Palestine 13

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Rana Samara, envers d’alcôves

jeudi 8 septembre 2016

Moins frontale que ses pairs, la Palestinienne évoque dans ses toiles l’occupation israélienne par le biais de l’intime.

Hantés par leur expérience du conflit, désireux d’exprimer la souffrance de leur peuple, beaucoup d’artistes palestiniens se sont orientés depuis les accords d’Oslo vers un art ouvertement militant. Leurs œuvres dénoncent l’occupation israélienne à travers des références locales, comme le mur de séparation, les check points, les martyrs… Le travail de Rana Samara rompt avec cette tendance. La Palestinienne de 31 ans, diplômée de l’International Academy of Art Palestine de Ramallah, en Cisjordanie, a fait des femmes, du genre et des rapports sexuels la pierre angulaire de sa création. Des thèmes subversifs dans une société palestinienne toujours dominée par le conservatisme musulman, surtout lorsqu’ils sont abordés par une femme. « On peut toujours trouver un moyen intelligent de parler de ces sujets tabous, je me sens libre de parler de tout », balaie l’artiste qui vient de débuter une maîtrise en beaux-arts à l’université Northwestern de Chicago, aux Etats-Unis.


« Intimate Space XI », 2015, de Rana Samara. Photo Zawyeh Gallery

Sueur

Intriguée par les histoires et les non-dits que les mères transmettent à leurs filles, Rana Samara a d’abord collecté les témoignages de femmes palestiniennes. Elle les a même mises à contribution pour son installation Virginity Kerchiefs. Une série de pièces de tissus blancs, habituellement destinés à recueillir la tache de sang qui prouve la virginité d’une jeune mariée, sur lesquelles ces femmes ont brodé ou dessiné ce que représentait pour elles cette tradition. « J’ai eu le déclic après une visite dans un camp de réfugiés palestiniens, raconte-t-elle. Je me suis demandé quelle pouvait être la vie des couples dans cet espace étroit qui ne leur accorde presque aucune vie privée. L’intimité est quelque chose de très difficilement atteignable, en raison de la promiscuité avec les voisins et les autres familles. »

Invitée par certaines femmes à pénétrer dans les lieux où elles venaient de faire l’amour avec leur partenaire, l’artiste a saisi le moment d’après, celui où les draps défaits restent imprimés de sueur, où l’on peut retrouver ici, par terre, des vêtements éparpillés, ou encore là, dans un coin, une plaquette de Viagra. Parfois, Rana Samara s’est simplement inspirée du récit d’une de ses interlocutrices, comme dans le tableau Intimate Space XIII, où l’on découvre un rouleau de papier toilette gisant sur la banquette arrière d’un taxi collectif après un rapport sexuel.

Voyeur

L’absence des corps n’en rend les scènes que plus saisissantes. La taille imposante des toiles - en moyenne 2 mètres de largeur sur 2 mètres de hauteur - place le spectateur dans la position délicate du voyeur. Une sensation atténuée par la naïveté des coups de pinceaux et la profusion de couleurs vives. « J’ai mis un an à aboutir à ce style », commente l’artiste, avouant avec les yeux qui brillent son « amour » inconditionnel pour Matisse ou encore l’artiste britannique David Hockney, également adepte des couleurs acidulées.

« Rana vient de l’école classique, mais elle se libère de plus en plus », confirme son ami et galeriste Ziad Anani, fils du célèbre peintre palestinien Nabil Anani. « Bien sûr, elle parle de l’occupation israélienne, mais d’une manière indirecte », souligne-t-il. Avec son œuvre, Rana Samara livre une histoire quotidienne, plus subjective, du conflit et de la société palestinienne.
Chloé Demoulin pour Libération à Ramallah