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Israël : mettons fin à l’apartheid !

lundi 11 décembre 2017

Israël : mettons fin à l’apartheid !

La décision, mercredi, du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et d’y déménager l’ambassade des États-Unis suscite une vague de réprobation diplomatique et populaire partout dans le monde. Il n’y a pourtant pas lieu de s’étonner outre mesure ou d’être scandalisé de la politique des États-Unis à l’endroit de l’entité israélienne, spoliatrice des droits de la population palestinienne depuis la déclaration Balfour par la Grande-Bretagne impériale en 1917.

Ne sont scandalisés, hors de la Palestine occupée, que ceux qui ont cru naïvement à l’application des résolutions des Nations unies sur la Palestine et au plan de partage élaboré en 1947 par cette organisation et prévoyant que Jérusalem serait une ville ouverte ; ou encore ceux qui ont pu croire que les concessions successives des États arabes mèneraient à une reconnaissance minimale des droits des Palestiniens sur leur terre ancestrale. Des concessions telles que celles faites par l’Égypte lors des accords de Camp David du 18 septembre 1978 établissant les conditions de la paix avec l’État d’Israël ; puis celles de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à partir de 1988, couronnée par les accords d’Oslo du 13 septembre 1993 ; mais aussi celles du plan du prince héritier Fahd d’Arabie saoudite (1981) – qui propose notamment une reconnaissance implicite de l’État d’Israël contre, entre autres, un retrait des territoires occupés depuis 1967 (dont Jérusalem-Est) –, puis celles du roi Abdallah d’Arabie saoudite en 2002, aux quelles le président libanais Émile Lahoud fit rajouter heureusement en dernière minute le droit au retour des Palestiniens.

« Processus sans paix »
Cette théorie des concessions à faire sans arrêt pour obtenir un résidu de droits palestiniens a mené à la situation actuelle où le président américain ne fait qu’entériner un état de fait. Le fameux « processus » de paix mis en place en 1993 a permis aux Israéliens et aux États occidentaux de faire de la continuation indéfinie du processus le but en lui-même, au détriment de la réalisation de la paix, toujours plus éloignée sur le terrain du fait de la continuation et de l’accélération de la colonisation depuis les accords d’Oslo. Il est ainsi devenu un « processus sans paix » venant se substituer à la réalisation de la paix. C’est ce qui a permis à l’État d’Israël de continuer de coloniser allègrement la rive occidentale du Jourdain (tout en retirant les colonies de peuplement à Gaza, désormais encerclée de tous les côtés et réduite à la misère la plus extrême).

Si tout cela a été possible, c’est parce que le bon diagnostic sur la nature de l’État d’Israël n’a jamais été pleinement fait, à savoir que le cas israélien est une colonisation de type très classique, pareille à celle que la France fit de l’Algérie autrefois ou celle que des colons hollandais et britanniques firent de l’Afrique du Sud. Le territoire algérien fut entièrement intégré au territoire français, la France créant deux catégories de citoyenneté très différentes et réalisant une société d’« apartheid ». Le gouvernement afrikaner d’Afrique du Sud avait mis en place un apartheid de fer entre colons blancs et population locale noire. Pourtant, dans les deux cas, il a été mis fin à l’apartheid, ce qui aurait pu sembler inimaginable auparavant.

Aujourd’hui, la Palestine est entièrement colonisée et il convient de demander la fin de l’apartheid, car il est clair depuis plusieurs années qu’il n’y a pas de place pour deux États. Le fait que les colons soient de confession juive ne donne évidemment juridiquement aucun droit sur cette terre. Car même si des bouddhistes ou des chrétiens ou des musulmans non arabes avaient envahi la Palestine et y avaient établi des colonies, la résistance de la population locale et ses protestations auraient été aussi vives.

Il faut donc aujourd’hui se battre pour mettre fin à l’apartheid et réaliser une société de justice et d’égalité entre tous les habitants de ce territoire, quelle que soit leur religion.

Prix à payer
Il convient donc de rappeler aux États-Unis qu’après avoir procédé à un génocide de la population américaine de souche, ils ont eux-mêmes été longtemps une société
d’apartheid et qu’il a fallu un long et douloureux combat pour le démanteler, combat qui a uni des Blancs et des Noirs et coûté la vie au pasteur Martin Luther King qui a eu le courage de rêver (« I have a dream »). À ce sujet, je voudrais rappeler et saluer le combat passé sous silence de nombreux citoyens de confession juive dans de nombreux pays, dont des communautés rabbiniques antisionistes qui manifestent souvent aux côtés des Palestiniens de l’extérieur, aux États-Unis ou en Europe. Ceux-ci ne sont jamais montrés dans les grands médias, mais ils existent bel et bien. L’on pourrait aussi évoquer l’oeuvre courageuse de nombreux intellectuels israéliens ou de citoyens de confession juive d’États occidentaux dénonçant sans cesse les pratiques violentes de l’État d’Israël à l’encontre des Palestiniens et contestant le narratif officiel du gouvernement et des gouvernements occidentaux qui le soutiennent avec empressement.

La nouvelle révolte palestinienne qui se lève contre la décision du président américain sera malheureusement encore une fois réprimée dans le sang par l’armée israélienne.
C’est hélas le prix à payer pour faire tomber l’apartheid israélien.

Georges Corm – L’Orient Le Jour 10 décembre 2017


Notre article d’avril 2017

Georges Corm, économiste libanais, est un des éminents spécialistes du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Outre son statut de consultant économique et financier international, il est professeur depuis 2001 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, dans le cursus des sciences politiques.

Ses ouvrages les plus célèbres sont L’Europe et l’Orient (La Découverte) ; Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte) ; La question religieuse au XXIè siècle (La Découverte) ; Le nouveau gouvernement du monde, idéologie, structures, contre-pouvoirs (La Découverte) ; Pour une lecture profane des conflits (La Découverte) ; Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, 2 volumes (Folio/histoire). Ils sont traduits en plusieurs langues.

Il vient de publier La Nouvelle Question d’Orient aux Editions La Découverte.

1. Vous publiez La nouvelle question d’Orient. Comment s’articule votre nouvel ouvrage par rapport à ceux déjà publiés ?

Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen

Cet ouvrage est la continuation d’au moins trois de mes précédents ouvrages. Le premier était ma thèse de doctorat Contribution à l’étude des sociétés multiconfessionnelles réédité sous le titre Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen. Elle était consacrée à examiner le traitement comparé du pluralisme religieux dans les trois monothéismes juif, chrétien et musulman et dans laquelle j’ai exprimé une certaine admiration pour le système des millets ottomans qui garantissait aux chrétiens et aux juifs au sein de l’Empire, non seulement le droit à la liberté d’exercice du culte religieux, mais aussi celui d’avoir leurs écoles et leurs tribunaux de statut personnel dans le cadre de l’autorité des patriarches et des grands rabbins. Bien sûr, ce système ne peut se comparer avec celui moderne des droits de l’homme, mais à période historique égale rappelons qu’en Europe on continuait à brûler des hérétiques et on ne supportait aucune présence non-chrétienne. Cet arrangement juridique (que je n’appelle pas « tolérance », mais un véritable « statut ») dans l’Empire ottoman était quelque chose d’assez remarquable. Évidemment, les massacres d’Arméniens ou d’Assyriens à la veille et pendant la grande guerre 14-18 sont largement dus au nationalisme laïc des pantouraniens Jeunes-Turcs et non aux politiques classiques de l’Empire dans ses beaux jours. Rappelons ici que l’égalité entre musulmans et non musulmans est décrétée dans l’empire en 1839 et réaffirmée en 1856.

Ma thèse à l’époque allait à l’encontre de la plupart des publications, déclarations et travaux concernant l’Islam, notamment en France (alors que les orientalistes anglo-saxons étaient plus objectifs). Ainsi par exemple, Ernest Renan avait déjà eu à la fin du XIXè siècle des positions de type raciste dans sa division du monde entre « Aryens » et « Sémites » sur tout ce qui est musulman et islamique. J’ai été amené à m’intéresser à la dernière période de survie de l’Empire ottoman, car je considère mon pays, le Liban, comme étant un dernier bout de cet empire qui se refuse à mourir en se perpétuant dans le système communautaire libanais (qui a d’ailleurs tendance à connaître des crises successives). De même que je suis resté attaché depuis cette époque à la question de savoir ce qu’il est advenu du pluralisme religieux au Moyen-Orient après sa disparition institutionnelle dans le régime ottoman des millets. J’avais été frappé à l’époque par les préjugés de type anthropologique et ethnique, ce que j’appelle les « récits-clichés ». Je terminais ma thèse en mettant en garde le Liban contre une explosion possible, car s’il avait maintenu le système des millet, sa pratique devenait difficilement supportable à cause de la confessionnalisation de tous les domaines d’activité du pays, y compris les positions politiques et postes administratifs, et continue de le rester jusqu’aujourd’hui.

L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie

Par la suite, en 1989, j’ai publié ce qui peut être considéré comme une suite de ma thèse, L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie. J’ai expliqué la difficulté de transposer le schéma d’Etat national à l’européenne sur des peuples qui ont vécu dans les grands empires multi-ethniques et multi-religieux. Je faisais la comparaison entre l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman et je montrais que tous les tourments balkaniques étaient dus au fait que les grandes puissances européennes ne s’intéressaient aux minorités religieuses non musulmanes et prétendaient les protéger, que pour mieux instrumentaliser leurs notabilités au profit de leur politique de puissance dans la Méditerranée de l’Est. J’ai étudié toute cette région comme un ensemble géopolitique unique ; ce qui m’a frappé est la première balkanisation, à la fin du XIXe siècle, qui a été suivie par celle entreprise par les deux colonialismes anglais et français de ce que l’on appelait les provinces arabes de l’Empire ottoman. Cette balkanisation du monde arabe a permis l’implantation de l’Etat d’Israël ; en revanche, les Kurdes et les Arméniens de l’Empire ottoman n’ont pas eu droit à un Etat, contrairement aux promesses que leur avaient fait les puissances européennes. L’Arabie saoudite et sa doctrine wahhabite ont également émergé. Dans cet ouvrage, j’ai comparé le sionisme et le wahhabisme et j’ai estimé qu’il s’agissait de deux systèmes extrêmes et radicaux - chacun à sa façon - qui prenaient en tenaille le monde arabe. Ces idéologies exclusivistes annonçaient la fin du « vivre en commun » entre musulmans et juifs, de même qu’aujourd’hui elles sont vraisemblablement à l’origine des situations d’hostilités entre sunnites, chiites et alaouites et en certains endroits entre chrétiens et musulmans, du fait des mouvements radicaux et souvent terroristes se réclamant de l’islam.

Pour une lecture profane des conflits

Dans le sillage de ce fil conducteur, j’ai écrit un troisième ouvrage, paru en 2011, Pour une lecture profane des conflits qui traduit mon exaspération face aux clichés anthropologiques, essentialisant des communautés qu’elles soient ethniques ou religieuses, ce que je considère être une supercherie intellectuelle et un affront à l’intelligence. J’ai voulu prouver dans cet ouvrage par une approche extrêmement classique de politologie que les malheureux et très violents conflits n’ont rien à voir au Moyen-Orient avec l’ethnique, ou le religieux. Les élites qui se partageaient le pouvoir en sont responsables, mais aussi les grandes puissances intervenantes dans cette région du monde qui ont instrumentalisé les trois religions monothéistes, issues de cette région stratégique, en particulier l’islam et le judaïsme, et instrumentalisent aussi les dirigeants de ces communautés ou des Etats arabes. En réalité, les enjeux des conflits au Moyen-Orient ont porté sur la répartition des ressources naturelles et sur le contrôle de points de passage stratégiques dans tout l’est de la Méditerranée, notamment le détroit des Dardanelles.

La nouvelle question d’Orient

Dans La nouvelle question d’Orient , qui complète les trois ouvrages que j’ai cités, j’ai estimé que cette question d’Orient constitue toujours une question d’Occident qui s’est prolongée en Yougoslavie et actuellement en Irak, en Syrie, en Libye et au Yémen. Ce sont des conflits entre grandes puissances internationales, des histoires de géopolitique, des phénomènes écrasants pour les sociétés faibles de cette région.

Mon ouvrage explique bien que les élites gouvernantes des peuples de la région sont manipulées comme l’ont été celles des peuples slaves des Balkans. Aujourd’hui, c’est l’OTAN, le plus grand bloc militaire de l’histoire de l’humanité, qui pèse sur toutes les politiques, non seulement militaires, mais également culturelles et académiques en Occident. Dans un autre de mes ouvrages L’Europe et le mythe de l’Occident, je déconstruis et je dénonce cette attitude permanente de peur qui est créée dans des pays qui se disent occidentaux et qui invoquent toujours une peur du déclin, peur qui remonte à Montesquieu dans son célèbre ouvrage sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. En Occident, s’est donc installée une tradition de peur du déclin, dont a bien témoigné au début du XXè siècle l’ouvrage célèbre et très séduisant d’Oswald Spengler sur Le déclin de l’Occident publié en allemand en 1918 et plus près de nous celui de Paul Kennedy Naissance et déclin des grandes puissances : transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000 qui met en garde contre le déclin de l’Empire américain. En Europe, la tendance est de voir tous les peuples du pourtour de la Méditerranée comme les futurs barbares qui vont l’envahir.

Quelle est la problématique de votre ouvrage ?

Samuel Huntington et Graham Fuller

Un autre thème de ce dernier ouvrage s’appuie sur une considération sur la « longue durée » de l’Histoire théorisée par Fernand Braudel, qui a introduit le modèle de la pluralité des espaces/temps de l’histoire (structure/conjoncture/événement). Sur ce plan, la question qui se pose est celle de savoir pourquoi depuis la première démocratie athénienne, ce système politique rime-t-il avec impérialisme et pourquoi les citoyens, en démocratie, ne demandent pas à leurs gouvernants de s’expliquer sur leurs aventures militaires étrangères extrêmement coûteuses pour les contribuables (guerre d’Irak, guerre d’Afghanistan, interventions armées en Libye, envoi de combattants en Syrie), alors que le déploiement de toutes ces forces militaires a pour conséquence de multiplier les comportements terroristes. En effet, l’idée que l’on déploie des armées pour lutter contre le terrorisme n’est pas crédible, je dirais même qu’elle est loufoque. En fait, ce déploiement n’a fait que démultiplier les actes terroristes. Tout cela n’a pas été discuté, expliqué aux opinions publiques occidentales qui supposent que les terroristes représentent l’expression de la psyché musulmane qui serait un invariant. En fait, c’est l’approche huntingtonienne des conflits qui domine les expressions des dirigeants occidentaux.

C’est pourquoi, dans La nouvelle question d’Orient, je lance un appel aux démocrates afin qu’ils demandent des comptes à leurs gouvernants. Ainsi, George Bush Junior et Tony Blair ont agi sur la base d’affirmations qu’ils savaient mensongères, et pourtant ils ont été réélus. Ce qui prouve que notre démocratie est malade. En France, dans la campagne présidentielle actuelle, la politique extérieure n’est pas abordée par les candidats alors qu’en Syrie et en Libye, elle a eu des résultats catastrophiques pour les peuples que les gouvernements de l’OTAN ont prétendu sauver de leur dictateurs, comme précédemment en Irak en 2003. C’est extrêmement surprenant. En effet, deux présidents français successifs (Nicolas Sarkozy et François Hollande) se sont lancés dans une véritable campagne de « démonisation » du chef de l’Etat syrien, sur le modèle de celles faites contre le président Milosevic en Yougoslavie, et avant lui contre le chef de l’Etat égyptien Gamal Abdel Nasser et aussi contre Saddam Hussein en Irak. Au point que le gouvernement français a rendu hommage à l’action de l’organisation terroriste al-Nosra, principale branche syrienne d’al-Qaida qui s’opposait au régime syrien, qui aurait fait du « bon boulot » dans ce pays d’après un ministre français des Affaires étrangères (Laurent Fabius au Maroc en décembre 2012).

En fait, cela est rendu possible parce que les opinions publiques occidentales sont enfermées dans le schéma de la « Guerre de civilisations » popularisé par Samuel Huntington, qui a estimé que les « conflits les plus étendus, les plus importants, et les plus dangereux auxquels l’Occident devra faire face à l’avenir n’auront plus lieu entre classes sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis suivant des critères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes entités civilisationnelles et culturelles ».

Cette thèse est aujourd’hui installée au cœur de l’académisme et des médias, alors qu’elle est tout à fait contestable sur le plan des sciences humaines et de la politologie classique. Elle encourage la confusion intellectuelle et les contre-sens historiques. La question qui se pose est celle de savoir comment cet ouvrage a pu s’installer de façon hégémonique dans le monde académique. Un autre ouvrage que j’évoque dans mon livre est celui de Graham Fuller, ancien agent de la CIA. Il s’agit de A World without Islam (Un monde sans Islam) qui détaille une thèse non moins dangereuse que celle du Choc des civilisations de Huntington, et qui est basée d’après lui sur le fait que même s’il n’y avait pas eu l’apparition de l’Islam, l’opposition entre Orient et Occident se serait tout autant manifestée du fait de l’existence de l’Eglise orthodoxe et des Russes, tout autant étrangers à la civilisation occidentale. D’après lui, l’un des plus graves conflits religieux de l’Histoire serait celui qui a opposé Rome la catholique et Constantinople l’orthodoxe. Son souvenir serait donc encore très vivace. Dans un monde sans islam, ajoute cet auteur, la Palestine serait toujours en ébullition, l’Iran toujours férocement nationaliste. C’est ainsi que la russophobie qui se développe de plus en plus dans les pays membres de l’OTAN est alimentée par une telle thèse.

Huntington a d’abord publié un article sur le Choc des civilisations dans Foreign Affairs en 1993, Graham Fuller a détaillé sa thèse dans Foreign Policy en 2009. Ce sont les deux plus influentes revues spécialisées aux Etats-Unis. Ces deux auteurs ont par la suite publié chacun un ouvrage détaillé de leurs thèses, qui ont fait l’objet d’une promotion exceptionnelle. Tous les grands organes de presse en Occident ont vanté les mérites de ces deux ouvrages. Pour s’y opposer, il y a bien sûr les systèmes alternatifs que l’on accuse toujours de complotiste et là aussi, je déconstruis la notion de « théorie du complot », qui permet de décrédibiliser les analystes critiques des politiques occidentales en Orient et envers la Russie, même lorsqu’ils s’appuient sur des documents officiels américains. La thèse du conflit de civilisation est bien plus séduisante, car elle permet l’explication simpliste et naïve ainsi que la justification et la légitimation des expéditions et activités militaires des Etats-Unis et de l’OTAN au Moyen-Orient.

C’est pourquoi, dans mon dernier ouvrage, je récuse en détail la thèse de Samuel Huntington dans laquelle il faut surtout voir une mise à jour des vieilles thèses racistes du XIXè siècle promu par un esprit éminent par ailleurs, tel qu’Ernest Renan qui divisait le monde entre Ariens raffinés et Sémites à « l’esprit lourd » ; cette approche organise toute la perception faussée des conflits du Moyen-Orient. Elle a fait l’objet de critiques, tout à fait marginales. Je lui consacre dans La nouvelle Question d’Orient un chapitre et je demande aux antiracistes de combattre cette thèse qui est devenue létale et qui nous entraine dans un chaos mental. J’ai introduit la notion de « fanatisme civilisationel » pour décrire les effets produits par la thèse de Huntington aussi bien en Orient qu’en Occident.

La Russie et l’Occident

Je cite dans mon ouvrage un très bon auteur, Guy Mettan qui a publié Russie-Occident. Une guerre de mille ans et qui décrit cette peur européenne de la Russie, peur irrationnelle alors que, dans l’histoire, c’est toujours la Russie qui s’est faite agresser par les puissances européennes et non le contraire : on le voit à travers l’invasion de Napoléon du territoire russe, puis celle de l’Allemagne nazie et avant elle, la guerre menée contre les Soviets à laquelle ont participé une dizaine d’armées européennes pour les empêcher de prendre le pouvoir, ce qui a provoqué une guerre civile atroce. Ces nombreuses armées étrangères en Russie prouvent que ce conflit n’était pas une « guerre civile » comme on le présente généralement. Au Liban, entre 1975 et 1990, on a commis la même erreur en considérant que ce conflit était une « guerre civile » entre les communautés libanaises, notamment entre chrétiens et musulmans, alors qu’il y avait de nombreuses armées étrangères intervenantes dans le pays, telles que les factions de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), l’armée israélienne, l’armée syrienne, les contingents d’une Force arabe de dissuasion, puis une Force multinationale d’intervention.

En fait, il y a ce désir permanent de la France, de l’Angleterre et des Etats occidentaux en général, d’empêcher la Russie d’accéder aux « mers chaudes » alors qu’elle se situe à 200-300 km des côtes méditerranéennes. Pourquoi n’aurait-elle pas une présence en Méditerranée ? Alors que l’Angleterre, autrefois, et les Etats-Unis actuellement, sont à des milliers de km de la Méditerranée et dominent cette mer.

En créant une atmosphère d’hostilité permanente contre la Russie, tsariste, puis soviétique et maintenant post-soviétique, on a créé des tensions partout. Quand les Américains ont protesté contre l’arrivée des fusées russes à Cuba, cela m’a semblé tout à fait légitime, car il y a la notion d’« espace vital » qu’il faut respecter et ne pas transgresser ; or ces fusées remettaient en cause l’« espace vital » américain. Par la suite, les Etats-Unis et leurs alliés ont perdu le bon sens. Quand je faisais mes études à Paris, il y avait encore beaucoup de bon sens, des deux côtés, à droite et à gauche, encore que, à gauche si vous pensez à la SFIO, à Guy Mollet, à Suez cela est discutable, mais le général de Gaulle a rétabli le bon sens. Nous sommes très loin de cette époque.

En attendant, aux Etats-Unis et en France, on critique les hommes politiques qui souhaitent avoir des relations apaisées avec la Russie.

Le soft power

Les Etats-Unis maitrisent la puissance militaire et la « puissance douce », le soft power qui est très peu présent dans les analyses de géopolitique ou de politologie. Dans mon avant-dernier ouvrage, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques XIXe-XXIe siècle, je démontre que le contexte géopolitique de la guerre froide a été très marqué par l’usage intensif du très puissant soft power américain, notamment à travers l’influence exercée sur l’agenda des recherches et études académiques de toutes les grandes universités occidentales. Ces dernières ont réussi à capter une très grande partie de l’énergie des intellectuels arabes, y compris dans la généralisation de l’adoption de la thèse du « Choc de civilisations ». De nombreux intellectuels arabes font appel à sa logique en survalorisant une l’altérité irréductible que représenterait l’islam. De nombreux anciens marxistes reconvertis se sont adonnés à cet exercice. Aujourd’hui, l’académisme est envahi par cette notion d’Islam, ce que je dénonce fortement dans La nouvelle question d’Orient.

Dans cet ouvrage, je démontre aussi comment les puissances européennes ont contribué à créer en 1917 la Yougoslavie qui, à l’origine, s’est appelée le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, en plaidant l’unité des Slaves du Sud et de la langue slave. Puis, j’ai décrit comment 70 ans plus tard, l’Occident qui n’en voyait plus l’utilité, s’est acharné à détruire ce beau pays. Ainsi, au début des années 1990, l’Occident a diabolisé le chef de l’Etat fédéré serbe en Yougoslavie, Slobodan Milosevic a qui a été attribué, ainsi qu’aux Serbes en général, la responsabilité exclusive de la guerre de démantèlement de la Yougoslavie.

Nous sommes dans un monde divisé entre les « bons » et les « méchants ». Le soft power magnifie les soi-disant « bons » même si ce sont des dictateurs et tend à diaboliser les « méchants », c’est-à-dire les gouvernements qui s’opposent à la politique d’extension militaire menée par l’OTAN. Dans mon ouvrage, je détaille les intérêts impériaux aussi bien américains que français et je tente de décoloniser la pensée qui est actuellement enfermée dans cette dichotomie entre les « bons » et les « méchants » qui reproduit peut-être inconsciemment, celle entre Orient et Occident. Les conflits les plus complexes nécessitent l’identification des « méchants » : Milosevic en Yougoslavie, Bachar al-Assad en Syrie, Saddam Hussein en Irak, Mouammar Kadhafi en Libye, ce dernier s’étant construit un domaine en Afrique sub-saharienne qui s’opposait aux intérêts occidentaux. Cette division du monde entre « bons » et « méchants » paralyse toute réflexion et encourage les fanatismes de masse, ce qui est très dangereux.

Aujourd’hui pour décortiquer finement la politique étrangère américaine, il faut se référer à Noam Chomsky, un linguiste américain qui, à mon avis, est le meilleur connaisseur de la politique extérieure américaine, et de ce que l’on appelle l’« Etat profond » mais auquel seuls de rares chercheurs font référence, car il n’est guère de bon ton de critiquer la politique étrangère des Etats-Unis.

Je fais souvent référence à Hannah Arendt qui décrit dans son très bel ouvrage La crise de la culture européenne les raisons qui ont produit le fascisme et le nazisme. Dans le prolongement de sa pensée, je considère que Hitler n’aurait pas pu prendre le pouvoir en Allemagne et se lancer dans l’aventure extravagante de conquérir toute l’Europe et la Russie, si l’ensemble de l’Europe n’était pas alors autant perméable au nazisme et au racisme antisémite virulent. C’est ce que je démontre dans L’Europe et le mythe de l’Occident. Hannah Arendt a également publié l’Essai sur la révolution qui montre comment les Etats-Unis, dès leur indépendance, ont trahi leurs idéaux révolutionnaires ; ce livre est évidemment très peu cité.

La nouvelle question d’Orient, remise en ordre épistémologique

La nouvelle question d’Orient permet une remise en ordre épistémologique. Il faut rétablir le vrai sens des mots. On ne peut pas confondre constamment l’ethnie, la nation, la religion, la culture et la civilisation. Ces concepts sont devenus interchangeables. Ces confusions conceptuelles sont très nocives parce qu’elles encouragent divers racismes, dont le racisme civilisationnel qui a pu fleurir à l’ombre de la théorie huntingtonienne. Ceci est d’autant plus regrettable que la langue française est un outil d’expression remarquablement précis, à la différence de la langue anglaise qui l’est beaucoup moins.

Cette situation explique la confusion actuelle entre islam, nationalité et culture : on considère que le milliard et demi de musulmans ont la même nationalité, les mêmes mœurs, la même origine ethnique, la même culture ; cela est bien sûr une fabrication de l’imaginaire, les sociétés ayant l’islam comme religion principale étant tellement diverses par leur situation géographique, dispersée sur trois continents, leurs langues différentes et souvent leurs coutumes. Les concepts même d’Occident et d’Orient sont des constructions imaginaires, ce que je démontre dans mon ouvrage Orient-Occident, la fracture imaginaire.

J’essaie de remettre un peu de cartésianisme dans tout ce domaine alors que, même Descartes, est aujourd’hui considéré comme ayant posé les canons d’une rationalité étouffante et étriquée que les nouvelles générations de philosophes dits « post-modernes » accusent d’avoir préparé le terrain à l’arrivée des régimes totalitaires modernes. On est en plein délire. Dans deux de mes précédents ouvrages, L’Europe et le mythe de l’Occident que j’ai déjà cité et La question religieuse au XXIe siècle, j’ai remis en cause toute cette contre-révolution anti-Lumières, qui a voulu porter atteinte à toutes les avancées qui ont pu être faites pour parvenir à forger un universalisme citoyen, dont le kantisme a posé les bases. On voit beaucoup d’apprentis philosophes qui surfent sur le « désenchantement » par rapport aux valeurs des Lumières ou de la modernité classique, tombant eux-mêmes dans un irrationalisme et nihilisme plus que dangereux.

L’instrumentalisation de l’Islam

Les différentes vagues révolutionnaires qui ont secoué la région arabe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ont à chaque fois été confisquées par l’appui qui a été donné aux mouvances islamiques. Je rappellerai ici la vague nationaliste et anti-impérialiste déclenchée dans le monde arabe suite à l’attaque de Suez contre l’Egypte en 1956. Du temps de Nasser, les Frères musulmans essayaient de déstabiliser son régime. Dans mon ouvrage, je démontre très bien les bases théoriques de l’utilisation de l’Islam dans le cadre de la guerre froide pour arrêter l’expansion des idées anti-impérialistes qui allaient de pair avec les idées socialistes et communisantes. Tout s’est organisé en fonction de cela. Les Américains ont utilisé la théorie peu crédible d’un retour du religieux qui aurait été brimé par les régimes dictatoriaux laïcs, pour stopper l’avance socialiste qui paraissait inéluctable dans les années 1960 et 1970 dans le monde arabe et d’autres sociétés musulmanes, telles que l’Indonésie. En effet, le parti communiste indonésien avait 5 millions de membres, le parti communiste soudanais était très influent dans le monde arabe. Les partis communistes de la région étaient tous très actifs. Les plus brillants intellectuels du monde arabe étaient marxistes, ce que je démontre dans mon livre Pensée et politique dans le monde arabe Contextes historiques et problématiques XIXe-XXIe siècle dont j’ai déjà parlé. C’est alors que les Etats-Unis ont mis en place leur politique d’instrumentalisation du religieux. Le grand théoricien de ce mouvement était Zbigniew Brzezinsky, l’ancien conseiller du Président Carter pour la Sécurité nationale.

On a eu le Pape polonais Karol Wojtyla (Jean-Paul II), Lech Walesa toujours en Pologne ; dans le monde arabe et dans l’Islam, il y a eu Leonard Binder dont je cite l’ouvrage Islamic liberalism publié en 1988. Cet ouvrage précise que l’accès à la démocratie dans les pays musulmans doit passer par la réislamisation car, selon lui, les idéologies laïques ont produit le totalitarisme, thèse devenue très populaire dans le mouvement philosophique post-moderniste.

Dans le même registre, récemment le journal panarabe saoudien al-Hayat a estimé que Daesh est le stade suprême de la laïcité qu’il assimile au nazisme. Toutes les horreurs du nazisme sont attribuées à la laïcité. On revient à la fameuse thèse de Léo Strauss dans son ouvrage Athènes et Jérusalem dans lequel il décrit deux modèles de pouvoir : Athènes, qui constitue la laïcité et la démocratie et c’est un échec qui a conduit aux sauvageries des deux guerres mondiales du XXe siècle et Jérusalem, qui est un modèle religieux qui n’a pas le lourd passé des régimes qui se sont inspirés des principes athéniens.

Les théories multiculturalistes

Vous avez aussi toutes les théories sur le multiculturalisme qui ont fleuri un peu partout. La gauche française continue de fleurter avec cette approche multiculturelle qui peut convenir aux Etats-Unis ou, à la rigueur, à la Grande-Bretagne, mais qui ne convient pas à des pays de tradition romano-germanique, c’est-à-dire aux grands Etats nationaux européens dont tous les soubassements juridiques ne sont pas multiculturels. J’explique que c’est complètement antihistorique de penser que l’Europe constitue une seule civilisation ; l’Europe c’est plusieurs civilisations : la française, la germanique, la latine, l’anglo-saxonne, la scandinave et la russe. La vision monocolore de l’Europe qui aurait toujours eu la même civilisation est contredite par tous les faits historiques et il faut déplorer qu’elle se soit imposée, occultant la richesse des patrimoines européens divers.

Vous avez aussi ce paradoxe extrêmement grave qui repose sur le fait que dans la discussion sur la Constitution européenne, il n’a pas été possible de faire référence au passé religieux de l’Europe. Les Européens sont devenus multiculturalistes et ne veulent plus se référer à leur passé religieux. Ce que j’ai du mal à comprendre.

La civilisation « arabo-islamique »

La vision du monde arabo-musulman actuelle représente également un déni de la réalité historique, car les défenseurs de l’Islam politique estiment que la civilisation arabo-islamique est un continuum qui serait encore vivant comme au temps de sa splendeur. Or cette civilisation qui a prospéré et été très vivante, sur le plan culturel et scientifique entre le VIIIe et le XIVè siècle a progressivement disparu et la langue des élites musulmanes de toutes les nationalités (perses, turques, hindoues, etc…) qui était l’arabe a cessé de l’être, tout comme le latin avait été celle de l’Europe médiévale. Le dernier grand esprit issu de cette civilisation est Ibn Khaldoun ; par la suite, il y a eu un grand vide historique, même si des recherches pourraient prouver qu’il y a eu d’autres créateurs après la disparition d’Ibn Khaldoun.

Actuellement, afin d’imposer cette idée de perpétuation d’une civilisation arabo-islamique, on impose des tenues vestimentaires pour la femme comme pour l’homme et des habitudes alimentaires très strictes. Souvent, je conseille à mes amis français qui défendent l’Islam politique de consulter les photographies du monde arabe des années 1950 et 1960. Ils réaliseraient alors que les tenues vestimentaires attribuées à l’Islam existaient uniquement dans les campagnes en Egypte ou ailleurs mais pas dans les villes. Les foules qui écoutaient Oum Khalthoum (6) n’avaient pas elles non plus une tenue vestimentaire spécifique. Ces phénomènes ont été créés artificiellement et ont permis à plusieurs générations d’intellectuels de réussir leurs carrières académiques grâce à cet expédient. Il y a eu un asservissement de la recherche académique. J’ai eu la chance de faire mes études supérieures en France entre 1957 et 1962 ou 1969 (si je tiens compte de mon doctorat), à une époque où il y avait une seule Université à Paris, l’Université de la Sorbonne, qui accueillait des professeurs de couleurs politiques différentes et qui étaient tous d’une très grande honnêteté intellectuelle. Vous aviez des personnalités remarquables, tout à fait différentes, comme Jean-Paul Sartre d’un côté et Raymond Aron de l’autre qui coexistaient très bien, mais cette coexistence a été interrompue par la pensée marxiste devenue beaucoup trop dangereuse et qu’il fallait éliminer notamment grâce à l’instrumentalisation de l’Islam tant vantée par Zbigniew Brezinski, que nous avons déjà cité et qui estime que cette instrumentalisation est un détail par rapport à l’objectif essentiel et principal, à savoir, l’effondrement de l’URSS et du marxisme.

Or, il faut préciser que l’URSS ne s’est pas effondrée à cause de l’instrumentalisation de l’Islam dans les républiques musulmanes d’Asie centrale comme une lecture superficielle de L’Empire Eclaté d’Hélène Carrère d’Encausse aurait pu le laisser supposer. En effet, les musulmans de Russie ne voulaient pas la fin de l’URSS car leur niveau de vie avait considérablement augmenté depuis l’avènement du pouvoir soviétique. C’est la révolte des Républiques Baltes, démographiquement insignifiantes, et l’épuisement interne du pouvoir soviétique qui ont mis fin à l’URSS et non point une grande révolte des républiques musulmanes.

De même, Madame Hélène Carrère d’Encausse a estimé que l’URSS n’avait accordé qu’une aide militaire aux pays arabes et aux autres pays du tiers monde, ce qui est un déni de la réalité historique. En effet, les aides de l’URSS dans le tiers monde ont consisté dans le financement des grands barrages et de l’industrie lourde par des prêts à 25 ans, ainsi que des dizaines de milliers de bourses qui ont permis à beaucoup d’étudiants arabes pauvres d’aller étudier à Moscou. C’est donc une contre-vérité historique qui exprime des phénomènes de fanatisation idéologique, alors même que beaucoup d’intellectuels parlaient de la fin des « idéologies » !

Les révoltes dans les pays arabes

Dans La nouvelle question d’Orient, je rappelle que les peuples arabes se sont soulevés en 2011 et ont participé à de grandes révoltes populaires de Oman à la Mauritanie, aussi bien contre le néo-libéralisme économique que contre l’autoritarisme de leurs régimes, contre le chômage de masse des jeunes et la corruption des dirigeants. La plupart des slogans des manifestants réclamaient la dignité sociale et des opportunités d’emplois décents, car il n’y a pas de dignité sociale sans emplois ; ils réclamaient aussi la fin de la corruption qui a gangrené la plupart des sociétés arabes au cours des dernières décennies. Les peuples arabes avaient donc clairement des revendications de nature laïque et non islamique. Ils ont inspiré des mouvements comme Podemos en Espagne, le mouvement grec et même le mouvement Occupy Wall Street. J’ai publié au début de ces mouvements de révolte une « libre opinion » dans Le Monde estimant qu’il fallait que les deux rives de la Méditerranée se rejoignent pour établir une vraie démocratie et des relations équilibrées entre elles. Tout cela est à présent impossible car, en Europe notamment, les mouvements contestataires se sont épuisés.

Les Européens continuent à demander au monde arabe d’appliquer les principes démocratiques de façon abstraite. Alors que, comme nous l’avons déjà indiqué, les opinions publiques en Occident devraient demander des comptes à leurs dirigeants qui les ont entrainées dans des aventures militaires extravagantes dans le monde arabe. Si on veut favoriser la démocratie et la laïcité dans le monde arabe, il faut cesser de soutenir les mouvances d’islam politique, car si l’idéologie religieuse est au centre d’un programme politique, elle aboutit immanquablement à supprimer toute liberté.

3 - Quel constat sur le Moyen-Orient aujourd’hui, et quelle place pour les puissances régionales, internationales ?

Il y a aujourd’hui en Syrie des troupes américaines, françaises et britanniques ; il y a également l’armée turque, les mouvements dits « djihadistes » financés par les alliés des Etats-Unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, c’est un peu le paysage libanais des années 1975-1990 élargi à un pays beaucoup plus grand qui est la Syrie. Comment trouver une solution alors que les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN veulent empêcher toute solution favorable aux Russes et aux Iraniens ? On est dans une impasse. Je crois malheureusement que le conflit militaire va se poursuivre longtemps encore. Il en va de même pour la Libye alors que j’estime qu’il est militairement possible de rétablir la paix en Libye. Je ne pense pas qu’il faudrait remettre en cause les frontières de ces pays. Aujourd’hui chez les nationalistes que j’appelle provinciaux, c’est-à-dire les élites des Etats mis en place par les mandats, vous avez un sentiment national syrien, irakien, libyen qui ne parvient pas à s’exprimer, car on a créé des conflits de type sunnite-chiite. Les anciennes provinces de l’Empire ottoman sont en désagrégation mais je ne crois pas que leurs futurs dirigeants, (s’il y en a) accepteront une diminution de leur surface géographique.

Par contre, on risque d’avoir des zones de non-droit, en Libye, en Syrie, au Yémen et en Irak. On risque d’avoir également des zones d’influence turque, iranienne, russe, américaine et européenne. Au Liban, durant la guerre civile, nous avons vécu avec des zones d’influence différentes. Cela peut durer des années et tant qu’il n’y a pas un sursaut démocratique dans les pays européens et aux Etats-Unis, tant qu’il n’y a pas de protestations démocratiques contre les politiques menées dans le monde arabe et les dépenses militaires qu’elles occasionnent (environ 3,5 trillions de dollars suivant l’économiste américain Joseph Stiglitz), la situation ne va pas s’améliorer. Il y a une anesthésie de la conscience démocratique pour ce qui touche aux politiques extérieures des membres de l’OTAN. Je pense qu’elle est due en partie au moins à la thèse de Huntington du choc des civilisations. On a abusé de l’instrumentalisation du religieux et cela est à l’origine du développement du terrorisme, lequel prend sa source dans la première guerre d’Afghanistan avec la constitution d’Al Qaeda, puis dans le déploiement d’armées pour lutter contre le terrorisme après les événements de septembre 2011, au lieu d’employer les moyens de police classique et d’exiger des grands alliés musulmans des Etats-Unis, notamment l’Arabie saoudite et le Pakistan de mettre un terme à la radicalisation de leur clergé prêchant un islam très wahhabite, considéré autrefois dans le monde musulman lui-même comme une hérésie, avant la naissance de ces deux Etats en 1928 et 1947. Ajoutons qu’aujourd’hui combien est étrange la distinction faite par la politique des Etats-Unis pour le cas syrien de l’existence de mouvements terroristes islamistes radicaux et d’autres qualifiés de modérés. C’est pourquoi, je parle de chaos mental qui produit le chaos de violences actuelles dans plusieurs pays arabes où sont impliquées de nombreuses puissances internationales et régionales.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Il y a en ce moment des signes avant-coureurs de futurs tremblements de terre, tels que le Brexit et l’élection de Trump, mais aussi la montée des partis souverainistes en France et dans d’autres pays européens qui contestent le néolibéralisme et les politiques de libre échange aveugle. On assiste aussi à des remises en cause de la politique de l’OTAN, mais aussi dans le même temps à des surenchères antirusses. Cependant qu’en Syrie déchirée par les interventions externes, les rivalités de puissances sont toujours aussi vives et empêchent toute forme de paix. La destruction du Yémen, l’un des pays arabes les plus riches sur le plan archéologique et architectural, mais aussi l’un des plus pauvres, aux mains d’une coalition saoudo-émiratie, appuyée par les Etats-Unis est un autre crève-cœur. La Libye est toujours en pleine désintégration, l’Egypte victime du terrorisme. Quant au peuple palestinien voici près de 100 ans qu’il est opprimé et 80 ans qu’il vit dans un régime d’apartheid imposé par l’Etat d’Israël qui peut vivre au-dessus des lois internationales et humanitaires du fait de « l’exceptionnalisme » du destin tragique des Européens de confession juive aux mains des efforts génocidaires nazis de les éradiquer.
Nous ne sommes malheureusement pas près de pouvoir stabiliser cette région hautement stratégique du monde ou même d’y faire diminuer les souffrances. L’étincelle d’une troisième guerre mondiale ouverte et déclarée – et non plus feutrée – pourrait bien venir du Moyen-Orient. Tant qu’on a des démocraties adoubées dans le cadre de la thèse si prégnante du « Conflit de civilisations », je ne crois pas que la situation peut évoluer vers l’apaisement.

sources : les Clés du Moyen Orient

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Georges Corm présente son ouvrage sur France Culture