Vente d’armes à Israël : FedEx, gouvernement, un même enfumage

Depuis deux ans, le gouvernement répète la même formule : la France ne vend pas d’armes à Israël. Mais dans l’ombre des pistes de Charles-de-Gaulle, des cargaisons de composants militaires s’envolent bien vers les bases aériennes de l’État hébreu. Une plainte vient d’être déposée contre FedEx Express France pour complicité de crimes de guerre.
William Jean • 24 avril 2026
Le 14 octobre 2025, Sébastien Lecornu, reconduit comme Premier ministre depuis trois jours, venait à peine de finir son discours de politique générale. C’est ce moment que la députée insoumise Mathilde Panot a choisi pour interroger les exportations d’armes françaises vers Israël. L’État hébreu est accusé de crimes de guerre et contre l’humanité à Gaza depuis deux ans par de nombreuses ONG et les instances de justice internationales abondent dans ce sens.
La stratégie du gouvernement israélien repose sur un quasi-présupposé d’invulnérabilité. A. Saintoul
En guise de réponse, toujours la même phrase : « Il n’y a aucune vente d’armes françaises à Israël. » Pour justifier ce gel supposé, Lecornu n’hésite pas à brandir un argument commercial : Israël ne serait pas un client, mais « notre premier concurrent en termes d’exports militaires ». Manière de dire que l’on ne fournit pas son rival. L’ex-ministre des Armées n’en est pas à son coup d’essai. En juin 2025, lors d’une séance au Sénat, il déclarait que la France fournissait seulement des « composants » à destination du Dôme de fer, le système de défense antiaérienne d’Israël, et « d’éléments pour la réexportation ».
Pour le député insoumis Aurélien Saintoul, coauteur d’un rapport d’information parlementaire sur les « dépendances militaires de la France vis-à-vis de l’étranger », la distinction entre les équipements défensifs et offensifs reste compliquée à faire : « La stratégie du gouvernement israélien repose sur un quasi-présupposé d’invulnérabilité. Si vous contribuez à cette invulnérabilité, vous contribuez à la perpétuation de l’éradication de la population palestinienne. » En d’autres termes, défendre ne serait pas neutre quand l’invulnérabilité garantit d’avoir les mains libres pour une offensive.
« Des salariés qui rentrent chez eux en pleurs »
Ce mardi 21 avril, entre un terminal de voyageur et les pistes d’envol de Paris-Charles-de-Gaulle (Roissy), le soleil cogne contre les vitres de la Maison des syndicats. C’est ici qu’un panel composé de l’Union juive française pour la paix (UJFP), Urgence Palestine, Nidal, Stop Arming Israël, BDS ainsi que l’association de juristes pour le respect du droit international (Jurdi) et le duo CGT-Solidaires a invité la presse pour leur annonce : le dépôt d’une plainte devant le parquet national antiterroriste contre X visant la filiale française de FedEx, FedEx Express FR. Et cela, huit jours seulement après la condamnation historique du cimentier Lafarge pour financement du terrorisme, une première mondiale pour une entreprise.
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Derrière les portes scellées du plus grand hub aérien de France, 117 vols FedEx ont transité vers Israël entre le 4 avril 2025 et le 25 octobre 2025. Tous chargés d’équipements militaires. 93 de ces vols avaient comme destination la base aérienne de Nevatim, centre névralgique des chasseurs qui bombardaient quotidiennement la bande de Gaza. L’expéditeur est la firme d’armement Lockheed Martin basée aux États-Unis.
Ils ne savent pas ce qu’ils ont chargé et ont l’impression de se rendre complices d’un génocide. T. Khouira
À un rythme hebdomadaire et dans la plus grande discrétion, les cargaisons sont chargées de nuit. Les syndicats appuient sur le préjudice qu’une telle opacité crée pour les travailleurs. « Nous avons des salariés qui rentrent chez eux en pleurs. Ils ne savent pas ce qu’ils ont chargé et ont l’impression de se rendre complices d’un génocide », déclare Tayeb Khouira, secrétaire national de Solidaires. Contactés, les services de douanes n’ont pas répondu à nos sollicitations.
Dans les mystérieuses palettes, on trouve de nombreux composants indispensables à l’utilisation de l’avion de chasse F35. L’appareil de conception américaine sert de centre de commandement aérien et coordonne les mouvements de troupes au sol. Dans le cas d’Israël, le fait de fournir ces pièces pourrait être qualifié de complicité de crime de guerre, complicité de crime contre l’humanité et complicité de crime de génocide.
C’est pour ces faits que l’UFJP porte plainte contre FedEx Express FR. Une plainte contre le transporteur international pour les mêmes faits a déjà été déposée en Belgique en juillet 2025 par l’ONG Vredesactie. Interrogé par l’AFP au sujet de la plainte française, l’entreprise plaide avec des arguments semblables au gouvernement : « Nous ne faisons pas de livraison internationale d’armes ou de munitions. »
Double usage
La plainte déposée par UFJP fait suite à la sortie d’un rapport détaillé de 62 pages signé par Palestinian Youth Movement et Urgence Palestine. Révélé le 7 avril 2026, c’est dans ce dernier que figure la première mention de FedEx. Le rapport se concentre également sur plus de 525 livraisons expédiées par des fabricants français vers des industries de défense et aérospatiales israéliennes.
Au vu de la loi récente loi autorisant la pendaison des prisonniers palestiniens, on pourrait également justifier qu’une corde a un usage criminel. T. Nayla
Certains des équipements pourraient servir un double usage : civil et militaire. Thomas Nayla, coauteur du rapport et administrateur de l’association franco-palestinienne Nidal, avertit sur ce double usage : « Prenez une corde française. Si cette dernière est envoyée en Israël, on pourrait arguer l’usage civil sans aucun doute. Mais au vu de la loi récente loi autorisant la pendaison des prisonniers palestiniens, on pourrait également justifier que cette corde a un usage militaire, voire criminel au regard du droit international. »
Les entreprises ne sont pas les seules visées par ce rapport. La responsabilité du gouvernement français est engagée, que ce soit pour FedEx ou pour toutes les entreprises françaises. En temps normal, tout export ou transit de matériel militaire passant par la France doit faire l’objet d’une autorisation délivrée par la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG).
Tous les mois, des représentants du Quai d’Orsay, du ministère des Armées et de Bercy se retrouvent pour assister le secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale sur la question. Cette commission est censée faire appliquer un double droit. Le droit européen, qui interdit aux États membres de l’Union d’exporter des armes et des équipements militaires « s’il existe un risque manifeste [que l’équipement militaire] serve à commettre des violations graves du droit international humanitaire ».
Et le droit international, par le Traité sur le commerce des armes signé et ratifié par la France – mais pas par les États-Unis et Israël – en 2014, qui interdit à un État tout envoi « s’il a connaissance, lors de l’autorisation, que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l’humanité, des violations graves des Conventions de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil et protégés comme tels, ou d’autres crimes de guerre ». Pour rappel, le premier signalement pour « risque plausible de génocide à Gaza » de la Cour internationale de Justice (CIJ) date de janvier 2024.
Une affaire allemande
Ce dysfonctionnement n’est pas sans précédent. En octobre 2018, l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi par les autorités de son pays fut la goutte d’eau. Embourbé dans un conflit au Yémen depuis 2015, l’Arabie saoudite était sous le feu des critiques pour ses multiples atteintes au droit de l’homme. L’Allemagne avait officiellement suspendu ses exportations vers la pétromonarchie. Mais 20 000 bombes avaient secrètement continué à être fabriquées en Italie, avant de rejoindre Riyad via d’autres hubs européens.
À l’époque, ni les autorités italiennes, ni les autorités allemandes n’ont assumé la responsabilité de l’usine. D’ailleurs, Cologne apparaît dans le circuit des vols de matériel à destination d’Israël mentionné dans le rapport d’Urgence Palestine. Selon une enquête de Mediapart, il est possible que l’Allemagne soit responsable de la signature des autorisations de transit délivrée à FedEx, ce qui permettrait le transit à l’échelle européenne.
Quelques heures après la conférence de presse, à plusieurs milliers de kilomètres de Roissy, au Luxembourg, une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE s’est tenue. L’Allemagne et l’Italie se sont opposées à l’abrogation du volet commercial de l’accord UE-Israël, plaidant pour un « dialogue critique et constructif » avec Israël.

