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Etudier sur la ligne de feu

samedi 8 avril 2017

Wala, 16 ans, trouve toujours un siège loin des fenêtres.

Cette jeune fille est une élève du lycée Hayel Abdul de Beit Hanoun, établissement de l’ONU au nord de la Bande de Gaza. Elle a développé une phobie de s’asseoir près des fenêtres, par peur, a-t-elle dit à l’Electronic Intifada, des balles perdues.

Sa peur est bien fondée. Beit Hanoun se trouve près de la frontière de Gaza avec Israël, et le mur de béton qui délimite la frontière est visible depuis l’école de Wala. Dans ces zones frontières, les tirs israéliens sont courants et les accidents mortels fréquents. La simple proximité est un danger mortel car les soldats israéliens s’efforcent de garder de très larges zones sans habitants, fermiers ou toute personne qui tenterait d’approcher.

Quand les tirs près de la frontière se font plus acharnés, le ministère de l’Education de Gaza est obligé de faire évacuer les écoles dans les zones concernées. D’après Mohammad Nasser, qui travaille au ministère de l’Education de Gaza, rien qu’à Beit Hanoun, il y a quatre écoles, dont le lycée Hayel Abdul Hamid, dans la zone dite à haut risque – dans les limites d’un kilomètre de la frontière.

Il y a des « Zones d’Accès Restreint » - dans le langage de l’ONU - défendues par l’armée israélienne, le plus souvent avec violence.

Wala est également marquée par ce qu’elle a vécu pendant l’offensive militaire israélienne de 2014 et le bombardement sur une école primaire de Beit Hanoun.

Avec sa famille, elle avait trouvé refuge, avec des centaines d’autres civils de cette zone, dans cette école administrée par l’UNRWA, agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, quand elle a été attaquée le 24 juillet 2014.

« Chaque fois que je viens à l’école, je me souviens de la peur que j’ai ressentie ce jour là », a dit Wala, pour qui le simple bruit des tanks israéliens qui se déplacent au loin lui fait penser que « la mort me poursuit ».

Par la suite, ce bombardement a été condamné en tant que « violation des lois de la guerre » par Human Rights Watch. Treize personnes avaient été tuées, dont six enfants.

Une peur rationnelle

Samira al-Zaneed, professeure de Wala, a dit que cette fille avait été une excellente élève, mais que ses notes avaient souffert de cette journée fatale.

« Chaque fois qu’elle entend un tir, elle se met à crier et à appeler sa mère. Nous essayons de la calmer, mais nous devons finalement la renvoyer chez elle. Elle régresse à cause de sa peur de ce que les Israéliens font à nos frontières. »

Muhanna al-Masri, conseiller pédagogique, a écrit et distribué un guide éducatif pour aider les élèves et leurs familles à prendre conscience et à gérer la peur et le stress dont beaucoup souffrent.

« Les bombardements et les tirs continuels de la part d’Israël provoquent beaucoup de peur et de stress chez les élèves », a dit al-Masri. Pour prendre ce fait en charge, il a créé des programmes pour aider les élèves à y faire face de différentes manières, de simples excursions en bord de mer à des séances de soutien psychologique.

Al-Masri était convaincu, qu’avec le temps, l’école pourrait aider Wala à se guérir de ses symptômes. Bien sûr, a-t-il ajouté, il y a des limites à ce qu’on peut faire : la peur est en fin de compte rationnelle et due à « la constance, la fréquence et la sévérité de la violence israélienne » à la frontière.

Wala a dit elle aussi que le soutien de l’école l’aidait. « Je commence à m’adapter », a-t-elle dit à l’Electronic Intifada. Pourtant, « Chaque fois que j’entends les mouvements des tanks, je commence à trembler. Et quand les tirs démarrent, je ne peux pas contrôler mes nerfs. Je ne sais pas pourquoi cela m’arrive. »

La proximité des frontières de Gaza et la violence qui y sévit ont toujours un effet sur les jeunes. Mais ce n’est pas toujours le même.,Légèrement au sud de Beit Hanoun, il y a Shujuaiya, quartier de la ville de Gaza proche de la frontière et site de l’un des pires massacres de l’agression de 2014.

Là, deux jumeaux de 15 ans, Ahmad et Muhammad, conservent d’excellents résultats à l’école des Martyrs de Shujuaiya, alors même que leur maison a été détruite dans le bombardement israélien et que les neuf membres de leur famille vivent maintenant dans une location.

Contrairement à Wala, ces frères ne sont pas troublés par le bruit des tanks et des avions à réaction israéliens. Ils sont déterminés à continuer sans tenir compte des bruits ou des obstacles.

« Si notre insistance à être éduqués dérange l’occupation, nous serons éduqués jusqu’au plus haut niveau possible », a dit Muhammad. « J’espère devenir un ingénieur pour combattre l’occupation à ma façon et pour reconstruire notre maison détruite. »

L’éducation sur la ligne de tir

C’est un combat sportif à plus d’un titre pour les jumeaux. Les écoles près des frontières de Gaza ne peuvent pas fonctionner à plein temps parce qu’elles sont obligées de fermer pendant les fréquentes explosions de violence.

En compensation, Muhammad et Ahmed veillent à utiliser ces journées pour étudier à la maison et même rester en contact avec leurs professeurs pour éviter de trop longues interruptions.

Les écoles aussi tâchent d’amoindrir les effets des interruptions. Des programmes spéciaux ont été créés pour assurer la sécurité des élèves en cas d’urgence, a dit Abdullah Abd al-Jalil, directeur de l’école. Ces efforts impliquent à la fois le ministère de l’Education et le service de la défense civile.

« Ces programmes informent les élèves, les parents et les familles sur les procédures d’évacuation d’urgence. »

Des programmes de ce type ont pour but de préparer les élèves à anticiper les nombreuses variables pendant les épisodes de violence, dont les tirs d’artillerie et fusillades. Les facteurs sont multiples : éclats de verre après explosion des fenêtres, raréfaction de l’eau quand les forces d’occupation israéliennes avec leur violence destructrice tirent sur les réservoirs d’eau installés sur les toits des écoles ou endommagent les puits et les équipements, bâtiments ébranlés et murs fendus, et il y a toujours la possibilité d’une panique parmi les élèves.

Mais il y a une limite à ce que l’on peut faire dans un secteur qui travaille sous une énorme pression et face à l’adversité. Pendant l’offensive israélienne de 2014, plus de 220 écoles ont subi des dommages – principalement les établissements publics, mais aussi environ 70 écoles de l’ONU – selon Ziad Thabet, employé au ministère de l’Education.

Vingt-six écoles ont été complètement détruites en 2014, a dit ce fonctionnaire, même si elles ont depuis été reconstruites car on les avait jugées prioritaires, et en dépit des restrictions israéliennes sur l’entrée des matériaux de construction.

Par ailleurs, des milliers d’élèves restent sans abri, a fait remarquer Thabet, surtout dans le nord près des frontières de Gaza, et tous ces facteurs ont laissé le secteur de l’éducation gravement sous tension.

« Nous faisons ce que nous pouvons », a dit Thabet. « Nous essayons de reconstruire. »

Au total, il y a 85 écoles à l’intérieur ou près des zones frontière de Gaza, selon Muhammad Nasser qui dirige le département de la planification et des études au ministère de l’Education. Cinq d’entre elles sont à moins d’un kilomètre de la frontière et dans des zones à haut risque.

Des projets malgré tout

Toutes ces écoles sont sujettes à des procédures d’évacuation qui laissent l’éducation de presque 45.000 élèves soumise à des perturbations régulières. Il n’y a pas de conditions prescrites selon lesquelles une école donnée sera fermée ou évacuée, a dit Nasser à l’Electronic Intifada. Les décisions dépendent entièrement de la situation de la sécurité à n’importe quel jour donné.

Des cinq écoles à haut risque, l’école des Martyrs, dans le village de Khuzaa près de Khan Younis, est peut-être la plus proche de la frontière située à moins de 500 mètres.

L’école a été endommagée lors d’attaques israéliennes antérieures, mais elle a été suffisamment réparée pour rouvrir. Pourtant, les fenêtres fracassées par les tirs laissent entrer la pluie en hiver et Mariam, une élève de 16 ans, fond en larmes quand son cartable tombe dans une flaque d’eau en classe.

Remplacer les carreaux des fenêtres est une tâche courante pour les gérants de l’école, alors qu’on s’occupe moins des murs et des sols des classes. Les flaques d’eau sont courantes, l’école est froide et l’humidité est un problème.

De nombreux professeurs et élèves accusent l’armée israélienne de viser intentionnellement les fenêtres en hiver, justement pour perturber la vie de l’école.

Dans les districts Est de Khan Younis, il y a 13 écoles attenantes aux zones frontière, selon Said Harb de la direction de l’éducation de Khan Younis. Elles accueillent plus de 20 % des élèves du district, soit presque 20.000 enfants, a dit Harb. Certaines de ces zones – comme al-Fukhara et Qarara – sont isolées et entourées de trop peu de végétation pour être protégées de n’importe quel tir, a dit Harb.

Mariam n’a pas laissé cette situation précaire affecter ses notes. Elle continue d’être une bonne élève et de travailler dur pour ses études. Comme Muhammad, l’un des jumeaux de Shujaiya, elle veut devenir ingénieur pour reconstruire Gaza.

« Nous n’abandonnerons jamais et nous continuerons à étudier et à lutter contre les agressions, la pauvreté et les autres obstacles jusqu’à ce que nous réalisions nos espoirs et nos ambitions », a affirmé la jeune fille.

The Electronic Intifada |Traduction J.Ch. pour l’AURDIP
Sarah Algherbawi est une écrivaine et traductrice indépendante de Gaza.