« A aucun moment, en Cisjordanie, il n’y a d’égalité entre colons et Palestiniens »

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Hillel Assaf est l’un des anciens soldats qui témoignent dans le nouveau rapport de l’ONG Rompre le silence, dénonçant la proximité entre l’armée et les colons en Cisjordanie. Il s’est confié au « Monde ».


Hillel Assaf est un jeune homme aux yeux bleus lumineux, plutôt bavard et joyeux. Il a une barbe négligée tendant vers le roux et parle un anglais parfait. Sa mère, historienne de l’art, est originaire de Brooklyn. Son père, historien, est israélien. Hillel, 24 ans, né à Jérusalem, a grandi dans un foyer laïc et ouvert, plutôt de gauche, avec une certaine conscience politique mais sans implication directe dans la vie publique. Adolescent, il dit avoir appris l’essentiel grâce aux livres et aux voyages plutôt qu’à l’école.

Il a déserté Facebook il y a un an. Par conséquent, il ne se fait pas trop de soucis en anticipant les réactions haineuses que suscitera son témoignage d’ancien soldat, à découvert, qu’il a déjà livré à l’organisation non gouvernementale Rompre le silence. Une ONG dépeinte par la droite israélienne comme un ennemi de l’Etat et une taupe de l’étranger.

Etudiant en histoire et littérature à l’Université hébraïque, Hillel Assaf a effectué son service militaire entre août 2011 et juillet 2014. Pendant cette période, il a suivi une formation d’un an et demi afin d’intégrer une unité de forces spécialisée dans la lutte antichars. Puis il a été déployé sur le plateau du Golan au sein de la brigade d’infanterie du Nahal. A l’automne 2013, il a été envoyé avec sa compagnie dans le nord de la Cisjordanie, près de la ville palestinienne de Naplouse.

Il s’est longuement confié au Monde sur son parcours et sa découverte de la soumission de l’appareil militaire au bon vouloir des colons juifs. Voici son témoignage :

« J’étais très enthousiaste à l’idée d’être enfin déployé en Cisjordanie, fin 2013. Jusqu’alors, j’étais ce qu’on appelle une “souris de camp”, quelqu’un qui ne se frotte pas à l’action, mais reste dans une base pour s’occuper de la formation des appelés. Ma compagnie est plus libérale, plus éduquée que d’autres. Ce n’est pas un endroit pour dégénérés, toutes les minorités y sont représentées, à l’image de la société israélienne.

J’étais politiquement engagé à gauche, contre l’occupation, participant à des manifestations, postant des textes sur Facebook. Il existe un cliché selon lequel les gens de gauche sont des “soldats de bureau”, rentrant chez eux le soir. Dans ma compagnie, je n’hésitais pas à affirmer mes convictions, les autres les connaissaient. C’est lié à ma personnalité, à ma confiance en soi, à mon orgueil aussi. Cette ouverture d’esprit a suscité une forme de reconnaissance. Les autres pouvaient désapprouver ces convictions, mais ils savaient surtout que j’étais prêt à servir et à diriger.

Notre compagnie de 50 hommes s’est installée à Mitzpe Yishai, un quartier de la colonie prospère de Kedumim, à l’ouest de Naplouse. Plus tard, on s’est installé dans la brigade territoriale. Notre mission principale était de protéger Mitzpe Yishai, Kedumim et l’avant-poste de Havat Gilad [une colonie sauvage, non légale au regard même du droit israélien]. Nous avions des activités de routine, comme la patrouille en jeep, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, un groupe de réponse d’urgence en alerte, des gardes sur notre base même. Et puis nous avions des missions spéciales, en fonction des renseignements collectés et des ordres venus d’en haut. Elles se déroulaient presque toujours à Naplouse. Enfin, chaque vendredi, il y avait un rassemblement dans le village palestinien voisin de Kafr Qaddum après la grande prière. Ça se finissait toujours en Tom et Jerry, au jeu du chat et de la souris. On court, ils lancent des pierres. On tire du gaz lacrymo, ils courent. Les relations avec les Palestiniens, c’était surtout pendant les contrôles d’identité. J’étais très aimable, je détestais faire perdre deux ou trois heures aux gens, en attendant que le Shin Bet [service de sécurité intérieure] réponde. En tant que sergent, j’ai surtout fait des patrouilles, c’était ma routine, douze heures en voiture. On devait par exemple installer un barrage sur la route pour relever 50 identités au hasard, et les transmettre à la hiérarchie. C’est comme aller à la pêche. Parfois, c’est le gros lot [en termes de suspects recherchés]. Quand on le faisait pendant les heures de pointe du matin et du soir, on envoyait plus d’hommes sur la route. Enfin, une fois par mois, il fallait accompagner en bus les colons voulant se rendre au tombeau de Joseph, à Naplouse. Heureusement, j’y ai échappé. Personne ne veut faire ça, être debout toute la nuit avec eux, avec le sentiment de se faire niquer par les colons, [de leur servir de larbins]. Les colons, on les voit tous les jours, on vit avec eux. Il existe une grande différence entre l’intérieur du camp et les environs. Si, par exemple, on sort pour jouer au foot ou au basket, on se retrouve forcément sur leurs installations sportives, dans leur monde. Ce sont nos voisins, on essaie d’avoir des rapports de bon voisinage, c’est normal. Pendant les fêtes juives, des colons religieux entrent dans la base pour nous offrir des cadeaux, personne ne se pose de questions, on trouve ça normal. Notre mission est de protéger les lieux, eux ont le sens de leur propre sécurité.

La colonie Kedumim a sa propre force d’action, un groupe de dix à quinze hommes, entraînés et armés, qui travaillent par ailleurs. Ils ont un poste de contrôle avec de jeunes femmes faisant leur service civil. Ils écoutent nos fréquences en permanence et disposent de caméras partout dans la colonie, bien meilleures que les nôtres. On se repose dessus. Leur responsable est en contact direct avec les officiers comme moi, on partage toutes nos coordonnées, pour parler sans filtre. Ce chef de leur équipe civile nous a été présenté comme le quatrième officier de notre compagnie par notre commandant. Les lignes sont totalement troubles et effacées entre les régulations qu’on nous apprend en formation et la réalité. Mais le plus étrange, c’est que personne ne trouve ça étrange

On s’est entraînés avec les colons, par exemple sur un scénario d’attaque terroriste contre la colonie. Leur chef de la sécurité donnait les ordres, avec notre commandant. Ça arrivait tout le temps. Un jour, ils m’appellent pour me dire que dans la vallée en contrebas, un Palestinien a franchi la ligne rouge entre son village et la zone de la colonie. Il faut bien comprendre une chose : aucune carte ne montre de ligne rouge, je n’en ai jamais vu. Je me suis approché pour voir, j’ai aperçu un Palestinien voulant travailler sa terre. Le coordinateur de la sécurité de la colonie, je sentais qu’il avait la gâchette facile. Mais c’était le “quatrième officier”, comme on nous l’avait dit. J’ai dû fouiller le Palestinien.

Un samedi, on a eu un coup de fil de l’avant-poste de Havat Gilad. Quand on est arrivés, on a vu des colons et des Palestiniens qui en venaient presque aux mains. Un colon, le visage masqué, pointait un arc. Un arc ! S’il avait été palestinien, je lui aurais tiré dans la jambe. Comme souvent, il n’y a pas eu d’escalade, c’était comme des jeux d’enfants au bac à sable, on a renvoyé tout le monde chez soi. Le colon à l’arc, on ne l’a pas interpellé. Les gradés nous répétaient : “Peu importe qui s’en prend à vous, vous l’arrêtez. Nous vous soutiendrons.” Mais le sous-texte est : “Ne le faites pas, il y a d’autres moyens.” Dans les faits, on n’a jamais arrêté un colon. On n’avait pas de formation policière, on ne savait même pas comment procéder. Et personne ne veut voir des images où des colons et des soldats s’agrippent à la gorge. C’est très castrateur : on n’avait pas le droit d’utiliser la force à laquelle on pouvait prétendre contre ceux qui le méritaient. C’est bien plus acceptable de le faire contre des Palestiniens.

On est là pour protéger les colons, cela veut dire “contre quelqu’un”. Les Palestiniens. C’est noir et blanc. A aucun moment, en Cisjordanie, il n’y a d’égalité entre colons et Palestiniens. On se sentait comme les serviteurs des colons, ce sont eux qui menaient la danse. J’essaie d’éviter les stéréotypes. Comme dans toutes les sociétés, il y avait parmi eux des gens respectables. Mais ceux dont on se souvient, longtemps, sont les colons qui ne vous respectent pas. Personne ne nous a jamais expliqué comment ces gens étaient arrivés là, qui les avait envoyés, ce qu’ils faisaient.

On traitait de la même façon les colonies et les avant-postes. Mais dans la pratique, les avant-postes sont plus extrêmes, à tous les sens du terme. Leur degré de coopération avec nous est différent, moins régulé. Les colons là-bas n’avaient aucun respect pour les autorités, alors qu’à Kedumim, ils comprenaient l’équilibre des pouvoirs. En revanche, en temps normal, on ne nous laissait pas entrer dans les avant-postes. Il est arrivé qu’on jette des étoiles de ninja [une arme de lancer en forme d’étoile] sous nos roues. Un de mes soldats, religieux, avait des membres de sa famille qui habitaient à Havat Gilad. On voulait les saluer [militairement]. Ça montre bien la zone grise dans laquelle on était. Il n’y a rien de parfaitement étanche entre les soldats et les colons

Quand j’ai été démobilisé, début juillet 2014 [au moment où commençait l’opération “Bordure protectrice” dans la bande de Gaza], ce fut le jour le plus difficile de mon service militaire. Je pensais que je serais soulagé, heureux, joyeux. En fait, je me suis retrouvé en dépression “post-partum”. Avec l’armée, on trouve soudain un sens à sa vie. Je me suis senti usé et expédié en un claquement de doigt. Toutes les merdes qu’on a traversées, les choses qu’on a vécues, rien ne comptait. On ressent un sentiment de culpabilité quand on n’est pas à l’endroit [Gaza] où l’on devrait être, alors que nos amis y sont.

Pendant mon service, j’ai publié un article, anonymement, dans Haaretz [quotidien de centre gauche] pour raconter comment j’ai été écartelé entre mes convictions et ce que je faisais. C’est comme ça que Rompre le silence est entré en contact avec moi. J’ai eu le sentiment d’être enfin compris par quelqu’un, d’être écouté. Ce fut une occasion unique de revenir sur cette expérience. »

source : Piotr Smolar, Le Monde, vendredi 3 février 2017

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