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Son défi : créer une communauté mathématique en Palestine

lundi 4 septembre 2017

Docteur en mathématiques, Sari Ghanem, Palestinien de 33 ans, rêve de transmettre sa passion aux jeunes de son pays. Reportage dans ses camps d’été de maths.

Créer la première communauté mathématique de pointe en Palestine : c’est le rêve de Sari Ghanem, ancien élève du Lycée français de Jérusalem, d’une classe prépa maths sup-maths spé à Toulouse, et titulaire d’un doctorat à Jussieu, sous la houlette de grands professeurs américains et français. Pour le réaliser, ce Palestinien de Jérusalem, hyper doué, a réussi pour la seconde année consécutive à organiser des camps d’été à Bethléem et dans la localité voisine de Beit Jala.

La classe maths-petits avec leur enseignant, le Français Matthieu Lequesne.

Onze filles et garçons, entre 12 et 14 ans, ont participé au premier du 2 au 15 août.
Au programme, six heures de maths par jour, ponctuées par trois repas pris en commun entre élèves et professeurs. Après le dîner, encore des maths, mais de façon informelle : des jeux, des discussions, le visionnage d’un documentaire. Les deux jours de congé, le vendredi et le dimanche, sont eux aussi bien remplis, cette fois autour d’activités culturelles : visite du musée des Mathématiques à l’université Al Quds à Abou-Dis, un faubourg de Jérusalem-Est ; voyage à Hébron pour voir une usine de fabrication de verre ; ou encore concert de musique classique ou de jazz.

Dire que Mutaz est content est un euphémisme : « J’adore être ici. D’abord, on fait des maths, et c’est super. Mais pas seulement. On apprend aussi l’histoire, la géographie, avec la lecture de cartes, et puis il y a la musique. Ici, j’ai découvert Beethoven, le piano et le jazz. En plus, j’ai visité des endroits de Palestine que je ne connaissais pas. J’adore. » Même enthousiasme chez Talia, qui ne jure que par les maths : «  C’est beau. C’est logique. Il n’y a ni vrai ni faux. C’est la démonstration de la preuve qui est importante. Si je compare avec l’école, ici, c’est vraiment génial, la façon dont on apprend ! Et puis, il y a la musique. Moi, je joue de la guitare. Et grâce à mon séjour ici, j’ai découvert la relation entre maths et musique. Si vous êtes bon en maths, vous pourrez être bon en musique… »

Sari Ghanem, fondateur des camps d’été de maths en Palestine, enseigne dans le camp d’été des plus grands. © Danièle Kriegel

Sélection sur concours

À quelques kilomètres de là, à Beit Jala, l’autre camp de maths vient d’ouvrir ses portes. Même programme, sauf que, cette fois, les participants, quinze filles et garçons, sont plus âgés, entre 14 et 16 ans. Cet après-midi-là, les adolescents planchent sur des problèmes de logique. L’atmosphère est à la concentration, sans rien de pesant. Juste un groupe qui tente de se familiariser avec une certaine approche des mathématiques.

La sélection des élèves a eu lieu en mai dernier, lors d’une olympiade palestinienne de maths organisée par Sari Ghanem. Grâce à un système d’affiches - 1 500 placardées à Ramallah et à Bethléem – et aussi au bouche-à-oreille après le premier camp de ce genre en août 2016, 493 élèves d’écoles publiques et privées de Palestine se sont présentés au concours. Vingt-six ont été retenus. Leur participation au camp d’été est entièrement gratuite, grâce à un système de bourses attribuées par l’Institut Al-Khwarizmi-Noether (l’Akni), une association loi 1901 créée l’année dernière en France par Sari Ghanem et Marina Ville, elle aussi mathématicienne, chercheuse au CNRS. Une direction bicéphale entièrement bénévole.

Camps d’été Palestine © Danièle Kriegel
Branko, jeune prodige allemand des maths, enseigne aux camps d’été palestiniens.

Le corps enseignant, outre Sari Ghanem, est constitué de trois Français – Matthieu (en quatrième année de Polytechnique), Simon et Vincent (Normal sup ULM) – et de Branko, un jeune Allemand de 18 ans, qui vient juste de terminer le lycée à Berlin. Il a obtenu la médaille de bronze aux Olympiades internationales de maths en 2016 et 2017.

À 23 ans, Matthieu a une sérieuse expérience de bénévole. Il organise et participe à des compétitions de maths depuis plusieurs années. En 2016, au Tournoi international des jeunes mathématiciens de Saint-Pétersbourg, l’équipe française qu’il dirigeait a remporté la première place. Cette année, à Bethléem, il a été l’un des enseignants les plus jeunes. « Au début, quand ces élèves de sixième et de cinquième arrivent, ils ont un peu peur. Ils sont intimidés. Mais très vite, ils apprennent à se connaître. L’effet de groupe marche et c’est parti. Ils sont passionnés. Cela les amuse. Le soir, quand je passe dans leur chambre pour sonner l’extinction des feux, je les trouve encore en train de faire des maths… Vraiment, non, je ne vois pas de différence entre eux et les Français de leur âge que j’entraîne. La même motivation ! Les mêmes dons  ! »

«  Vivants, joyeux et beaux  »

Pareil pour les plus grands. « Ils sont bons, confie Branko. Certes, sur certains points, ils en savent moins que les élèves européens, mais la façon de comprendre les problèmes, de prouver, ce n’est pas différent. Surtout quand vous pensez qu’à part le camp d’été de l’année dernière, ils n’ont jamais été entraînés de cette manière. »

Reste que pour Matthieu et Branko, au-delà de leur rencontre avec ces jeunes Palestiniens, ce qui motive leur enthousiasme est aussi le sentiment d’être au commencement d’une aventure, celle de la promotion des mathématiques en Palestine. Un vrai défi dans la société palestinienne où les mathématiques font figure de parent pauvre des sciences. Insupportable pour Sari Ghanem, qui se souvient encore de l’éblouissement ressenti, dès les premières semaines de cours en classe préparatoire de maths sup à Toulouse. C’était décidé : il allait se consacrer à la recherche en mathématiques pures. Un parcours qui, à force de détermination et de travail, fait de lui à 33 ans un chercheur reconnu sur le plan international.

Cette expérience personnelle, il veut la transmettre à ses élèves palestiniens. Mais Sari le sait : créer une communauté mathématique en Palestine ne se fera pas d’un claquement de doigts. Les obstacles sont grands : politiques, culturels, financiers. Les donateurs ne se pressent pas au portillon. Même si, pour cette année, une importante contribution privée, arrivée à la dernière minute, et le paiement de quatre billets d’avion par le consulat de France à Jérusalem ont permis la tenue du projet 2017.

Dans tous les cas, il veut y croire : « Si, grâce à ces camps d’été, il y a chaque année deux participants qui décident de devenir des mathématiciens de haut niveau au plan international, j’aurai réussi mon pari. Et si trois autres ne deviennent pas des chercheurs mais de bons enseignants, capables de transmettre cette discipline dans ce qu’elle apporte de compréhension du monde, ce sera aussi très bien. » Car, pour Sari, comme il l’écrit en exergue du fascicule distribué aux élèves et à leurs parents sur le programme du camp d’été de maths 2017 : « C’est par la participation et la contribution à la culture humaine que nous restons vivants, joyeux et beaux. Les mathématiques sont aussi aujourd’hui la voie la plus efficace pour décrire et comprendre l’univers… » Reste à trouver les moyens de réaliser les prochains camps de maths en 2018.

source :Le Point.fr - Correspondante à Jérusalem, Danièle Kriegel