l’isolement dans l’isolement : le coronavirus et l’occupation »

mardi 31 mars 2020

UNE PLANÈTE SOUS COVID. Alors que la pandémie se répand sur la planète, pays après pays, des familles autour du monde témoignent de leur quotidien, plus ou moins affecté par le coronavirus. Aujourd’hui, LA CISJORDANIE

Rym Najjar est cadre au ministère de l’Economie palestinien. Elle vit à Ramallah avec son époux et deux de ses trois enfants, étudiants. Sa seconde fille est étudiante à Berlin.

« Jusqu’à présent la vie “sous le coronavirus” est acceptable. Les gens comprennent que la Palestine est un pays très pauvre et occupé. Nous n’avons pas d’autre moyen pour nous défendre que de rester dans nos maisons. Nous avons maintenant deux ennemis : l’occupation israélienne et le coronavirus. Les deux sont des ennemis de l’humanité.

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Mais, bien sûr, nous devons continuer à faire vivre le pays et certaines activités sont maintenues. Concernant le secteur public, tout est à l’arrêt en dehors des ministères de l’Intérieur, de l’Economie, de la Santé et des Finances, qui sont en service minimum, jamais plus de 10 personnes en même temps. La majorité du secteur privé travaille à la maison, exceptées les banques qui tournent avec un tiers de leur personnel. Les commerces restent bien sûr en première ligne : pharmacies et boulangeries, magasins d’alimentation et postes à essence fonctionnent de 8 heures à 19 heures.

Nous sommes surtout inquiets parce que les fournitures hospitalières n’entrent qu’en très petite quantité en raison des capacités limitées de l’Etat de Palestine.

Heureusement, il existe une très grande solidarité ici. De nombreuses initiatives ont été prises par la population comme des dons de nourriture ou de fournitures de désinfection aux plus pauvres ; des bénévoles ont pris en charge le nettoyage des rues ; des volontaires gardent les entrées des villages et installent des tentes pour répondre aux incursions répétées de l’armée d’occupation et des colons dans les villages ; le secteur privé a collecté des dons pour le ministère de la Santé afin d’acheter des fournitures médicales…

Alors, certes, il existe une grande crainte de la propagation de l’infection car nous connaissons les capacités limitées du gouvernement palestinien. Mais, d’un autre côté, il y a un sens élevé de la responsabilité sociale et un grand défi que nous devons gagner contre cette épidémie.

Ce que nous craignons le plus ce sont les conséquences de l’occupation sur notre capacité à lutter contre l’épidémie. Par exemple, actuellement, les autorités israéliennes limitent ou interdisent l’entrée des matières premières utilisées dans la fabrication des désinfectants. Ils ont aussi complètement fermé les frontières au mouvement des personnes, même des malades.

Parallèlement, il y a une très grande négligence concernant la sécurité des Palestiniens qui travaillent dans les installations israéliennes. Mardi, des soldats de l’occupation ont jeté sur la route à un point de contrôle un employé d’une usine israélienne parce que son employeur craignait qu’il soit infecté par le coronavirus. Ce qui, après examen, s’est révélé totalement erroné.

Quant aux prisonniers palestiniens, ils vivent un enfer : l’occupation israélienne a retiré tout le matériel de nettoyage et les stérilisateurs, en plus de 17 produits alimentaires, dont les plus importants étaient des légumes et des fruits. Les autorités refusent de libérer les prisonniers malades, les femmes, les enfants et les prisonniers administratifs qui ont été incarcérés sans qu’aucune accusation ne soit portée contre eux. Dans le même temps, aucune mesure n’est prise pour les protéger contre l’infection.

Je voudrais ajouter quelque chose d’important : à une époque où nous devons tous repenser notre comportement envers l’humanité, nous devons réfléchir à la façon de sauver l’humanité de ce monstre qu’est l’occupation israélienne. Alors que nous nous efforçons tous de sauver l’humanité de ce virus, l’occupation israélienne continue de démolir des maisons palestiniennes à Jérusalem et en Cisjordanie, à arracher nos oliviers et à les brûler… elle n’a pas abandonné son caractère brutal et raciste.

« Savoir que l’étoile de David peut être un symbole de racisme, c’est insupportable »

Ma famille et moi vivons dans ce mélange de peur du coronavirus, des graves conséquences que peut avoir sa propagation en Palestine, et la peur de l’apartheid militaire israélien qui s’accroît à la lumière de la contagion. Nous éprouvons de la colère face au silence du monde devant la tyrannie fasciste d’Israël. Car nous vivons un isolement dans l’isolement : l’isolement de l’occupation et l’isolement du confinement dû au virus.
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Permettez-moi de rappeler ce que l’occupation israélienne a fait dans la bande de Gaza de façon permanente et dans de nombreux villages et villes palestiniens par intermittence : ils ont fermé les frontières, empêchant les Palestiniens de se déplacer entre les villes ou vers d’autres pays, interdisant également l’entrée sur ces territoires. Ils nous ont interdit à certains moments d’aller dans les cinémas, les écoles, les restaurants, les célébrations familiales, les cabarets. Ils ont empêché les Palestiniens de travailler, privant des familles de revenus. Nous manquons de médicaments, de spécialistes et d’équipements. Nos patients n’ont plus d’établissements qui pourraient les soigner, faute de place et de matériel. N’est-ce pas ce que ce coronavirus fait aux pays du monde ? Avec une différence importante : le virus est invisible et le monde entier reconnaît en souffrir, tandis que le monde entier voit l’occupation israélienne mais personne ne ressent notre souffrance. »

Par Sarah Diffalah, Doan Bui, Sarah Halifa-Legrand et Céline Lussato
Source :le Nouvel Observateur


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