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Loin des partis, les Palestiniens s’engagent dans de nouvelles luttes

jeudi 20 juillet 2017

Désabusés par l’échec de la seconde intifada et confrontés à l’immobilisme de leurs dirigeants, les Palestiniens se concentrent de plus en plus sur des luttes locales dans l’espoir d’améliorer leurs conditions de vie. Cinquante ans après la guerre des Six Jours, une nouvelle société palestinienne tente de s’organiser.

Jérusalem, .- Responsables politiques et militants aiment le souligner : la société palestinienne est particulièrement jeune, avec près de 70 % de moins de 29 ans. Les plus de 60 ans ne représentent que 4,5 % de la population. Cette nouvelle génération est peu politisée. Dans une enquête publiée en décembre 2016 par l’institut Palestinian Center for Policy and Survey, près de 33 % des sondés déclaraient n’apporter leur soutien à aucun des partis politiques palestiniens. 29 % se disaient proches du Fatah (le parti du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas) et 21 % du Hamas (qui contrôle la bande de Gaza).

« Les jeunes sont tenus à l’écart de la sphère publique et des organisations politiques. Ce qui ne les encourage pas à s’engager », explique Jihad Harb, auteur et analyste politique palestinien. Il cite en exemple l’échec de la mobilisation de la jeunesse palestinienne en 2011 lors de la rupture entre le Fatah et le Hamas. « Ils appelaient à l’unité. Mais ils n’ont obtenu aucun soutien de la part du reste de la société. Ils ont été réprimés par les forces de sécurité palestiniennes », raconte l’analyste. « Ce n’est pas étonnant que leur participation ait été si faible lors des élections locales du 13 mai dernier. Cela témoigne de leur frustration », note-t-il.

Ce sentiment de frustration se répercute jusqu’au sein du cercle familial. « Les jeunes sont déçus de voir leurs pères se soumettre au Fatah ou au Hamas. Mais leurs pères ont renoncé après l’échec de la seconde intifada. Ils sont fatigués », souligne Ronit Marzan, docteur en histoire du Moyen-Orient et professeur à l’École des sciences politiques de l’université de Haïfa. « Les jeunes Palestiniens pensent que les leaders politiques se fichent de leur avenir, ajoute-t-elle. Cette souffrance est particulièrement forte parmi les jeunes éduqués. Ils ne trouvent pas de travail. Et ils ne peuvent même pas se marier, car construire une famille coûte cher. » Estimé globalement à 26 % en 2015 par le Bureau central palestinien de statistiques (BCPS), le chômage des Palestiniens grimpe jusqu’à 40 % à Gaza.

Pour Jihad Harb, la multiplication des attaques individuelles au couteau ou à la voiture bélier – ce que certains Palestiniens appellent la “troisième intifada” – est une des conséquences de cette crise de confiance vis-à-vis des partis politiques traditionnels. « À chaque fois, ces attaques sont saluées par les différentes factions mais ces dernières ne les revendiquent pas, précise-t-il. Cela prouve que ces attaques ne sont pas coordonnées, qu’elles ne sont liées à aucune organisation. »

L’analyste politique juge que ces attaques « ont peu d’effet sur la société palestinienne ». Selon lui, « elles ne sont pas particulièrement plébiscitées par les Palestiniens », justement car elles ne sont pas envisagées « comme un phénomène assez organisé pour constituer une résistance efficace contre l’occupation ». « Certains Palestiniens ont besoin que la communauté internationale les regarde autrement que comme des terroristes. Ils ont tiré les leçons de la seconde intifada et ils veulent prouver qu’ils sont pacifiques », abonde Ronit Marzan.

Pourquoi les Palestiniens qui croient à une résistance pacifique ne se mobilisent-ils pas ? D’abord parce que la ségrégation spatiale les en empêche. Comment organiser une grande manifestation contre l’occupation, quand les habitants de Gaza sont coupés du reste des Palestiniens et que des check points restreignent les entrées et les sorties des principales villes de Cisjordanie ? « Tant qu’il n’y aura pas de continuité géographique, les Palestiniens ne pourront pas se mobiliser en masse », tranche Jihad Harb.

Si les Palestiniens ne se mobilisent pas plus contre l’occupation, c’est également parce qu’ils sont « effrayés », ajoute Ronit Marzan. En décembre 2016, 55 % des sondés déclaraient ne pas pouvoir critiquer les autorités en place sans avoir peur. Un chiffre qui grimpait jusqu’à 68 % à Gaza (Palestinian Center for Policy and Survey). « Ce n’est qu’à partir du moment où les Palestiniens briseront cette barrière de la peur qu’ils pourront se soulever contre les autorités, comme l’ont fait les peuples du Printemps arabe », analyse Ronit Marzan.

Éloignés de la politique et dans l’impossibilité de protester contre l’occupation israélienne, les Palestiniens se sont tournés ces dernières années vers des luttes locales susceptibles d’améliorer leurs conditions de vie.

Des centaines d’enseignants palestiniens rassemblés en février 2016 à Hébron. © Photo postée sur la page Facebook de l’Union des enseignants palestiniens

L’une des démonstrations les plus fortes de cette mutation est la grève initiée en février 2016 par les enseignants palestiniens. Ces derniers sont très mal payés, environ 500 dollars par mois (soit 447 euros) et doivent souvent prendre un second travail pour joindre les deux bouts. Ils réclament une augmentation de leurs salaires, une mesure promise par l’Autorité palestinienne en 2003. Pendant plus d’un mois, le mouvement, relayé sur les réseaux sociaux, ne faiblit pas. Deux cents écoles sont fermées. Le 16 février 2016, environ 20 000 professeurs se rassemblent à Ramallah. Ce fut l’une des plus grandes mobilisations visant directement l’Autorité palestinienne ces dernières années.

Les autorités palestiniennes déploient des policiers et arrêtent quelques enseignants. Mais dans l’ensemble, les manifestations se déroulent dans le calme. Selon Ronit Marzan, les enseignants ont « tout fait pour éviter d’aller au clash avec le gouvernement », notamment en choisissant leurs slogans avec prudence. « Ils ont utilisé une rhétorique nationale en liant leur travail au destin du peuple palestinien. “La dignité des enseignants est la dignité du peuple”, pouvait-on lire sur leurs pancartes. En gros, le message, c’était : si vous voulez façonner des enfants fidèles à leur pays, il faut respecter leurs enseignants », décrypte la spécialiste en histoire du Moyen-Orient.
« Ça suffit, le Hamas. Nous voulons de l’électricité »

« La mobilisation des enseignants était purement économique », commente de son côté Jihad Harb. « Mais c’est un mouvement social très important, car il peut vraiment être le moteur d’un changement de régime comme on a pu le voir dans d’autres pays arabes », veut-il croire. D’autant que « le combat des enseignants va continuer », prédit l’analyste politique. Si les enseignants palestiniens ont accepté d’interrompre leur grève le 12 mars 2016 après avoir passé un accord avec les autorités, leurs revendications n’ont pas encore été satisfaites. Une augmentation de 10 % leur a notamment été promise sur l’année 2017-2018. Mais l’application de la mesure pourrait encore être retardée.

Autre exemple plus récent, le mouvement de protestation inédit des Gazaouis en janvier 2017 contre le Hamas. Là encore, c’est un problème économique et social, les coupures d’électricité quotidiennes dont souffrent les habitants de la bande côtière, qui va pousser les manifestants à descendre dans les rues. Habituellement, Gaza reçoit huit heures d’électricité par jour, fournie majoritairement par Israël et financée par l’Autorité palestinienne. Mais au plus fort de l’hiver, les générateurs et les radiateurs tournent à plein régime. Alors l’Autorité palestinienne, déjà submergée par les dettes, refuse de continuer à payer la facture et renvoie la balle au Hamas. Résultat, trois à quatre heures d’électricité seulement et jamais au même moment. Les Gazaouis doivent parfois se relever en pleine nuit, quand le courant est revenu, pour pouvoir prendre leur douche.


Manifestation à Gaza, en janvier 2017, contre le manque d’électricité. © Reuters

« Ça suffit, le Hamas. Ça suffit, ça suffit, ça suffit. Nous voulons de l’électricité. » Ce cri du cœur, c’est un jeune humoriste local, Adel al-Mashwakhy, qui le lance le 10 janvier 2017. Dans une vidéo postée sur Facebook, il dénonce le Hamas. L’enregistrement sera vu plus de 406 000 fois sur les réseaux sociaux. Deux jours plus tard, des milliers de Palestiniens affluent dans les rues de Jabalya, au nord de Gaza. Une mobilisation d’une ampleur rarissime au sein du territoire contrôlé par le Hamas. Des affrontements éclatent et plusieurs personnes sont arrêtées. Mais là non plus, on ne peut pas dire que le mouvement soit violemment réprimé.

Interpellé quelques heures après la diffusion de sa vidéo, Adel al-Mashwakhy a été libéré. Il n’empêche : le 14 mai dernier, l’humoriste publie un nouvel enregistrement sur Facebook, dans lequel il semble vouloir faire amende honorable vis-à-vis du Hamas. Avec sa première vidéo, il assure avoir voulu « provoquer » les Gazaouis afin qu’ils « s’engagent dans la résistance contre les Israéliens ». « Tous les Palestiniens haïssent Israël et sont solidaires entre eux », affirme-t-il. Un virage qui prouve que la pression est forte sur ceux qui osent critiquer le Hamas.

L’usage croissant des réseaux sociaux par les Palestiniens est à double tranchant. Présenté comme une source d’émancipation, et donc de pacification, par le gouvernement israélien qui en a facilité l’accès à travers la Cisjordanie, Internet se révèle être un outil redoutable de surveillance. « Quand les gens postent des messages de protestation sur les réseaux sociaux, ils sont arrêtés ou persécutés », constate Jihad Harb.

En Cisjordanie, des manifestations ont également éclaté ces dernières années contre la violence des forces de sécurité palestiniennes. Ou à l’inverse contre leur inaction, comme en mars 2017, à la suite de la mort controversée de l’activiste Basel al-Araj. Ce dernier a été tué par des soldats israéliens dans l’appartement où il s’était réfugié, à la sortie de Ramallah. « Les Palestiniens se sentent en insécurité dans la zone A sous contrôle palestinien. Ils ne se sentent pas protégés par la police palestinienne. Les forces israéliennes peuvent pénétrer dans cette zone et arrêter ou tuer des gens à tout moment sans motif », résume Jihad Harb, pour qui la protestation est cette fois « politique ». « Conjugué à une lutte sociale plus large, ce genre de mobilisation peut mener à l’explosion », estime-t-il.

Mais pourquoi cette explosion n’a-t-elle pas encore eu lieu ? Les Palestiniens n’ont-ils pas atteint leur point de rupture ? « Il y a encore cet espoir que Donald Trump puisse pousser les Israéliens à se retirer. Or, quand il y a encore de l’espoir, on retarde l’explosion », suggère Ronit Marzan. L’arrêt de la grève de la faim des prisonniers palestiniens, le 27 mai, attribuée en partie à l’intervention de l’administration américaine, pourrait en être une illustration.

Jihad Harb évoque lui la coordination entre les services de sécurité israéliens et palestiniens : « Israël et la communauté internationale sont contre tout changement interne ou domestique. Ils ont un intérêt commun avec l’Autorité palestinienne. Tant que cette dernière fera ce qui est nécessaire pour maintenir la situation en l’état, elle restera au pouvoir. C’est pourquoi les dirigeants palestiniens appellent à une résistance pacifique », analyse-t-il.

La colère des Palestiniens pourrait-elle se retourner contre l’Autorité palestinienne plutôt que contre l’occupation israélienne ? « Certains Palestiniens pensent que l’occupation israélienne les rend plus forts face à leurs leaders », juge Ronit Marzan, invoquant les perspectives d’emploi mais aussi de modernité que représente Israël. « Si la solution à deux États est adoptée, ils seront bloqués dans leur État avec un gouvernement corrompu. C’est pour ça que certains Palestiniens commencent à concevoir les bienfaits d’une solution à un seul État », avance-t-elle. « Les Palestiniens tiennent tout de même l’occupation israélienne comme la principale responsable » de leurs malheurs, objecte Jihad Harb. Si ce n’était pas le cas, « ils protesteraient beaucoup plus contre l’Autorité palestinienne », conclut-il.
Sur Mediapart, le 03/06 Par Chloé Demoulin


Voir en ligne : https://www.mediapart.fr/journal/in...