Mitzpe Ramon, le bout de la route et du rêve israélien

samedi 11 avril 2020

Depuis des années, j’écris à un prisonnier politique, emprisonné à vie en Israël. En violation de la convention internationale de Genève du 12 août 1949, les prisonniers politiques palestiniens sont répartis dans 20 prisons et centres de détention situés en Israël. L’AFPS met en relation des prisonniers avec des personnes qui peuvent écrire une carte postale mensuelle. C’est peu, et beaucoup pour celui qui reçoit la carte, quand il la reçoit, car bien sûr la situation est inégale, et notre ami Salah Hamouri n’a jamais reçu nos lettres, confisquées par Israël.

Le prisonnier auquel j’écris chaque mois est condamné à la prison à vie. Il change régulièrement de lieu de détention. Actuellement il est à MITZPEH RAMON, dans la partie occupée du désert du Neguev.

je suis très inquiète pour lui, car la situation est dramatique pour les prisonniers politiques palestiniens, détenus dans des conditions ignobles dans les prisons israéliennes

Confinement oblige, j’ai cherché à en savoir plus sur Mitzpeh Ramon, et j’ai découvert cette cité, tellement emblématique de l’histoire de l’occupation israélienne.

JPEG - 191.7 ko la prison de Nafta isolée au milieu du désert, à 5 miles de Mitzpeh Ramon, dans laquelle est détenu à vie le prisonnier politique palestinien

Mitzpe Ramon, le bout de la route et du rêve israélien

Seulement deux heures au volant depuis Tel-Aviv, et l’impression d’être au bout de la route. C’est l’effet que produit Mitzpe Ramon, dernier îlot urbain sur le long chemin à travers le désert du Néguev menant aux transats sur la mer Rouge d’Eilat, 150 bornes de poussière plus au sud.

Les 5 000 habitants de Mitzpe Ramon sont officiellement la communauté la plus isolée d’Israël. Le bitume y menant est bordé de villages bédouins non reconnus par l’Etat hébreu. Les toits de tôles scintillent sous le soleil été comme hiver et des panneaux triangulaires intiment de faire attention au passage des chameaux. Sur la route, des femmes enveloppées dans de grandes étoffes sombres traversent à pas lents entre les véhicules qui fusent vers le sud. Dans le même temps, la jeunesse bédouine fait crisser les pneus de vieilles Hyundai couvertes de sable sur les parkings des stations-service.

Et puis, à 800 mètres d’altitude, perché au bord d’un immense cratère dû à l’érosion, Mitzpe Ramon. Le « Grand Canyon israélien », disent les guides. Le bout de la route, donc : le plus souvent pour les touristes (qui se divisent, en gros, en deux catégories, accros à la rando et yoguistes-guitaristes en ponchos), mais aussi pour les communautés parmi les plus marginales, et marginalisées, d’Israël. Et ce depuis sa création.

Le père fondateur de l’Etat, David Ben Gourion, était obsédé par l’idée de « peupler » le désert, faisant fi des Bédouins, qu’il rêvait de sédentariser. C’est ainsi que Mitzpe Ramon passe dans les années 1950 du simple camp pour les ouvriers traçant la route jusqu’à Eilat et creusant les carrières alentour au statut de « ville en développement ».

Par bus entiers, on y envoie alors des juifs maghrébins et roumains. A peine sortis des camps de transits, rarement en leur donnant le choix. Les HLM poussent au milieu du désert. Puis ce sont les « Hébreux Noirs », secte d’Afro-américains se décrivant comme le véritable peuple élu, qui s’installent, tolérés par Israël mais non reconnus authentiquement juifs. Suivront, après l’effondrement de l’empire soviétique, des russophones, et enfin, dans les années 2000, des sionistes religieux et des artistes, qui montent des campings véganes et écolos.

Le week-end, sur la promenade surplombant le paysage lunaire, toutes ces communautés aux uniformes identifiables – ceux aux kippas en laine, ceux aux toges new age, ceux aux septums dans le nez – se mêlent aux bouquetins venus lécher les restes de pique-nique.

Le « développement », lui, n’est jamais advenu, comme dans tant d’autres bourgs de ce qu’on appelle la « périphérie » israélienne. Le taux de chômage y est le double du reste du pays, le revenu par habitants bien inférieur à la moyenne nationale. La modeste manne touristique semble incapable de sortir le bled de sa torpeur. L’ouverture, en 2011, du Beresheet, luxueux hôtel sponsorisé par l’Etat à quelques kilomètres de là, n’a pas vraiment changé la donne. Les « 1% » qui peuvent se payer les jacuzzis avec vue sur le cratère n’ont même pas daigné s’y arrêter. Et Mitzpe Ramon de rester dans son jus, chacun dans sa bulle.

Source : Libération

JPEG - 1.2 Mo la prison de Nafta à 5 miles de Mitzpeh Ramon, dans laquelle est détenu à vie le prisonnier politique palestinien
Une deuxième prison a été construite en 2006, à coté de Nafta Prison : Ramon Prison.


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