La diplomatie française s’est-elle reniée sur le conflit israélo-palestinien ?

jeudi 13 février 2020
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De façon assez surprenante, le Quai d’Orsay a salué le plan de paix sur le conflit israélo-palestinien du président Trump, qui vient pourtant enterrer la solution des deux États défendue par la France. Cette même France qui est pour beaucoup dans son émergence.

La France a soutenu très fortement Israël lors de sa création, du fait de la culpabilité vis-à-vis de la Shoah et de la collaboration honteuse de Vichy, mais aussi par admiration du peuple juif et de son « esprit pionnier ». La France voit aussi en Israël un partenaire pour lutter contre le nationalisme arabe (la guerre d’Algérie a alors déjà commencé). La France, le Royaume-Uni et Israël vont agir ensemble en 1956 pour s’attaquer à l’Égypte qui venait de nationaliser le canal de Suez, une opération qui s’avèrera être une liaison stratégique.

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De Gaulle arrive au pouvoir et va continuer à avoir de bonnes relations avec Israël, tout en le mettant en garde : « Si Israël est attaqué, nous soutiendrons Israël, mais nous le mettons en garde contre le fait de déclencher lui-même les hostilités » déclara-t-il peu avant la guerre des Six jours. Après la guerre de 1967, de Gaulle proclame un embargo sur les armes à destination du Proche-Orient - la France n’en vendait qu’à Israël - ce qui sonne la fin de l’alliance stratégique très étroite entre la France et Israël. Ce dernier va alors faire une alliance de substitution avec les États-Unis.

De Gaulle est visionnaire sur les conséquences du conflit. Dans une conférence de presse en 1967, il déclare : « Maintenant Israël organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression et expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour il qualifie de terrorisme. »

Lorsque de Gaulle quitte le pouvoir, Israël espère une amélioration des relations, mais Pompidou va maintenir la même politique et va même vendre des armes à la Libye. Giscard sera également très critiqué par Israël et ses soutiens en France pour avoir signé la déclaration de Venise en 1980, qui défend l’autodétermination des Palestiniens.

Lorsque Mitterrand arrive au pouvoir, il est connu pour être très proche d’Israël. C’est pourtant lui qui, en 1982, sera le premier dirigeant occidental à plaider pour la création d’un État palestinien à la Knesset. Il estime que les Israéliens n’ont pas d’autre choix que de négocier avec Arafat car c’est le leader historique des Palestiniens, et Israël ne peut choisir qui doit représenter ce peuple. En 1989, il va accepter la venue d’Arafat en France. Le CRIF, pourtant nettement moins extrémiste qu’aujourd’hui, proteste. Mitterrand, recevant leurs dirigeants, déclare qu’il est en charge des intérêts de la France et qu’il ne fait pas la politique d’une communauté. Aucun de ses successeurs n’osera reprendre une telle formule.

Avec les accords d’Oslo, chacun croit en la paix. Lorsque Chirac arrive au pouvoir, lui aussi considéré comme un ami d’Israël, il va reconnaître la responsabilité de l’État français dans la collaboration de Vichy et la déportation des juifs, alors que jusqu’ici la doctrine de De Gaulle et Mitterrand était de dire que Vichy n’étant pas la France, cette dernière n’était pas responsable.

La fameuse séquence de son altercation avec un soldat israélien à Jérusalem-Est en 1996 va le rendre extrêmement populaire dans tout le monde arabe, ravi de voir un Occidental affronter un soldat israélien. Son refus de la guerre d’Irak et son soutien à Arafat vont booster sa popularité. Mais à partir de 2004-2005, craignant des campagnes l’accusant d’antisémitisme menées aux États-Unis, Chirac va cesser ses critiques envers Israël.

Nicolas Sarkozy se présente comme l’ami d’Israël, ce qui lui offre une grande popularité parmi les juifs français et en Israël. Cependant, dans les dîners du CRIF où il se rend (il est le premier à le faire et crée un précédent qui est visiblement impossible à remettre en cause pour ses successeurs), il a des paroles très dures sur le gouvernement israélien. Il s’agit certainement des propos les plus francs qu’un dirigeant français peut avoir devant une assemblée qui soutient Israël.

François Hollande, qui promet lors de la campagne de 2012 de reconnaître l’État palestinien, rayera cette mention dès son premier discours où elle figure devant les ambassadeurs. À ma connaissance, aucun journaliste ne l’a interrogé sur ce point. Sa plus probable motivation est certainement la volonté de ne pas heurter le CRIF et être accusé d’antisémitisme.

Emmanuel Macron, lorsqu’il arrive au pouvoir en 2017, rappelle son soutien à la solution à deux États. Il ne promet pas de reconnaître l’État palestinien. Il n’aura ainsi pas à se renier. Mais lors de la désignation des candidatures LREM aux législatives, le CRIF et la LICRA débusquent des déclarations de certains candidats jugés trop hostiles à Israël qui, de ce fait, ne seront pas investis. Macron va établir un parallèle entre antisémitisme et antisionisme, revendication du CRIF mais qui est un contresens historique et politique.

L’absence de réaction réelle du Quai d’Orsay et du président Emmanuel Macron sur le plan Trump-Kushner aujourd’hui peut surprendre, mais la France a cessé d’être réellement active sur le conflit israélo-palestinien. La crainte d’être accusée d’antisémitisme, arme de dissuasion extrêmement efficace, a pris le dessus. Il y a aussi la lassitude, car les différents efforts de la France n’ont pas suffi à faire bouger les choses.

La position de De Gaulle, Mitterrand puis de Chirac ont donné à la France un grand prestige et a fait d’elle le pays occidental qui se distinguait des autres en maintenant une position en faveur du droit, en étant très active et militante sur le sujet. La France était la défenseuse de ceux qui n’ont pas de voix et posait des principes par rapport au silence ou à l’hypocrisie des autres pays occidentaux. C’est ce statut et cette popularité, quitte à affronter la puissance américaine, qui est peut-être en train de se refermer aujourd’hui.

À l’heure où le gouvernement israélien est le plus à l’extrême droite que ce pays n’ait jamais connu, l’objectif officiel de la France d’une paix véritable entre deux États véritables vient d’être enterré. La France n’a jamais été aussi peu critique du gouvernement israélien.

Pascal Boniface
JPEG - 3.3 ko Géopolitologue - directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Institut d’Etudes européennes de l’Université de Paris 8.
Pascal Boniface dirige également La Revue internationale et stratégique(parution trimestrielle depuis 1991) et L’Année stratégique (parution annuelle depuis 1985).
Source : le blog de Pascal Boniface


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