Le centenaire oublié de 1918 au Moyen-Orient

dimanche 30 décembre 2018
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Le Moyen-Orient continue de payer le prix de la guerre livrée aux peuples arabes, à partir de novembre 1918, par la Grande-Bretagne, puis par la France.

JPEG - 9.6 ko Zaghloul à la tête, en novembre 1918, des nationalistes gyptiens

La Première guerre mondiale a pris fin au Moyen-Orient le 30 octobre 1918, par un armistice conclu entre la Grande-Bretagne et la France, d’une part, et l’Empire ottoman, vaincu, d’autre part. Une nouvelle guerre, larvée mais implacable, débute pourtant dans la région dès novembre 1918. Elle oppose cette fois les deux puissances victorieuses aux forces arabes qui s’étaient alliées à elles contre les Ottomans et qui, au lieu d’en être récompensées, seront traitées en ennemies. Cette séquence funeste, dont personne ne célèbrera le centenaire, est une des sources majeures de l’instabilité actuelle au Moyen-Orient. Car, comme l’a souligné au « Monde » Eugene Rogan, professeur à Oxford, « le Moyen-Orient est la région la plus durablement touchée par la guerre de 1914-18″.

LA MOBILISATION EGYPTIENNE DE NOVEMBRE 1918

Le 13 novembre 1918, une délégation de nationalistes égyptiens, menée par l’ancien ministre Saad Zaghloul, est reçue par le Haut-Commissaire britannique au Caire. La Grande-Bretagne, qui occupe militairement le pays depuis 1882, y a imposé son protectorat en 1914. C’est le Haut-Commissaire en Egypte qui a négocié en 1915 avec le gouverneur arabe de La Mecque, le chérif Hussein, l’entrée en guerre de ses partisans aux côtés des Alliés, en contrepartie de l’établissement d’un « Royaume arabe » sur les territoires libérés. Cette « Révolte arabe », lancée en 1916, a joué un rôle déterminant dans le reflux progressif des troupes ottomanes, souvent encadrées par des officiers allemands. Alors que l’armée britannique piétinait aux portes de Gaza, verrou de la Palestine, au printemps 1917, les insurgés arabes s’emparaient du port d’Aqaba et entamaient leur progression vers Amman. Les deux contingents venus de Palestine et de Transjordanie font jonction à l’automne 1918. Faysal, le fils du chérif Hussein, est acclamé à la tête de 1500 cavaliers arabes, lors de son entrée à Damas, le 3 octobre 1918.

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Deux semaines après l’armistice signé avec les Ottomans et deux jours après celui signé avec l’Allemagne, Zaghloul demande au Haut-Commissaire Wingate que l’Egypte ait sa propre délégation à la conférence de paix prévue à Paris. Le protectorat britannique ayant été imposé à l’ouverture du premier conflit mondial, Zaghloul revendique la restauration de l’indépendance égyptienne, ainsi que la levée de la loi martiale et l’abolition de la censure, toutes deux liées à l’état de guerre. Wingate balaie ces exigences en mettant en cause la légitimité même de Zaghloul et de ses camarades. Le dialogue est rompu, mais les nationalistes rédigent un mandat pour la future délégation égyptienne à Paris, mandat validé par une vaste campagne de pétitions. L’arrestation de Zaghloul et sa déportation à Malte entraînent, en mars 1919, une vague de protestations anti-britanniques, dont de nombreuses caractéristiques se retrouveront dans le soulèvement anti-Moubarak de janvier-février 2011 : choix stratégique de la non-violence face à un pouvoir supérieurement armé ; mobilisation associant Musulmans et Chrétiens au nom d’un patriotisme partagé ; occupation symbolique et populaire des espaces publics. Huit cents Egyptiens périssent dans la répression de ces manifestations pourtant pacifiques.

LES MANDATS BRITANNIQUES ET FRANCAIS AU LEVANT

Londres impose son administration militaire et la loi martiale qui en découle sur le Moyen-Orient post-ottoman. Ce régime d’exception lui permet de différer l’accomplissement des promesses contradictoires émises par la Grande-Bretagne au cours de la Première guerre mondiale : engagement auprès du chérif Hussein en faveur d’un « Royaume arabe » en 1915 ; accords de 1916 dits « Sykes-Picot » (du nom de leurs négociateurs britannique et français), attribuant à la France le littoral syrien et libanais, ainsi que le sud-est de la Turquie, tandis que la Palestine serait internationalisée ; « déclaration Balfour » de 1917 sur le soutien britannique à « un foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Mais le Royaume-Uni se sait incapable de contrôler la Syrie sans le concours de Faysal et de ses partisans armés. D’où une situation de double pouvoir où les nationalistes arabes réunissent à Damas, en juin 1919, une Assemblée de 84 élus. Ils opposent ainsi la légitimité du suffrage universel, direct ou indirect, à l’arbitraire du Royaume-Uni, déjà défié par la campagne pétitionnaire en Egypte.

En mars 1920, l’Assemblée de Damas proclame Faysal souverain constitutionnel d’une Syrie garantissant l’égalité des citoyens et les droits des minorités. Au même moment, le Sénat américain vote contre l’entrée des Etats-Unis dans la Société des nations (SDN), dont le président Wilson avait pourtant été l’inspirateur. La Grande-Bretagne et la France sont ainsi libérées de l’hypothèque que ferait peser sur leur hégémonie moyen-orientale l’insistance de Wilson sur le droit à l’autodétermination des peuples. En avril 1920, les deux puissances impériales reçoivent de la SDN, au cours de la conférence de San Remo, des mandats sur la Syrie et le Liban (pour la France), sur la Palestine et l’Irak (pour la Grande-Bretagne). Ces mandats ne peuvent être imposés que par la force militaire, avec des dizaines de milliers de victimes en Syrie et en Irak. Ce n’est pourtant que le début d’un long cycle de violence coloniale, marqué par la répression sanglante des soulèvements arabes de Syrie, en 1925-26, et de Palestine, en 1936-39.

Si novembre 1918 signifie bel et bien la fin de la guerre en Europe, il représente aussi le commencement d’un conflit d’un type nouveau, déclenché par la Grande-Bretagne, puis par la France contre les nationalistes arabes. Il n’est pas inutile de le rappeler en ce mois de centenaire et à l’heure où les séquelles d’un tel conflit pèsent toujours sur le devenir du Moyen-Orient.
Jean-Pierre Filiu
le monde.fr - blog Jean-Pierre Filiu

JPEG - 48 ko Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris). Il a aussi été professeur invité dans les universités de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Ses travaux sur le monde arabo-musulman ont été diffusés dans une douzaine de langues. Il a aussi écrit le scénario de bandes dessinées, en collaboration avec David B. ou Cyrille Pomès, ainsi que le texte de chansons mises en musique par Zebda ou Catherine Vincent. Il est enfin l’auteur de biographies de Jimi Hendrix et de Camaron de la Isla.


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