le Service de sécurité intérieure israélien a affirmé que Khalida Jarrar était derrière le meurtre d’une adolescente israélienne. Son acte d’accusation ne dit pas la même chose

mercredi 15 janvier 2020
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La ré-arrestation de la législatrice palestinienne Khalida Jarrar a déclenché une campagne médiatique accusant celle-ci d’implication présumée dans le meurtre de l’adolescente israélienne Rena Shnerb. Personne ne s’est intéressé à l’acte d’accusation proprement dit.

Accusation : « Parquet militaire vs. Khalida Jarrar. Nature de l’infraction : exercice d’une fonction dans une association illégale. Infraction réprimée par l’article 85(b) des Règlements (d’Urgence) de 1945 sur la Défense. » Cet acte d’accusation, qui comportait un paragraphe et ne prenait qu’une page, est à lire obligatoirement . Il dévoile la vérité nue – et inquiétante – au sujet des autorités d’occupation d’Israël et des dispositifs sécuritaires, mais aussi au sujet des médias du pays, le laquais qui leur est lié.

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Ceci n’est pas seulement une histoire sur la tyrannie dans les territoires (occupés), pas seulement sur le fait que Jarrar, comme des milliers d’autres Palestiniens, est à tous égards une prisonnière politique – comme l’accusation militaire elle-même l’admet cette fois. Elle n’est pas non plus seulement sur le fait qu’Israël se permet d’arrêter, sans aucune retenue, des responsables palestiniens élus. Tout aussi inquiétante est la mobilisation aveugle, automatique des médias israéliens au service de la propagande de l’institution sécuritaire. Le Shin Bet (service de sécurité) dicte le récit, les médias le répètent et le déclament, personne ne vérifie, personne ne pose de question, ne fait pression pour avoir davantage d’information – et cela, aussi, est appelé journalisme. Ce sont les médias de gauche pour vous, après tout.

Khalida Jarrar a été arrêtée au soir du 31 octobre chez elle à El Bireh, dans le centre de la Cisjordanie. La semaine dernière, le Shin Bet a mis au courant les correspondants militaires des arrestations massives de membres du Front Populaire de Libération de la Palestine qu’il a effectuées , en lien avec l’enquête sur le meurtre en août de Rena Shnerb, près d’une source en Cisjordanie dont les colons ont pris le contrôle par la force. Le lendemain du point presse presque tous les journaux se sont empressés de publier des titres accrocheurs sur le la prétendue implication de Jarrar dans l’assassinat. Yedioth Ahronoth : « le Shin Bet arrête Khalida Jarrar, responsable du meurtre de Rena Shnerb » ; Israel Hayom : « Parmi ceux qui sont responsables du meurtre de Rena Shnerb : "la militante des Droits de l’Homme" de 56. » Les autres organes de presse – à l’exception notable de notable de Haaretz – ont fait de même dans leur couverture médiatique : Jarrar a assassiné Shnerb – ou au moins a donné l’ordre qu’elle soit tuée.

Personne ne s’est intéressé au véritable acte d’accusation. Il ne comporte pas un mot sur le meurtre de Shnerb, ni une quelconque sorte de meurtre, ni même sur de quelconques actes de violence auxquels Jarrar peut être liée. L’acte d’accusation, signé par le procureur militaire, le Maj. Tal Ziskovich, déclare que Jarrar est accusée d’être « directrice ou adjointe à l’administration d’une association illégale, ou d’exercer une fonction ou de tenir un rang de même espèce dans une association illégale ou sous son égide. » Ce piètre libellé était le meilleur que l’accusation militaire pouvait faire. Mais les médias en étaient persuadés : Jarrar a perpétré le meurtre.

L’acte d’accusation révèle aussi des informations sur une réunion de trois personnalités palestiniennes, mentionnées par leur nom, qui a eu lieu en 2014, « où à une date proche, » dans laquelle tous les trois ont débattu de la situation du FPLP. Les participants au débat, a-t-il été remarqué, ont décidé « de relancer et de mettre en oeuvre l’activité du Front dans la région et d’agir en tant que dirigeants de l’organisation. »

En outre, le document spécifie : « Dans cette réunion les trois se sont mis d’accord sur une division entre eux-mêmes des tâches. Selon cette division, l’accusée est responsable de l’activité nationale et politique du FPLP, et de la relation officielle avec l’Autorité Palestinienne et les organisations. »

Il en découle que Jarrar est responsable de l’activité politique du FPLP et de cela seulement – selon même l’acte d’accusation de l’armée. L’acte d’accusation révèle que l’accusée a continué à rencontrer les deux autres, et leur a rendu compte de son activité politique. Lors d’une réunion en juin 2019, « l’accusée a produit une mise à jour sur la situation nationale et politique. En agissant ainsi, l’accusée a exercé une fonction dans une association illégale jusqu’au jour de son arrestation. »

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Le FPLP est un mouvement politique avec une idéologie et un programme, qui possède aussi une aile militaire distincte et cloisonnée. Mais le lexique israélien ne dispose d’aucune entrée sous le libellé « mouvement politique palestinien » ou « parti politique palestinien » – mais seulement « organisation terroriste. »

Donc, Jarrar, femme laïque, féministe, militante des droits humains et opposante à l’occupation, qui a été élue en 2006, au nom du FPLP au Conseil Législatif Palestinien - a été transformée en terroriste, et pas pour la première fois. De juillet 2017 jusqu’à février 2019, elle a été maintenue en « détention administrative, » détention sans jugement, sous le coup d’un ordre militaire qui déclarait qu’elle était une militante politique « qui met en danger la sécurité de la région. » Il s’en est suivi environ un an, après qu’elle ait terminé une période de 14 mois de prison après avoir admis une activité politique pour le compte du FPLP. Parmi les chefs d’accusation absurdes dans cette précédente mise en accusation, en 2015 : Jarrar avait rendu visite au foyer de personnes en deuil et avait donné une conférence dans une bibliothèque. Dans un premier temps, après son arrestation, un ordre de détention administrative a été émis contre elle ; au bout de 13 jours le pouvoir en place a changé d’avis : l’accusation militaire a émis un acte d’accusation contre elle sur la base de 12 chefs d’accusation, qui un mois après ont été ramenés à deux : « appartenance à une association illégale » et « incitation. »

De février à octobre de cette année Jarrar a été laissée tranquille, huit mois de liberté et d’euphorie – nous l’avions rencontrée chez elle le lendemain de sa libération – mais alors est arrivée sa ré-arrestation il y a un peu moins de deux mois. Son mari, Ghassan, 60 ans, qui possède une usine qui fabrique des meubles d’enfant et des animaux en peluche colorés, était en Jordanie à l’époque. Un soir de cette semaine, chez lui à El Bireh, il a plaisanté en disant que la destination la plus éloignée qu’il ait atteinte dans sa vie était la Prison de Ketziot Prison dans le Néguev, bien qu’il dispose d’un passeport diplomatique en vertu du statut de sa femme.

La photo de Khalida, avec la légende « Liberté, » est à nouveau affichée dans la salle de séjour au deuxième étage de la belle maison en pierre. Les soldats ont cette fois traité sa femme délicatement, raconte Ghassan ; ils ne lui ont même pas lié les mains ni couvert les yeux. La seule autre personne dans la maison à l’époque était leur fille Suha, climatologue qui travaille pour l’organisation de défense des droits humains Al Haq (Le Droit). L’autre fille du couple, Yafa, a un diplôme en droit, habite au Canada. Ghassan a regardé, par Internet avec des amis, le mariage de celle-ci, à Ottawa, il y a quelques années, dans lequel elle a épousé un Canadien. Khalida était à l’époque en prison, comme d’habitude, et il n’a pas été autorisé à quitter le pays, comme d’habitude.

L’arrestation cette fois-ci l’a pris par surprise, nous dit-il. Depuis sa libération, Khalida prenait soin de sa santé et s’occupait de sa mère vieillissante, qui habite à Naplouse (son père est mort alors qu’elle était en prison), et avait reçu un poste d’enseignante à l’Université de Bir Zeit. Elle avait l’intention de donner un cours sur les droits humains et avait commencé à le préparer, mais il est peu probable maintenant que le cours puisse commencer comme prévu, pendant le second semestre, en février.

Ghassan rappelle que Khalida lui a dit à sa libération au début de cette année, « Ils ne veulent pas me voir à l’extérieur. Je vais renoncer à toutes mes activités et me concentrer sur l’enseignement à l’université, au moins de façon temporaire. » Mais il ajoute alors, avec un sourire, « Mais vous savez comme il est difficile pour un homme/une femme politique de prendre sa retraite. »

A la fin d’octobre, Ghassan a reçu l’autorisation de sortir des territoires pour la première fois de sa vie. Il est allé en Jordanie, voir ses deux frères, ses quatre soeurs, ses trois tantes et ses 22 cousins qui habitent là-bas. Certains de ses jeunes parents il ne les avait jamais vus auparavant. Il n’avait pas vu son frère Hussar depuis 50 ans ; la dernière fois qu’il a vu son frère Zuheir c’était en 1998. La rare réunion de famille a été émouvante – un clip vidéo reflète les étreintes et les effusions de larmes. Tout d’un coup, dit-il, il a reçu un appel d’une employée de son usine à Beit Furik, près de Naplouse. « Je suis vraiment désolée de ce qui est arrivé à Khalida, » a-t-elle dit. C’était la première chose qu’il a entendu sur l’arrestation. Il a tout laissé tomber et en quelques heures il était à Ramallah. La réunion de famille, préparée pour durer deux semaines, s’est terminée brusquement au bout de deux jours.

Khalifa est incarcérée à la Prison de Damon, près de Haïfa.Il est prévu que son procès reprenne lundi prochain devant le tribunal militaire de la base d’Ofer, près de Ramallah. Elle a été interrogée pendant 20 jours dans une installation du Shin Bet, et les résultats de l’interrogatoire apparaissent dans l’acte d’accusation. Selon son mari, aucune question ne lui a même été posée sur l’incident mortel qui a eu lieu en août à la source de Cisjordanie. Pendant son audience de renvoi, Ghassan a réussi à lui poser une question rapide : « Avez-vous eu vos médicaments ? » Suite aux expériences passées lors des arrestations de sa femme, il est toujours inquiet de savoir si elle a eu ses médicaments ; elle souffre de problèmes de coagulation du sang.

Pourquoi a-t-elle été arrêtée de nouveau ? Ghassan est convaincu qu’Israël a décidé de déraciner le FPLP et d’emprisonner tous ses militants. Pour sa part, son avocate, Sahar Francis, est certaine que l’arrestation est un stratagème politique qui vise à vilipender les associations de défense des droits de l’homme qui continuent à intervenir dans les territoires.

Au départ, une consigne de silence, valide jusqu’au 31 décembre, a été mise sur l’arrestation de Jarrar et des autres responsables du FPLP. Le point presse du Shin Bet qui a fait le lien entre Jarrar et le meurtre de Shnerb a eu lieu le 18 décembre ; la consigne de silence a été levée en l’honneur de celui-ci, plus tôt que prévu. L’avocate Francis pense qu’il y a une relation entre le point presse sur la complicité supposée de Jarrar dans le meurtre et le fait que la veille, l’organisation américaine Human Rights Watch (Observatoire des Droits de l’Homme) ait publié un rapport sévèrement formulé sur la situation dans les territoires.

Intitulé « Né Sans Droits Civils : Utilisation par Israël d’Ordres Militaires Draconiens pour Réprimer les Palestiniens en Cisjordanie, » le rapport de HRW consacre un chapitre à Khalida Jarrar et à l’histoire de ses emprisonnements. Il se termine par une liste de recommandations, parmi lesquelles celle qu’Israël doit apporter une protection entière des droits humains des Palestiniens habitant en Cisjordanie. Quand à l’armée israélienne, elle doit « cesser d’arrêter les gens pour leur exercice non-violent de leurs droits à la liberté de réunion, d’association et d’expression. » Le rapport recommande aussi que les procureurs militaires israéliens arrêtent d’inculper des personnes en application des Règlements (d’Urgence) de 1945 sur la Défense.

L’auteur du rapport, Omar Shakir, directeur de la section Israël-Palestine de HRW, a été récemment expulsé d’Israël.

Gideon Levy
Haaretz
Article traduit par Yves Jardin, membre du Groupe de Travail de l’AFPS sur les prisonniers


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