Quand le républicain Eisenhower a censuré Israël - trois fois

mercredi 25 septembre 2019
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Le 34ème président ne croyait certainement pas qu’il était « déloyal » de remettre en question la politique de l’État juif contre les Arabes de la région.

JPEG - 109.2 ko Réfugiés arabes près de Haïfa en 1948. (Getty Images)

Le président Trump et une grande partie de son parti républicain ont dénoncé les représentantes nouvellement élues, Ilhan Omar et Rashida Tlaib, comme des « antisémites » et comme « haïssant Israël » - des étiquettes que M. Trump appliquera probablement à des degrés divers aux démocrates lors de la campagne 2020.

Les deux femmes, membres Démocrates du Congrès soutiennent le boycott, le désinvestissement et les sanctions - ainsi que les condamnations d’Israël par l’ONU - afin de soutenir les droits des Palestiniens. La Commission Américaine des Affaires Publiques Israéliennes (AIPAC), parmi d’autres groupes d’intérêt, insiste sur le fait que le BDS « a l’intention de délégitimer » sinon de « détruire » Israël, et de nombreux hommes politiques à Washington sont d’accord.

Cependant, il est intéressant de noter que Omar et Tlaib font écho au soutien du parti républicain, à l’époque du président Dwight Eisenhower, aux vives critiques et aux menaces répétées d’appliquer des sanctions économiques à l’État juif.

Eisenhower contrôlait étroitement la politique étrangère des États-Unis et avait joué un rôle central dans les blâmes infligé à Israël, imposés par le Conseil de sécurité des Nations Unies en novembre 1953, mars 1955 et janvier 1956. Les raisons de chaque reproche étaient similaires, car elles impliquaient toutes ce que Eisenhower considérait être une agression et une violence illégales contre les voisins arabes d’Israël.

La première guerre israélo-arabe avait pris fin en 1949 selon des lignes d’armistice instables. Les condamnations adoptées par la suite ont été motivées par les attaques israéliennes en Jordanie, en Égypte et en Syrie. Les États-Unis ont menacé de prendre des sanctions si l’agression se poursuivait.

Le secrétaire d’État, John Foster Dulles, a mis en garde l’ambassadeur d’Israël, Abba Eban, contre toute nouvelle attaque, tandis que Eisenhower dénonçait vivement « l’expansion » israélienne. Les gouvernements britannique Winston Churchill et Anthony Eden l’appuyaient.

La première censure soutenue par les États-Unis, en octobre 1953, fait suite à une attaque des forces de défense israéliennes contre le village de Qibya, près de Jérusalem, en Cisjordanie sous contrôle jordanien. « Ils ont tiré sur tous les hommes, femmes et enfants qu’ils ont pu trouver », a rapporté le magazine Time, « puis ont mis le feu au bétail », tout en dynamisant des maisons, une école et une mosquée. Soixante-neuf Palestiniens sont morts, sans faire de victimes israéliennes. Le Premier ministre Churchill a été choqué par ces atrocités et a appuyé la décision d’Eisenhower.

En juillet 1954, un groupe se qualifiant lui-même « unité terroriste » israélienne, intégré dans la communauté juive toujours vivante d’Égypte, a plastiqué deux bibliothèques de consulats des États-Unis ainsi que des cibles civiles britanniques au Caire et à Alexandrie. L’objectif d’Israël était de déstabiliser le gouvernement de l’homme fort égyptien Gamal Abdel Nasser et d’attribuer la responsabilité des attaques aux Frères Musulmans. Après la pendaison de deux des terroristes par les autorités en janvier 1955, Israël a exercé des représailles en organisant une attaque nocturne contre Gaza, qui a tué 38 soldats égyptiens.

Les Américains ne crurent pas l’excuse de l’autodéfense larmoyée par Tel-Aviv. À la suite des incidents en Égypte, les États-Unis ont de nouveau soutenu une condamnation d’Israël auprès de l’ONU et averti que des sanctions étaient imminentes.

Par la suite, les commandos égyptiens - qui avaient été occupés à escorter des troupes britanniques dans la zone du canal de Suez - ont riposté par leurs propres raids systématiques.

En décembre 1955, une attaque des FDI contre les positions syriennes fit réagir rapidement Eisenhower et Dulles par une nouvelle résolution de condamnation. Aux Nations Unies, l’ambassadeur américain Henry Cabot Lodge a déclaré que « les précédentes remontrances du Conseil et du Gouvernement des États-Unis n’avaient pas permis de mettre fin aux attaques israéliennes contre ses voisins arabes et que la situation de la Palestine dans son ensemble s’était détériorée ».

Abba Eban a insisté sur le fait que Israël exerçait des représailles et affirmé que 880 Israéliens avaient été tués ou blessés par des terroristes depuis 1951.

Les Américains n’étaient pas convaincus et pour de bonnes raisons. Parmi les morts résultant des actions israéliennes, on compte « jusqu’à 2 700 infiltrés arabes, et peut-être jusqu’à 5 000, qui ont été tués par les FDI, la police et des civils le long des frontières israéliennes entre 1949 et 1956 », écrit l’éminent historien israélien Benny Morris, « la grande majorité des personnes tuées n’étaient pas armées ». Il décrit les morts comme des bergers, des agriculteurs, des bédouins et des réfugiés qui tentent de retourner dans leurs villages. Entre-temps, en Israël, les Palestiniens vivaient sous la loi martiale - comme ils le feront jusqu’en 1966.

Moscou a ensuite relevé les enjeux au Moyen-Orient en livrant un grand nombre d’armes entre 1955 et 1956, tandis que d’autres, moins nombreuses, ont été transportées en Syrie. Israël se sentait menacé par les actions de Moscou, bien que Dulles ait conclu qu’il était « difficile d’être critique » à l’égard des Égyptiens qui avaient acheté les armes, car (comme il l’a dit), « ils ont sincèrement besoin de se défendre ». Il n’avait pas imaginé que l’Égypte aurait également besoin de se défendre contre la Grande-Bretagne et la France.

La prise de contrôle de la Compagnie du Canal de Suez par Nasser en juillet 1956 n’est que l’une des raisons pour lesquelles la Grande-Bretagne, la France et Israël ont envahi l’Égypte trois mois plus tard. Le Premier ministre Eden, qui avait finalement retiré ses soldats, ses navires et ses avions deSuez, était déterminé à « donner une leçon à Nasser ». La France, à son tour, s’attendait à ce que son éviction mette fin à la guerre d’indépendance de l’Algérie que Nasser aidait avec de l’argent, des armes légères et de la propagande.

L’écrasement des rebelles algériens était également une priorité israélienne, en plus de mettre fin à la violence à la frontière avec l’Égypte et à l’arrivée dans le port d’Alexandrie des armes fournies par les Soviétiques.

Contrairement aux Arabes, qui composaient les neuf dixièmes de la population algérienne, les Juifs d’Algérie étaient des citoyens français. Les Israéliens ont armé et formé des milices juives algériennes, partagé des renseignements avec des responsables français et ont aidé à briser les codes entre les rebelles et le Caire. De plus, Israël a reçu de la France ses jets, ses chars, son artillerie, ses munitions et son équipement de largage de napalm.

Eisenhower voulait que les États-Unis restent neutres dans le conflit israélo-arabe et il a donc promis que l’Amérique se rangerait aux côtés de la victime de l’agression si une guerre totale éclatait.

Les dirigeants des trois pays qui ont envahi l’Égypte, à compter du 29 octobre, ne le croyaient pas : la Grande-Bretagne présumait une relation privilégiée ; La France a conclu qu’il bluffait ; et les Israéliens s’attendaient à ce que Eisenhower rechigne à cause de sa réélection le 6 novembre. Il aurait sûrement succombé à la pression des électeurs juifs. Au lieu de cela, il a coupé le pétrole et les prêts à la Grande-Bretagne, entre autres mesures qui ont torpillé l’offensive. En tandem avec Dulles, il contraint les forces anglo-françaises à quitter l’Égypte en décembre.
Malgré les protestations américaines, le Premier ministre David Ben Gourion a déclaré qu’Israël avait mis la priorité sur sa défense et a refusé de retirer les unités de Tsahal du territoire égyptien.

Une fuite curieuse se produisit alors à Washington le 17 février 1957. Elle concernait des détails classifiés concernant la guerre de 1948-1949. À cette époque, un pacte de défense existait encore entre la Grande-Bretagne et l’Égypte. Lorsque les forces israéliennes se sont avancées en Égypte à la fin de 1948, Londres avait lancé un ultimatum secret à Israël pour qu’il se retire. Ben Gourion l’avait considéré comme « une déclaration de guerre ».

L’ultimatum lui avait été remis le 24 décembre 1948 par l’ambassadeur des États-Unis en Israël, James MacDonald, conformément aux instructions de Harry Truman. De plus, le 30 décembre, Truman formulait la demande des États-Unis eux-mêmes, exigeant d’Israël de se retirer. Israël l’a fait dans la semaine.

Près de huit ans plus tard, Eisenhower profita de cet incident pour montrer à son pays que Washington, sous les démocrates, avait déjà agi de manière dure à l’égard de Ben Gourion et d’Israël.

Vint ensuite la promesse d’Eisenhower de dépasser les simples condamnations de l’ONU.

Le 20 février 1957, le président Eisenhower, du Bureau ovale, a parlé des difficultés rencontrées par les États-Unis avec Israël. « Un pays, a-t-il demandé, qui attaquerait et occuperait un territoire étranger sous la désapprobation des Nations Unies pourrait-il être autorisé à imposer des conditions à son propre retrait ? » Il était prêt à imposer des sanctions et à mettre un terme aux relations commerciales privées des États-Unis avec Israël, qui comprenait l’achat d’obligations israéliennes. En réponse, le 1er mars, la ministre des Affaires étrangères, Golda Meir, a annoncé un retrait rapide de tout le territoire égyptien.

Selon un mythe, Eisenhower a déploré ses décisions lors de l’invasion de Suez et de ses conséquences. Pourtant, en tant que soldat et président, Eisenhower était connu pour ne pas faire d’autocritiques a posteriori. Au-delà de l’apparence sa remarque de 1965 selon laquelle « Je n’aurais jamais dû faire pression sur Israël pour qu’il évacue le Sinaï » a été faite à un fidèle du Parti républicain qui était également président de l’Appel juif uni. Et les regrets sur Suez que l’ancien vice-président Richard Nixon a pu entendre à peu près au même moment s’expliquent mieux par le fait qu’Eisenhower a toujours été non-interventionniste. Une décennie après Suez, Eisenhower aurait considéré l’année 1956-1957 comme le moment terrible où les États-Unis se sont empêtrés de manière irréversible au Moyen-Orient.

La dernière fois que Washington a inscrit « la question de la Palestine » à l’ordre du jour du Conseil de Sécurité des Nations Unies afin de censurer Israël, c’était en 1966.

Le 12 novembre, trois soldats israéliens ont été tués par une mine le long de la frontière sous contrôle jordanien. Plus tard, Israël a lancé la plus grande opération militaire depuis Suez. « En frappant la Jordanie », a conclu Walt Rostow, conseiller à la sécurité nationale du président Lyndon Johnson, « les Israéliens ont beaucoup nui à nos intérêts et à leurs propres intérêts : ils ont à nouveau détruit un bon système de coopération tacite ».

Les américains ont à nouveau pesé pour des sanctions, mais « antisémitisme » et « délégitimation » n’existaient pas davantage parmi Rostow et son personnel du Conseil National de Sécurité que sous Eisenhower et Dulles.

La guerre israélo-arabe de 1967 modifiera le paysage. Le résultat est la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui : premièrement, une occupation militaire d’un demi-siècle avec des conditions en Cisjordanie, décrites par l’évêque sud-africain et prix Nobel Desmond Tutu, comme étant « pire que l’apartheid » ; deuxièmement, les violations récurrentes du droit international par Israël et sept décennies de politique américaine, à mesure que ses colonies s’étendent en territoire occupé ; et, troisièmement, un décompte sans fin de cadavres de Palestiniens. Une fois de plus, « la grande majorité des personnes tuées [étaient] non armées », comme les 214 blessés à Gaza par des tireurs d’élite lors des manifestations de 2018.

À défaut des dirigeants américains, les pressions en faveur de la sanction d’Israël viennent cette fois d’en bas, à l’instar des deux femmes du Congrès. Comme d’autres partisans du BDS et de la condamnation, ils se disent inspirés par les campagnes américaines des droits civiques des années 1960 ainsi que par le boycott de l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 1980. S’ils s’y intéressent, ils pourraient également s’inspirer d’Eisenhower et de ses compatriotes républicains lorsqu’ils militent pour une politique plus impartiale à l’égard d’Israël.

Derek Leebaert
Derek Leebaert est un dirigeant américain de la technologie, un historien militaire et cofondateur du Musée national de l’armée des États-Unis. Son dernier livre, Grande improvisation : l’Amérique affronte la superpuissance britannique, 1945-1957, a été publié en 2018.

Traduction : Bruno de Butler
Source : https://www.theamericanconservative.com/articles/when-eisenhower-republicans-censured-israel-three-times/