L’art contemporain dans un environnement de guerre

mercredi 16 octobre 2019
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Gaza la vie 3/5. Le groupe Eltiqa, créé par sept plasticiens du camp de réfugiés d’Al-Breij, tente de promouvoir une vision moderne dans un territoire sous embargo. Ils font face à la difficulté de faire connaître leur travail et de le vendre. Ils rêvent de rencontres nouvelles et de liberté. C’est ce que racontent leurs toiles.

Bande de Gaza, envoyé spécial.

La phrase sonne comme le début d’un manifeste. « Il y a de la vie et de l’art à Gaza. » Ainsi parle Raed Issa, plasticien qui a grandi et continue à vivre dans le camp de réfugiés d’Al-Breij. Une assertion qui peut paraître étonnante, dans ce territoire palestinien dont on connaît surtout les images de destruction, les corps mutilés des enfants morts, où « le ciel est triste et beau comme un grand reposoir », dirait Baudelaire. C’est ignorer le « sumud », cette forme de résilience et de persévérance si caractéristique des Palestiniens. En juillet 2014, pendant la guerre menée par Israël faisant plus de 1 500 morts, Raed Issa a ainsi vu sa maison détruite par les bombardements et avec elle des dizaines de ses œuvres. À peine l’offensive terminée, il a exposé ses toiles déchiquetées sur les ruines même de son habitation. L’art comme acte de résistance. Mais pas seulement.

Au début des années 2000, ils sont sept à former un collectif d’artistes. Outre Issa, on trouve notamment Mohammed Abou Saleh, Mohammed Hawajri ou encore Sohail Salem. Tous du même camp de réfugiés et de la même génération. Ils créent Eltiqa (« rencontres »), un groupe qui se propose de promouvoir l’art contemporain dans une bande de Gaza d’autant plus conservatrice qu’elle est pratiquement coupée du reste du monde. « Internet a été créé spécialement pour Gaza, c’est notre fenêtre », plaisante (à moitié) Abou Saleh au siège du groupe, dans la ville de Gaza, où chacun, depuis 2009, a aménagé une pièce en guise d’atelier. « C’est un grand défi ici. Notre art est basé sur les problèmes contemporains de Gaza, c’est-à-dire le blocus que nous subissons et les guerres menées régulièrement contre nous par Israël. Mais bien sûr, toute représentation de nu est exclue. » Ce n’est peut-être pas le problème le plus important qu’ils rencontrent.

« Nous voulons exporter une autre image de Gaza, une zone qui a une situation spéciale », explique Mohammed Hawajri. Chacun des artistes construit son propre univers à partir d’une réalité difficile. Raed Issa, par exemple, utilise des pierres, celles que les jeunes Palestiniens lancent sur les soldats israéliens, pour y peindre à l’encre des visages (comme celui de Razan Al Najjar, l’infirmière tuée le 1er juin 2018 par un sniper israélien) qui, côte à côte, composent la mosaïque d’une société martyre. Hawajri, lui, a bâti quatre projets alternant l’humour (des tapis rouges, marque de respect, déroulés devant des objets indispensables à la vie quotidienne des Gazaouis comme une bonbonne de gaz) ou le lien avec les grandes figures de l’art moderne (Guernica-Gaza).

Pas toujours facile de peindre dans un territoire sous embargo. Tous les matériaux ne sont pas autorisés par le geôlier israélien. « Mais dans l’art moderne, tout peut servir », assurent-ils dans un optimisme collectif. Créer, c’est aussi pouvoir montrer sa production et la vendre ! Il y a bien la fenêtre Internet qui permet de montrer les œuvres – ils ont tous une page Facebook – et DHL pour les expédier puis être payé. Ce n’est pas suffisant. « Il y a quatre ans encore nous avions l’aide de diplomates qui, alors moins soumis aux contrôles des Israéliens, transportaient nos toiles dans le coffre de leurs voitures. C’était bien mais ça limitait la dimension de nos peintures. De toute façon, ce n’est plus possible à cause des nouvelles restrictions israéliennes », souligne Abou Saleh. Tous gardent un souvenir magique des rares occasions qu’ils ont eu d’exposer à l’étranger ou de se trouver en résidence, notamment en France, grâce au centre culturel français de Gaza et au consulat général de Jérusalem. « J’ai eu la chance d’être seul avec mon art pendant cinq mois », se rappelle Sohail Salem, qui explore « l’humanité et l’identité ». Il regrette l’isolement dans lequel ils se trouvent. « Nous avons besoin de rencontrer d’autres artistes, pas seulement à travers un écran par Skype mais de discuter vivement, de manger ensemble, de partager physiquement. »

Quoi qu’ils fassent, même s’ils veulent s’en détacher, le spectre de la guerre – « qui rend nerveux, qui empêche de penser au travail artistique » – les rattrape inévitablement. « Nous nous battons pour tenter d’arriver à quelque chose d’important mais nous avons besoin de plus de liberté, de pouvoir sortir. » Continuer à créer malgré tout en brisant leur isolement car « certains artistes cessent toute production parce que personne ne s’intéresse à ce qu’ils font ». Le peintre norvégien Edvard Munch aurait certainement appelé ça le Cri.
Pierre Barbancey