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On ne peut pas quantifier la violence morale (infligée à une population entière)

lundi 31 juillet 2017

La menace de violence et la guerre psychologique étant permanente, les Palestiniens ont développé des troubles mentaux à une échelle disproportionnée par rapport à la moyenne mondiale et ce pour de multiples raisons.

L’image est difficilement supportable. Muntaser bakr, enfant de Gaza, a survécu à la mort de ses cousins fauchés par des obus israéliens sur la plage de Gaza durant l’offensive d’août 2014. Il en garde des séquelles irréparables sous forme de souvenirs, mais pas seulement. Il peine à s’exprimer, lui qui enchantait le quartier de sa belle voix, lui qui souhaitait autrefois devenir pêcheur pour aider son père veut désormais prendre les armes pour défendre Gaza. Et soudain, il entre dans une crise d’épilepsie post traumatique à mesure que lui reviennent à l’esprit ces évènements douloureux. Perte de conscience, évanouissement, convulsions. Son oncle se rue dehors pour l’emmener à l’hôpital le plus proche. Sur place, le médecin ne peut que constater la situation et lui administrer quelques barbituriques avant qu’il ne se réveille. Si cette séquence est perturbante, elle n’est que la partie émergée du gigantesque iceberg de la question des troubles psychologiques palestiniens à l’aune de l’occupation et de vexations quotidiennes.

Beaucoup d’éléments concourent à rendre la problématique de la santé mentale si particulière et complexe dans le contexte palestinien. “La première spécificité est cet aspect transgénérationel et le fait de l’occupation. Ce conflit de basse intensité avec des oscillations dans la courbe de violence est une guerre d’usure quotidienne qui perturbe durablement le bon fonctionnement de la société” explique la superviseuse des activités de santé mentale de Médecins Sans Frontières basée à Naplouse. La menace de violence et la guerre psychologique étant permanente, les palestiniens ont développé des troubles mentaux à une échelle disproportionnée par rapport à la moyenne mondiale et ce pour de multiples raisons. Agressions de colons et interventions de l’armée israélienne en toute impunité, humiliations aux checkpoints, confiscation de terres, démolitions des habitations, raids de nuit par les soldats de l’armée israélienne, mais aussi désormais palestinienne, ces exactions ont lieu au quotidien depuis des décennies. De plus, selon le coordinateur de plaidoyer de Médecin du Monde en Palestine, les données statistiques sont biaisées car elles ne prennent pas en compte tous les cas de harcèlement et d’humiliations quotidiennes. Ce caractère répétitif, constant et soudain accroît considérablement le trouble des palestiniens : “Si un trauma est généralement isolé dans le temps (il y a un avant et un après), ce n’est pas le cas en Palestine”.

Joss Dray — Qalandia 2001

Les Palestiniens vivent dès leur enfance avec le sentiment d’anormalité qui entrave le bon développement psychique des individus. Ils ne parviennent pas à se projeter face à la situation, et intègrent le fatalisme et le sentiment d’abandon de leur parents et grand parents. “La grande majorité des troubles mentaux sont liés à une forme de violence. Ils entrainent des dépressions, de l’anxiété, particulièrement chez les enfants incarcérés ou séparés de leur familles pendant un interrogatoire (où ils subissent des pressions considérables pour dénoncer leur proches et en viennent à suspecter par la suite les délateurs). Chez l’enfant, on trouve aussi des symptômes d’identification à l’agresseur, comme lorsque les garçons jouent à la guerre dès la maternelle. Le fait que les écoles ne soient pas mixtes a un effet amplificateur”. Mais le fatalisme et l’agressivité sont parfois contrebalancés par une forme d’activisme. “Toute la société se mobilise parfois dans un élan de protestation comme nous avons pu le voir pendant la grève de la faim des prisonniers palestiniens en avril dernier”. Cependant la mobilisation prend aussi parfois un caractère violent et de confrontation, ce qui mène aux tragédies que nous connaissons.

La psychiatre Samah Jabr apporte son analyse sur cette situation : “Il est nécessaire de comprendre que l’expérience d’injustice généralisée en Palestine mène à un autre niveau de trauma psychique pour les Palestiniens au niveau collectif. Le trauma individuel fait du mal au cerveau. Le trauma collectif fait du mal à la fabrique collective dans son ensemble car la guerre apporte délibérément des perturbations et écrase le système de croyance et de pensée de la collectivité. Il y a beaucoup de mécanismes orchestrés par l’occupant pour conditionner les palestiniens au désespoir. “Acceptez l’impuissance” (learn hopelesness) pourrait être le slogan de l’occupation” .

Face à cette réalité, plusieurs acteurs tentent d’apporter une réponse humanitaire tout en ayant conscience de la modestie de leur impact tellement la tâche semble énorme. Pour donner un ordre de grandeur, dans la bande de Gaza, l’UNICEF considère que près d’un demi million d’enfants nécessitent une assistance directe spécialisée. Les acteurs de l’humanitaire restent toutefois optimistes. “En Palestine Le réseau et les infrastructures existent ; c’est surtout le personnel qualifié qui manque pour traiter l’ensemble des malades” explique une coordinatrice de MSF Naplouse. Il y a effectivement peu de psychologues en Palestine. Encore moins de psychiatres. Samah Jabr en compte 20. L’essentiel des intervenants sont des counsellors (éducateurs spécialisés en psychothérapie et n’ont pas les mêmes aptitudes qu’un psychologue ou un psychiatre).

Joss Dray — Gaza passage Netzarim 2003

Cependant des ONG ayant une grande expérience de la santé mentale comme Médecins Sans Frontières (MSF) apportent une aide spécialisée : “Le projet de MSF à Naplouse est uniquement dédié à la santé mentale, ce qui est exceptionnel pour notre ONG. Nous accompagnons quelques 400 patients annuellement dans des des sessions individuelles, de groupe ou en famille” explique une coordinatrice de MSF. Présents en Palestine depuis plus de vingt ans, MSF a des unités d’interventions dans les régions de Naplouse et Qalqilyah où ils disposent de salles de consultation sur les deux gouvernorats.

Les unités de soins psychologiques appliquent des recommandations de l’OMS issues de manuels standardisés. “Des intervenants sur le terrain identifient “à chaud” les types de détresse psychologique et nous les réfèrent si besoin. Des fois, les patients font appel à leur propres capacités de résilience et retrouvent rapidement un équilibre. Dans le cas contraire, nous tentons d’installer une thérapie adaptée dans la durée. Mais les psychologues se rendent aussi chez l’habitant, certains patients rechignant à quitter leur maison de peur par exemple de se faire voler leur maison par les colons israéliens. La question des réticences est parfois aussi un frein. La peur du qu’en-dira-t-on et du stigmate social décourage certains patients qui préfèrent être traités chez eux”.

Médecins du Monde est une de ces ONG humanitaire qui intervient directement sur le terrain. “Pour des incidents critiques, nous intervenons dans les 72 heures, faisons un diagnostic et mettons en place des procédures de prise en charge psychologique”. Tout comme l’avance Samah Jabr, le coordinateur de plaidoyer de l’ONG soutient que les troubles agglomérés forment un trouble global, à tous les niveaux : personnel, familial, social, et que l’état de stress généralisé empêche la société d’être pleinement fonctionnelle. “Si la violence coloniale est la première cause de souffrance et de troubles, nous prenons aussi en compte les autres problèmes comme la violence faite aux femmes bien que ces phénomènes soient liés entre eux : la déstructuration de la famille est accrue par le climat délétère. Nous sommes conscients que tous ces problèmes sont liés d’une manière où d’une autre à l’occupation”.
Si de nombreuses ONG internationales se bornent à une stricte assistance médicale, d’autres n’hésitent pas à émettre des protestations dans le cadre d’action de plaidoyers. En ce sens, Médecins du Monde fait du plaidoyer auprès de la France et l’Europe. “Nous appelons à la mise en œuvre du droit international via des États tiers. Israël est le point de blocage en tant que puissance occupante et bien qu’elle soit clairement en violation du droit international et humanitaire, on ne peut la cibler directement”.

Joss Dray

La démarche médicale de Médecins du Monde (MdM) comme celle d’autres acteurs est en partie basée sur la résilience des communautés. “Nous formons des intervenants locaux (community aid watch), sorte de relais au sein des communautés qui nous aident à identifier les cas nécessitant le plus d’attention. Nous organisons avec eux des groupes de parole pour permettre aux souffrants de se libérer”. Le représentant de MdM nous expose également les ambiguïtés liées à la dissociation entre la Cisjordanie et Gaza. “C’est un problème en terme de plaidoyer, cela donne l’impression qu’on parle de deux territoires différents alors qu’ils sont voués à faire partie d’un même État dans le futur”. Mais de reconnaitre que les conditions et les spécificités diffèrent drastiquement entre les deux territoires. “Il n’y a pas de colons ni de harcèlement liés à leur présence comme en Cisjordanie. Mais on trouve un blocus, des périodes de guerres et des destructions massives et les conditions d’accès aux soins et de leur qualité à Gaza laissent à désirer.

Le sentiment de suffocation et de manque de perspectives est aussi accru à Gaza. Il y a des cas de dysfonctionnement sévères dans les tâches quotidiennes, les responsabilités familiales, mais pas forcément toujours des cas de traumatismes intenses en surface. Pour la plupart de personnes, on est effectivement dans des cas de troubles psychologiques faibles ou modérés, pas des cas intenses de stress post-traumatiques. Mais ces phénomènes étant généralisés, ils sapent le comportement de la société dans sa globalité.

Au-delà des organisations non gouvernementale, on trouve une implication des pouvoirs publics à plusieurs niveaux. Le ministère de la santé palestinien a peu à peu pris conscience de l’importance d’avoir une politique qui appréhende les questions liées au traumatismes psychologiques. Dès 1998, il a adopté les recommandations d’une étude du Gaza Community Mental Health Program (GCMHP). Enfin, il intégre une stratégie de développement des services de santé mentale dans son plan quinquennal de 2015–2019. Ce développement se fait en proche collaboration avec les institutions internationales comme l’OMS, l’UNRWA et le PNUD. Petit à petit, la recherche et la formation sur dans le domaine de la santé mentale se développent. L’université an Najjah de Naplouse vient d’ouvrir un master en psychologie clinique. L’objectif est de travailler davantage avec le réseau des acteurs de la santé en limitant le risque d’empiètement des acteurs non gouvernementaux sur le champ que doit normalement remplir l’État.

En attendant, la coopération est porteuse. “Nous sommes en relation avec les grands hôpitaux de Cisjordanie comme l’hôpital de Rafidiah à Naplouse, le plus grand hôpital de Palestine et l’hôpital psychiatrique de Bethléem où nous référons parfois des patients. Les structures palestiniennes existent, mais il y a des déficiences. Il faudrait plus de coordination et de transversalité entre les acteurs”. La psychiatre palestinienne Samah Jabr précise : “En Palestine, il y a surtout un problème de moyens et de budget : 11% du budget de l’État va à la santé et de ce chiffre, seulement 2% va à la psychiatrie. Nous disposons de 14 centres médico psychiatriques inégalement répartis en Palestine et l’accès est difficile pour les habitants des zones rurales. La formation des médecins dans ces zones est un de nos prochains défis”(24).

Joss Dray — barrage de bethléhem 2002

La psychiatre développe : “Pour avoir la réponse la plus adaptée aux problèmes, il faut que les services d’assistance psychologique soient moins centrés sur les médecins et que l’on forme les gens à faire des interventions légères et adaptées. La formation des infirmiers pour détecter et identifier les personnes avec symptômes somatiques ou problèmes psychiatriques est primordiale. Elle permettra aux counselors de mieux diagnostiquer les troubles et de référer de manière efficace vers les structures adéquates.
Parallèlement, nous souhaitons former les enseignants à identifier les troubles chez les enfants à l’école. Nous mettons aussi en place des “équipes d’intervention” pour les enfants particulièrement fragiles en impliquant les parents. Une agence de développement allemande, le GIZ, forme même des entraineurs sportifs travaillant avec des enfants ayant fait de la prison. Les résultats sont surprenants. Un entraineur sportif bien préparé peut avoir le même sinon un meilleur effet sur le rétablissement d’un enfant et évite le stigmate de la pathologisation que peut conférer un passage chez le psychiatre”.

Plus encore, le East Jerusalem YMCA Rehabilitation Program, que dirige l’ONG éponyme, est très impliqué dans la santé mentale en Palestine. Le centre a fait un travail de cartographie des acteurs et une base données de la santé mentale en Palestine (plus de 250 acteurs référencés dans leur rapport de 2014 bientôt remis à jour) pour favoriser le rapprochement entre les structures et optimiser leur méthodes de travail tout en créant une base de données fiable.

Spécialiste de la question de la santé mentale en Palestine, Samah Jabr avance quelques points de réflexion sur l’évolution de la situation : “Les Israéliens sont les responsables de l’occupation, mais dans Jérusalem, ceux qui en ont les moyens se soignent en Israël : la concurrence est grande pour avoir un médecin israélien. Cela montre aussi les complexes palestiniens dans la relation avec l’occupant. Dans l’autre sens, les médecins israéliens traitant les cas palestiniens font parfois des diagnostics erronés (un cas d’accès de panique sera souvent diagnostiqué comme de l’histrionisme (type d’hystérie) chez les femmes, de psychopathie chez les hommes). Ironie du sort, “certains patients palestiniens sont traités au centre de santé mentale de Kfar Shaül situé sur le site du massacre de Deir Yassine, un lieu de traumatisme national” ajoute la psychiatre.

Tout en s’interrogeant sur la pertinence d’imposer des diagnostics standardisés au peuple palestinien, Samah Jabr entend employer le langage universel de la psychologie pour expliquer les phénomènes sociaux si particuliers au cas palestinien. “En Palestine par exemple, vivre sous occupation fait des dommages à l’image du père. L’impuissance de l’Autorité Palestinienne fait comprendre qu’il y a un vide de leadership, ce qui impacte à son tour l’individu. Autre exemple : beaucoup de personnes participant aux attaques contre les israéliens étaient dans une période de deuil précédant leur entrée en action ; ils ne font en fait que répéter l’acte du mort dans un esprit de vengeance. Aussi, la représentation dans les médias impacte la société et intensifie l’image d’une culture de la violence, de pulsions mortifères”. C’est le fameux effet de miroir : le regard que les Israéliens me portent font de moi un suspect permanent. Pour une personnalité fragile, il y a risque d’intégrer cette image et de se comporter comme un tel suspect.

Samah Jabr participe activement à populariser le terme de Sumud, terme ancien de la langue arabe. “Contrairement à la résilience, qui est la capacité à retrouver sa forme initiale, le Sumud, c’est performer, garder son système de valeur et faire face, résister. C’est un concept important en Palestine aujourd’hui. Les Palestiniens font de leur mieux pour continuer à vivre. Lorsque les conditions deviennent très difficiles, ils persévèrent. C’est une psychologie positive, une quête de sens”. Le Sumud, dans sa forme collective prend a de nombreux avatars : s’occuper de ses proches, servir une cause… Il redonne du sens aux activités quotidiennes. Dans le contexte de l’adversité le Sumud peut permettre d’accroître ses performances. Il peut aussi être perceptible du point de vue de la natalité : la démographie positive palestinienne peut en effet être interprétée comme un effort d’assurer une existence, une présence, un avenir, face à théorie de la terre sans peuple.

La violence de l’occupation n’existe pas que dans l’exposition physique à la violence, mais aussi dans une tentative d’extinction de tout espoir par la violence faite à l’esprit. Face à cette réalité, rentrer dans le jeu de la haine n’est pas productif. Pour Samah Jabr, une part importante de la solution réside dans la solidarité internationale. Des rapports positifs et constructifs avec le peuple Palestiniens sont un premier pas vers la guérison car ils diminuent le sentiment de dénuement. Quand il y a une solidarité effective, la radicalité baisse ; c’est la voie possible vers la réconciliation avec l’adversaire. Si elle ne se met pas en place, en cas de changement de rapport de force, les gens auront soif de vengeance. La solidarité préserve l’humanité de l’opprimé.

Les travaux de Sama Jabr se font en parallèle avec une réflexion méthodologique sur l’art de soigner les esprits dans son pays. “Les travaux d’un Frantz Fanon (Les Damnés de la terre, 1961) m’apportent beaucoup en tant que palestinienne vivant ce rapport de force si bouleversant. D’autres auteurs comme de Joy DeGruy (Post traumatic slave syndrom, 2005) sont aussi riche en apprentissage et en parallèles à faire, tout comme l’œuvre de Paulo Freire (Pedagogy of the oppressed, 1970).

Chaque contexte a ses spécificités pas toujours bien définies. La psychologie occidentale tout comme la thérapie cognitive et comportementale nous apprennent beaucoup, mais doivent toujours être remises en question, être contextualisées au cas palestinien. Il faut penser hors des manuels, adapter les savoirs et le langage commun de la psychologie à l’être, oser expliquer les phénomènes en profondeur quitte à déranger”. Samah Jabr travaille étroitement avec des ONG sur le terrain pour influencer de manière optimale leur méthodes. “Malheureusement, il y a peu de travaux sur notre praxis. Cette interraction avec les acteurs internationaux peut générer beaucoup de savoir et adapter les intervention aux différents contextes qui diffèrent entre la Cisjordanie, Jérusalem Est, Gaza et les camps de réfugiés hors de Palestine”.

Sylvain Mercadier - source : 1538mediterranee.com

Voir aussi sur le site de Palestine 13
* L’humiliation : le marteau qui écrase la société palestinienne
* « Derrière les fronts : Résistance et Résilience en Palestine »
* APPEL DES PROFESSIONNELS DE LA SANTÉ MENTALE POUR LA PALESTINE

Portes agricoles : Israël resserre l’étau - article de Sylvain Mercadier

Les photographies qui accompagnent cet article ont été réalisées par la photographe Joss Dray. Le fonds d’archives de Joss Dray est actuellement en cours de numérisation. Ce fonds, qui comporte plus de 5 000 photographies prises entre 1987 et 2004, en Palestine et dans les pays de l’exil, intègrera les collections du Musée Palestinien de Bir Zeit, inauguré en mai 2016.