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Israël-Palestine : la guerre des mots et des récits se poursuit

mardi 4 juillet 2017

Résistance ou terrorisme ? Implantations ou colonies ? Cinquante ans après la guerre des Six Jours, la sémantique joue toujours un rôle crucial dans la manière dont Israéliens et Palestiniens s’opposent et revendiquent la légitimité de leurs actes.

Jérusalem, de notre correspondante.- Les journalistes qui couvrent la région l’apprennent souvent à leurs dépens. Dans le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens, la sémantique doit être maniée avec prudence. Car les mots sont considérés comme des armes. Ils permettent à chacun de légitimer sa narration, d’imposer sa vérité à l’ennemi et de la faire triompher aux yeux de la communauté internationale.

Le cinquantenaire de la guerre des Six Jours (5-10 juin 1967) en offre une nouvelle démonstration. Alors que les autorités israéliennes entendent célébrer « la libération de la Judée-Samarie », terme biblique désignant la Cisjordanie, et « la réunification de Jérusalem », le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, déplore, lui, « un demi-siècle d’une abominable occupation israélienne », à laquelle il est temps de mettre un terme.

Une Palestinienne passe près d’un policier israélien, venu avec sa patrouille (visible à l’arrière-plan) procéder à l’expulsion d’une famille palestinienne de son logement dans le quartier arabe de la Vieille Ville de Jérusalem. © Mehdi Chebil

Cette guerre des récits s’appuie sur des mots. La vice-ministre israélienne des affaires étrangères Tzipi Hotovely a, par exemple, émis la volonté de redéfinir la notion d’occupation. Cette fervente supportrice des colonies souhaiterait créer « un nouveau paradigme » pour promouvoir « les implantations [israéliennes en Cisjordanie] comme une entreprise morale, juste et légitime ».

« J’aime ce genre de déclarations, ironise Amany Khalifa, membre de l’ONG palestinienne Grassroots Jerusalem. Cela prouve bien que les Israéliens n’ont jamais eu l’intention de nous rendre nos terres. Cela justifie la lutte que nous menons depuis 1948, et même avant cela, contre l’empire britannique », affirme-t-elle. La militante ne remet pas en doute la présence des Juifs en Cisjordanie avant 1948, mais « cette terre s’appelait la Palestine, ces Juifs étaient des Palestiniens », lance-t-elle avec malice. « Nous n’avons aucun problème avec les Juifs, mais avec les sionistes », ajoute-t-elle.

Cette Palestine est « fantasmée, imaginaire », rétorque Itamar Marcus, directeur de Palestinian Media Watch (PMW), un centre privé israélien qui s’est spécialisé dans l’analyse des médias et des livres d’écoles palestiniens. Pour lui, la Cisjordanie, « sous mandat britannique » puis « illégalement occupée » par l’armée jordanienne, a été « reconquise » par Israël en 1967. Une « reconquête » doublement légitimée, justifie-t-il, par la présence antérieure de populations juives et la nécessité pour l’État hébreu de « se défendre » alors qu’il était attaqué. Comme la vice-ministre israélienne des affaires étrangères, Itamar Marcus récuse donc le terme « occupation ». « Pour être qualifié d’occupant, il faut occuper le territoire de quelqu’un d’autre. Or, cette terre n’a jamais été sous souveraineté palestinienne », insiste-t-il.

« Contrairement à ce que certains essayent de faire croire, il y aussi une histoire palestinienne. Des tribus étaient présentes sur ce territoire depuis très longtemps et avaient donc des droits », tempère Roselyne Koren, professeure en sciences du langage au département de français de l’université Bar-Ilan. L’universitaire émet toutefois, elle aussi, des réserves quant à l’utilisation des notions d’occupation et de colonialisme dans le contexte israélo-palestinien. « Je pense que la situation est si complexe, si différente de tout ce qu’on a connu dans l’histoire du colonialisme et des occupations, que de continuer à penser dans du déjà pensé, à coller systématiquement à l’État d’Israël l’étiquette “État colonialiste occupant” ne pourra jamais permettre de comprendre et d’expliquer ce qui se passe ici, analyse-t-elle. L’histoire du peuple juif, les textes, la Bible, les sites archéologiques prouvent que les Juifs ont été exilés d’ici, qu’ils ont un droit – et je ne dis pas tous les droits – sur ce territoire. »

« Cela n’a rien à voir avec la Bible, balaie Amany Khalifa d’un revers de main. Jésus est né à Bethléem. Dans ce cas, pourquoi les chrétiens ne revendiquent pas cette terre, eux aussi », raille-t-elle. Et de dénoncer : « Depuis 1967, les Israéliens n’ont cessé d’amplifier leur expansion et leur système d’oppression. » Au sein même de la société israélienne, deux visions s’opposent. « Il y a ceux qui pensent que l’occupation des “territoires” est injustifiée, que nous devrions être contents d’avoir un État et qu’il faut tout faire pour que nos voisins aient le leur et puissent enfin retrouver leur honneur. Et le second camp, qui habite dans les “territoires”, a cette idée du Grand Israël et pense que tous les lieux où les Juifs ont mis les pieds un jour lui appartiennent, font partie de son “héritage” », décrit Roselyne Koren.
« Le droit de résister par tous les moyens »

Côté palestinien, les tentatives pour opérer des changements de sémantique sont également à l’œuvre. Ainsi, les ministres des affaires étrangères de la Ligue arabe ont appelé en mars dernier à ce qu’une distinction soit faite entre « terrorisme » et « résistance légitime contre l’occupation israélienne ».

« L’Autorité palestinienne a publié un guide terminologique en ce sens dès 2012 », rappelle Itamar Marcus. Le document liste les expressions « correctes » à adopter pour remplacer les « termes empoisonnés » utilisés par les Israéliens. Le « terrorisme » devient la « résistance », une « opération suicide » une « opération martyre », et ainsi de suite. Selon le directeur de Palestinian Media Watch, l’Autorité palestinienne tiendrait cependant un « double langage ». « Face à la communauté internationale et aux journalistes, les dirigeants palestiniens se présentent comme des résistants défendant leur terre. Mais, nous le voyons dans les médias, ou même dans les programmes pour enfants diffusés sur la chaîne publique, il existe un tout autre discours. Face à leur propre peuple, à leurs enfants, ils affirment que les Juifs sont des monstres par nature, qu’ils méritent de mourir au nom d’Allah et que leur destruction apportera la rédemption au peuple palestinien », dénonce-t-il, citant les propos tenus à la télévision par plusieurs proches de Mahmoud Abbas ou encore un « dessin animé antisémite » diffusé pendant le Ramadan en 2016.

Le quartier palestinien de Silwan, juste au pied des murailles de la vieille ville de Jérusalem, sur la gauche de cette photo, est l’un des plus convoités par les colons israéliens, qui y voient le site de la « cité de David » biblique. © Mehdi Chebil

« La plupart des Israéliens n’ont aucune idée de ce qu’il se passe à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie », rétorque Amany Khalifa. Si elle refuse de commenter les incitations à la haine pointées par PMW, la militante réfute l’idée selon laquelle le président de l’Autorité palestinienne encouragerait des attaques. « Abou Mazen [nom de guerre de Mahmoud Abbas – ndlr] a donné l’ordre de fouiller les sacs des Palestiniens. Il demande aux écoles d’appeler immédiatement les parents si leurs enfants ne se présentent pas en classe », raconte-t-elle. En guise de preuve, elle cite « des officiels israéliens qui l’ont reconnu eux-mêmes : la plupart des attaques qui ont été déjouées dernièrement l’ont été grâce à la coopération des forces de police palestiniennes ».

Pour la militante palestinienne de Grassroots Jerusalem, cela ne fait aucun doute : « Que ce soit par notre culture ou par des actions violentes, nous avons le droit de résister par tous les moyens. C’est un outil légitime pour obtenir notre libération. C’est un instinct de survie naturel. » « Quand des colons prennent nos terres, nous empêchent de bouger, entravent notre continuité territoriale, que sommes-nous supposés faire ? » interroge-t-elle, évoquant les humiliations et les intimidations subies quotidiennement par les Palestiniens aux check points.

De son côté, Roselyne Koren souligne que les mots ont « une mémoire discursive, des connotations liées à l’histoire ». Alors, quand on lui demande si la vague d’attaques au couteau de l’automne 2015 peut être qualifiée de « résistance », elle s’agace : « Ce serait porter atteinte à la mémoire des résistants qui, à l’époque de la Seconde guerre mondiale, étaient contre les attentats meurtriers, distribuaient des tracts contre le régime nazi, protégeaient et cachaient des Juifs, des aviateurs ou parachutistes alliés… Je ne crois pas qu’il y ait une fatalité qui nous oblige à penser que la résistance avec un grand R, c’est de tuer les autres », conclut-elle.

Si elle admet qu’il n’y pas de « définition internationale consensuelle du mot terrorisme », Roselyne Koren estime que la « violence armée dirigée contre des civils qui ne sont pas en position de combat » en est un des « traits caractéristiques ».

« Le mot “terrorisme” est un terme occidental utilisé par les empires coloniaux pour maintenir leur pouvoir, pour légitimer l’occupation. Ils récoltent les graines qu’ils ont semées », objecte Amany Khalifa. Lorsqu’on lui demande si une limite ne doit pas être dressée entre cibles civiles et militaires, la militante refuse de répondre. Elle préfère renvoyer la question aux Israéliens : « Quand une jeune fille de 13 ans tient des ciseaux face à un soldat, à une certaine distance, ne peuvent-ils pas l’arrêter ? Sont-ils obligés de l’abattre ? » Elle évoque également les « centaines de civils tués à Gaza ».

Quant au contexte de l’affrontement, la militante palestinienne de Grassroots Jerusalem conteste qu’il puisse être équilibré. « On parle de conflit, mais ce n’est pas un conflit. Le mot conflit donne l’impression qu’on a deux entités égales qui s’affrontent. Mais nous ne sommes pas égaux », juge-t-elle.

Dans la narration palestinienne telle que décrite par Amany Khalifa, l’usage de la violence de façon indistincte serait donc le seul recours du faible. Un argument rejeté par Roselyne Koren. « L’argument de l’ultime solution, le fait de dire que la violence meurtrière est la seule solution, jamais je ne pourrai l’accepter, tranche l’universitaire. Il existe toujours l’option du combat politique, de la négociation, et cela surtout quand l’adversaire est une démocratie », estime-t-elle. Irréconciliables sur la mise en mots de leur histoire commune, Israéliens et Palestiniens semblent toujours condamnés, un demi-siècle après la guerre des Six Jours, à entretenir un dialogue de sourds.
Mediapart 3 juin 2017 Par Chloé Demoulin


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