« Une histoire de survie et de renaissance » : les Palestiniens qui n’ont pas fui pendant la Nakba

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L’historien Adel Manna raconte l’histoire des 120,000 Palestiniens qui sont restés en Israël en 1948 tandis que 750 000 étaient chassés

Quand il était en quatrième année d’école élémentaire, dans la ville arabe de Madj al-Krum en Haute Galilée, Adel Mannaa pris part aux préparatifs de la célébration du jour du dixième anniversaire de l’indépendance d’Israël. Chez lui, il dit à son père Hussein, à quel point il était heureux d’être dans une pièce sur les réalisations du mouvement sioniste et du jeune État. Le visage de son père s’est rembruni. Il a fait asseoir Adel, son aîné, à côté de lui et lui a expliqué avec beaucoup de patience pourquoi cet événement n’était pas un motif de célébration pour les Arabes mais plutôt un jour de deuil et de traumatisme. « Ce n’est pas un jour d’indépendance (istiqlal) mais de conquête (istakhlal) », lui a-t-il dit.

« Mon père m’a raconté les meurtres que les soldats des Forces de Défense d’Israël ont commis à Madj al-Krum en novembre 1948 et comment des mois après la fin de la guerre, des centaines d’habitants ont été chassés, y compris notre famille » me dit Manna lors d’un entretien à Jérusalem. En janvier 1949, sa famille est passée en Jordanie puis a continué vers le camp de réfugiés de Ein al-Hilwey au sud Liban.

Soixante ans ont passé depuis que Manna a saisi la différence entre ces deux mots arabes. Les circonstances de l’exil de sa famille et de leur retour par la suite dans leur maison ancestrale l’ont hanté toute sa vie. Aujourd’hui, après une gestation difficile, ces expériences ont donné lieu à une étude novatrice «  La Nakba et la survie : l’histoire des Palestiniens qui sont restés à Haïfa et en Galilée, 1948-1956 », qui est d’abord sortie en arabe et a été récemment publiée en hébreu. Le terme Nakba ou « catastrophe » est employé pour décrire la guerre d’indépendance d’Israël, lorsque des centaines de milliers d’Arabes ont fui ou ont été chassés de leurs maisons. Dans la version en hébreu de son livre, Manna emploie le mot hébreu sordim pour les survivants, c’est à dire ceux qui sont restés (par opposition au terme nitzolim qui renvoie aux survivants de l’Holocauste, dont il dit qu’il a été essentiellement approprié par les Juifs).

Je commence notre conversation en demandant à Manna quand est-ce qu’il est arrivé à la décision de faire de ceux qui ont survécu/sont restés après les événements de 1948-49 les protagonistes de son livre.

« La survie c’est la force » répond-il. « C’est la capacité à faire face à un désastre tel qu’un tremblement de terre, et de maintenir et de secourir sa famille et ses biens. C’est ce qui est arrivé aux Arabes en Israël et ce désastre n’a pas pris fin en 1948 mais a continué au moins jusqu’en 1956. Les Palestiniens devinrent une minorité gouvernée par les Juifs dont la langue et les lois ne nous étaient pas familières. Ils étaient des citoyens formels, en réalité sous occupation. Leurs droits furent bafoués, leurs biens expropriés et pillés, ils ne purent pas quitter leurs villages sans permis et ainsi de suite. On a besoin de force et par dessus tout de stratégies pour survivre. J’appelle cela la force des vaincus : pour ne pas céder au désespoir et pour s’assurer que sa famille reste en vie. L’historien (israélien) Benny Morris et d’autres comme lui ont détesté mon livre parce que j’ai pris leur histoire et insolemment prétendu que les Palestiniens ont survécu, alors même que depuis la seconde guerre mondiale et l’Holocauste, les Juifs ont le monopole du mot ‘survie’ ».

Ne remplacez-vous pas en fait le mot (arabe) de soumoud – constance – par le mot (hébreu) hisardout ou survie ?

« Dans la version arabe du livre, j’emploie le mot bakaa, qui veut dire rester vivant. Les Palestiniens n’ont pas été confrontés à l’extinction dans la Nakba de 1948, ainsi que je le souligne dans le livre. Tout le monde n’a pas réussi à passer à travers et à reconstruire sa vie ; certains se sont désespérés et sont partis. Des familles se sont séparées et leurs membres ne se sont pas vus pendant des années. Certains Palestiniens ont préféré rester dans leur pays sous régime militaire et s’y plier pour survivre, malgré leur tragédie personnelle qui était aussi une tragédie nationale et politique.

« C’est aussi une histoire de renaissance. Le terme de soumoud date des années 1980 et renvoie à une approche politique et idéologique, au sens où je dois m’accrocher à la terre. Après la Cisjordanie, les Palestiniens ont désespéré de la possibilité de libérer la Palestine, ils ont parlé d’un engagement à se tenir fort aux territoires occupés en 1967 ».

Quand les Palestiniens vivant en Israël ont-il réalisé qu’il leur incombait de survivre ?

« Au début de la guerre de 1948, beaucoup de gens ont fui pour sauver leur peau, croyant qu’ils reviendraient rapidement. Mais très vite ils ont compris que la Galilée centrale et l’ouest de la Galilée, qui étaient supposés faire partie de l’État arabe dans le plan de partage des Nations Unies, seraient perdus. Quand on réalise que ceux qui sont partis ne pourront pas revenir et qu’on entend que les conditions de vie dans les camps de réfugiés du Liban sont catastrophiques, on réalise que l’abandon n’est pas possible.

« Les habitants de la ville arabe de Nazareth et des 20 villages environnants n’ont pas été chassés dans l’Opération Hiram (qui visait, en octobre 1948 à arracher le contrôle de la Haute Galilée à l’Armée de Libération Arabe). Quand les Forces de Défense d’Israël ont atteint des localités comme Bana, Deir al-Assad, Nahaf et d’autres » dans le cadre de cette opération, continue Manna, « les soldats sont entrés dans les villages, ont regroupé les hommes, tiré sur certains d’entre eux et donné l’ordre à tous ‘Yallah, au Liban !’. Les villageois donnèrent tous les signes du départ et se mirent à marcher vers le nord. Les soldats ne les accompagnèrent pas. Souvent, après avoir parcouru 5 à 10 km, et sans un soldat en vue, ils revenaient sur leurs pas et trouvaient des gens pour prendre contact avec le commandement israélien. Les gens ont commencé à développer des compétences de survie ».

Le livre se centre ensuite sur les Palestiniens qui n’ont pas été chassés, et Manna centre son propos sur des groupes tels que les Druzes, qui ont rejoint l’armée israélienne dès juin 1948, et d’autres comme les Circassiens et certains des villages bédouins de Galilée. Manna traite principalement de Nazareth et de nombre de ses villages environnants qui sont sortis presque indemnes de la Nakba, dans la foulée d’une décision israélienne de juillet 1948. L’auteur analyse les circonstances qui ont permis à environ 100 000 Palestiniens de demeurer en Galilée et à Haïfa, tandis que 750 000 autres étaient déplacés et fuyaient.

Chrétiens vs. Musulmans

« En 1948 » dit-il, « les décideurs politiques de haut rang ont donné des directives explicites aux officiers de l’armée selon lesquelles ils ne devaient ni maltraiter ni chasser les habitants de Nazareth et de nombreux villages alentour. La politique d’Israël vis-à-vis des Chrétiens était plus modérée que vis-à-vis des Musulmans. Le cas est bien connu du village de Ilaboun, où un massacre a été perpétré et les villageois chassés vers le sud Liban – mais, et c’est le seul exemple, ces réfugiés ont été autorisés à revenir chez eux. Par contraste, les Musulmans de Galilée ont été victimes de nettoyage ethnique ».

Sur quelle base maintenez-vous que la plupart des déportés étaient musulmans ?

« Si on se concentre sur la Galilée, le fait est que beaucoup de Chrétiens d’Acre et de Haïfa ont aussi été chassés. Cela contredit le récit des historiens israéliens sur le fait que le maire de Haïfa, Shabtaï Lévy, publia un tract plein d’émotion exhortant les habitants arabes à ne pas quitter la ville où ils avaient vécu de nombreuses années. J’ai interviewé des habitants de Haïfa – des membres du parti communiste qui ne sont pas nationalistes et ne détestent assurément pas Israël. Aucun d’eux n’a jamais entendu parler de ce tract et le jour où il est censé avoir été distribué, la Haganah (l’organisation paramilitaire qui a précédé l’armée) a bombardé les quartiers arabes depuis le Mont Carmel. À Haïfa il n’y a pas eu d’expulsion au sens de gens forcés de monter dans des camions une arme pointée dans le dos. Mais lorsque des quartiers entiers étaient bombardés, les gens se sont rués vers le port. La même chose s’est répétée à Acre et à Jaffa ».

Est-ce que le Premier ministre Ben Gourion a poursuivi une politique ou donné un ordre visant à se débarrasser des Musulmans ?

« Je ne recherche pas une directive ou un document portant la signature de Ben Gourion. Il a évoqué souvent le sujet et je cite ses déclarations dans le livre. Par exemple, le 26 septembre 1948, il a déclaré : ‘une seule chose reste à faire aux Arabes sur la terre d’Israël : fuir’. La direction israélienne a compris et a aussi convenu que, pour l’État juif, moins il y aurait d’Arabes, mieux ce serait. Le thème avait déjà été suggéré à la fin des années 1930. Yosef Weitz, un représentant de haut niveau du Fonds National Juif, soutenait une expulsion massive des Arabes et plaidait pour un transfert de population. Des commandants de l’armée à différents niveaux savaient que la direction voulait et agissait de même. Les massacres n’ont pas été perpétrés partout. Quand on bombarde un village ou un quartier de ville, les habitants s’enfuient. Dans la première moitié de 1948 au moins, ils croyaient qu’ils pourraient revenir. Lorsque les combats prirent fin à Haïfa, de nombreux habitants tentèrent de revenir par bateau de Acre, mais la Haganah les a bloqués ».

Est-ce que votre étude confirme ou prouve qu’il y a eu un nettoyage ethnique ?

« Le but du livre n’est pas de prouver si le nettoyage ethnique s’est produit. Mon désaccord avec (la recension de mon livre dans Haaretz par) Benny Morris n’est pas autour de la question de savoir ‘s’il y a eu ou non nettoyage ethnique’, mais avec la question de savoir si le commandement a oui ou non pris une décision lors d’une réunion bien précise pour mettre en œuvre une politique de nettoyage ethnique ». À cet égard, Manna cite la réponse de Daniel Blatman (Haaretz du 4 août) à une recension de son livre par Morris (Haaretz du 29 juillet). On pourrait penser à la lecture du livre de Morris, note Blatman, que « lorsque Ratko Mladic a décidé de massacrer 7000 hommes et garçons musulmans de Bosnie à Srebrenica en 1995, il a rendu ses ordres publics ».

Manna met certes en évidence que « le premier historien qui a dévoilé le fait que le nettoyage ethnique s’était bien produit et qu’il y a eu aussi des cas de massacres, de viol et d’expulsion, était Benny Morris. Il est arrivé à la conclusion qu’il n’y avait pas de politique (officielle), au vu du fait qu’il n’existe pas de document d’archives faisant autorité. Dans un village la décision est allée dans un sens et ce fut différent dans un autre. Pour autant, il y a un modèle : les soldats perpétraient un autre massacre et procédaient à une autre expulsion et un autre massacre et une autre expulsion, et aucun d’eux n’était poursuivi en justice. S’il n’y avait pas une politique, pourquoi ces criminels de guerre n’étaient pas jugés ? »

Un bon exemple : les atrocités commises dans le village de Safsaf au nord-ouest de Safed, le 30 octobre 1948, qui ont comporté des meurtres, des expulsions et des viols. Manna écrit qu’une femme de la famille de sa femme a été violée et assassinée de sang froid par des soldats de l’armée d’Israël : sa femme, Aziza, a le prénom de la victime du viol. Il a entendu le récit il y a neuf ans, de la bouche d’une femme nommée Maryam Halihal, âgée de 80 ans, qui avait 10 ans à l’époque des faits.

Le viol est considéré comme un déshonneur dans la société arabe. Avez-vous eu des scrupules à publier cette histoire et à donner l’identité des victimes ?

« Le viol génère une honte profonde dans la famille d’une victime. Aziza Sharaida n’est plus en vie aujourd’hui – pourquoi rendre publique sa cruelle histoire et faire honte à sa famille ? Quand j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme, elle m’a dit qu’elle portait le nom d’une cousine, Aziza Sharaida, sans plus de détails. Dans le cadre de ma recherche, j’ai interviewé des membres de la famille de ma femme et Maryam Halihal a décidé de parler de l’incident, dans tenir compte des objections virulentes de son mari.

« Les soldats sont entrés dans la maison familiale et ont tenté de violer Aziza Sharaida devant son mari et ses enfants. Elle a résisté. Les soldats l’ont menacée de tuer son fils de 17 ans, l’aîné, si elle contribuait à résister. Elle a résisté de toutes ses forces et ils ont tué son fils. Les soldats ont menacé de tuer son mari aussi, mais elle a refusé d’obtempérer et ils l’ont tué. Les deux plus jeunes fils qui étaient témoins de cette atrocité, se sont exilés au Liban. La mère de ma femme, parente de la femme qui a été tuée, a décidé, il y a 63 ans de nommer sa fille Aziza. Comme je l’écris dans le livre, même si Haïm Laskov (ultérieurement chef d’état major) a été mis en examen dans l’enquête sur ceux qui avaient perpétré les horreurs de Safsaf, aucun d’eux n’a payé le prix des crimes de guerre qui ont comporté le meurtre de prisonniers, des abus et du viol ».

Manna a commencé sa recherche en 1984. Au cours des années, il a interviewé 120 hommes et femmes et a compilé des documents, des journaux personnels et des lettres datant de cette période, dont certains avaient été planqués dans des tiroirs. Il a aussi compulsé des sources écrites palestiniennes, qui l’ont aidé à confirmer des témoignages oraux. Des Mémoires publiés en arabe et des articles de l’époque, en arabe et en hébreu, ont contribué à sa recherche. Manna a aussi consulté de nombreuses études d’historiens juifs israéliens. Il dit cependant n’avoir pas eu recours à la préférence massive pour les archives israéliennes qui caractérise des historiens tels que Benny Morris. « Le dédain flagrant à l’égard des témoignages oraux et la façon dont les chercheurs en Israël les ignorent sont le reflet d’une attitude de domination » écrit-il dans l’introduction du livre.

Il ne remettra pas le matériau qu’il a collecté pendant ces années à des archives israéliennes. Il le destinera plutôt à l’Université de Bir Zeit près de Ramallah ou à l’Institut d’études palestiniennes de Beyrouth. « Les étudiants palestiniens ne peuvent pas aller à l’Université Hébraïque (de Jérusalem) dit-il.

Des Palestiniens ‘illégaux’

En tant que Musulman né en 1947 à Majd al-Krum et en tant qu’historien ayant fait des recherches particulières sur l’histoire de son village pendant la guerre de 1948, Adel Manna s’est fait une obligation d’écrire l’histoire des 120 000 Arabes qui sont restés en Israël – la génération de ses parents, Hussein et Kawthar.

« Ils ont survécu à la politique d’un gouvernement militaire sous lequel leurs droits étaient bafoués, et malgré cela ils ont pu élever leurs neuf enfants et faire passer en nous le message que personne n’est légitimé à nous traiter comme des inférieurs » dit-il.

Revenant aux épreuves vécues par ses parents dans la guerre de 1948, Manna raconte : « La première personne de Majd al-Krum à avoir eu les yeux bandés et à être collée au mur sur la place du village – avant d’être fusillée par une escouade de six soldats – était le mari de ma grand mère, Zahra » explique-t-il. Ensuite, « en janvier 1949, 536 habitants ont été expulsés, dont des membres de sa famille et ses enfants, et ils ont été des réfugiés au Liban. Son frère a été assassiné par un habitant de Pardes Hannah (village juif) ; son fils, Samih, a été tué en marchant sur une mine. Après la guerre, elle a travaillé comme bonne à Haïfa avec sa fille. Pendant deux ans, mon père « se faufilait » en Israël pour leur rendre visite et récupérer un peu d’argent que ma grand mère avait économisé pour lui et son frère qui étaient au Liban.

Manna avait un an lorsque ses parents furent parmi les nombreux habitants de Majd al-Krum rassemblés dans des camions de l’armée qui les emmenèrent vers l’ouest au village de Al-Birwa (où se situe aujourd’hui le Moshav Ahihoud), puis vers le sud dans la vallée de Jezréel et de Wadi Ara.

« Les camions se sont arrêtés là » raconte-t-il. « Les gens furent sommés de descendre dans les cris de ‘Yallah, allez voir le roi Abdullah’ (en Jordanie). Mes parents passèrent une nuit dans une mosquée de Kafr Ara et de là marchèrent jusqu’à Naplouse (qui faisait alors partie de la Jordanie). Nous avons passé là le dur hiver de 1949. Les gens étaient entassés sous des tentes dans des conditions d’hygiène déplorables. En avril, les Jordaniens ont incité les réfugiés à partir. Mes parents ont décidé d’aller vers le nord et ont rejoint Ein al-Hilweh (au Liban). J’ai frôlé la mort dans le camp de réfugiés, comme d’autres petits enfants ».

À cause d’une maladie intestinale, Manna n’a pas marché avant l’âge de 2 ans et demi. « Une femme du camp a compris que c’était ce qui m’empêchait de me tenir debout et elle m’a préparé une potion d’herbes et d’huile de ricin. Cela a éradiqué les parasites et un ou deux jours après je marchais. Nous sommes retournés en Israël en 1951 dans un bateau de pêche parti du port de Tyr au Liban et qui nous a conduits, nous les Palestiniens ‘illégaux’ à la plage de Shavei Tsion (ceux qui retournent à Sion), au nord d’Acre. Quel symbole » dit Manna avec un sourire.

Comment avez-vous réussi à retourner ?

« Comme beaucoup de Palestiniens de Galilée, mon père n’avait cessé de ‘s’infiltrer’ en Israël. À l’une de ces occasions, il apprit qu’un avocat, Hana Naqara, avait déposé une requête près la Haute Cour de Justice au nom de 43 habitants de Majd al-Krum, chacun d’eux étant retourné plus d’une fois au village mais ayant été refoulé vers le Liban à chaque fois. Naqara a argumenté que ces gens avaient des numéros d’identification (israéliens) – un recensement de la population avait été effectué à Majd al-Krum en décembre 1948, le mois précédant leur première déportation. (Ceux qui avaient reçu un numéro d’identification officiel étaient considérés citoyens). Comme eux, mes parents avaient également des numéros d’identification officiels. De retour au Liban, mon père dit à ma mère : ‘prépare ce dont on a besoin – ce soir nous rentrons au village’.

« Ma mère était enceinte de sept mois, comment allait-elle marcher 40 km ? Père lui dit qu’un pêcheur palestinien du village de Az-Zeeb (Ahziv en hébreu) avait découvert que le transport de réfugiés était plus rentable que la pêche. Enfant, je croyais que mon père était un grand héros pour avoir eu l’idée de notre retour en bateau. Lors de mes recherches pour le livre j’ai appris que de nombreux habitants de Galilée étaient rentrés en Israël par la mer – un sujet qui est en attente de recherches historiques ».

« Ne sois pas un âne »

« Nakba et survie » est dédié à la mémoire du père de Manna. Sa mère, Kawtar (« Eau pure »), 89 ans, vit dans la maison familiale dans le village, et elle a considérablement contribué au livre.

Manna se souvient que les premiers Juifs qu’il a rencontrés alors qu’il était enfant étaient des femmes. À l’époque, il travaillait dans la banlieue de Haïfa à Kiryat Motzkin et Kiryat Bialik à vendre les figues du verger familial. Là, il découvrit non seulement que les juifs vivaient dans des immeubles d’appartements et que des arbres feuillus avaient été plantés le long de la route, mais aussi que les femmes juives étaient très affables. L’une d’elles, du nom de Mme Miller, l’a traité chaleureusement, et quand des policiers sont arrivés pour confisquer les marchandises des camelots arabes, elle a caché ses paniers de figues chez elle.

Adel se souvient de ce que son père lui a dit, « Ne sois pas un âne comme moi, qui ai travaillé comme travailleur manuel toute ma vie, du matin jusqu’au soir, et qui a du mal à subvenir aux besoins de mes neuf enfants. Fais des études, pour que tu aies un emploi avec un bon salaire ».

Manna a obtenu le diplôme universitaire en histoire de l’Université de Haïfa, puis sa maîtrise et son doctorat de l’Université hébraïque de Jérusalem avec la rédaction de sa thèse sur l’histoire du district de Jérusalem à l’époque ottomane. Il se souvient que son conseiller, Gabriel Baer, lui avait recommandé d’éviter des sujets comme la Nakba et le conflit : « Le professeur Baer m’avait laissé entendre que les sujets que j’avais à l’esprit n’aideraient pas un étudiant comme moi à se faire une carrière universitaire. Après coup, j’ai apprécié son conseil ».

La conscience politique de Manna s’est affûtée dans les années 1970, alors qu’il étudiait à Haïfa, logeant dans des dortoirs. Il a été élu secrétaire du Syndicat des étudiants arabes, dont l’activité incluait l’organisation d’évènements culturels et politiques. Son activité politique a eu un prix, dit-il : « J’ai été soumis à des pressions de la part des agents du Shin Bet (le Service de sécurité) qui essayaient de me recruter comme collaborateur et me promettaient qu’en retour, je serais autorisé à devenir enseignant. ‘Que vas-tu faire de ton diplôme d’histoire ?’ m’a demandé un agent du Shin Bet, nommé Carmi. Au lieu de céder à la peur, j’en ai parlé à Gideon Spiro, le rédacteur en chef du journal étudiant.

« Le journal a publié un article intitulé ‘Le Shin Bet harcèle un étudiant arabe’, le 2 février 1972, une semaine avant que je reçoive mon diplôme. L’article a fait scandale dans l’université et dans la presse hébraïque. Et à sa suite, la revue hebdomadaire Haolam Hazeh publia un article de la même veine. Je n’ai pas paniqué. J’ai commencé mes études de maîtrise à l’Université hébraïque et j’y ai été élu au Syndicat des étudiants arabes, qui prit la tête de la résistance contre la ‘protection’ forcée des étudiants arabes, en 1974-1975.

« Depuis le début, j’ai été hanté par l’histoire que j’avais entendue de mon père et d’autres dans le village. Quand j’en parlais à des étudiants (juifs), j’avais toujours la même réponse : ‘Nous n’avons expulsé personne et le seul massacre a été à Deir Yassin (aux abords de Jérusalem, en 1948). Ce sont les Palestiniens qui ont fui, simplement’. Le silence et le déni de la Nakba m’incitèrent à écrire un article intitulé ‘Lettre à un ami israélien’, qui fut publié dans Haaretz, en juin 1984 ».

L’article commençait par une brève description des évènements survenus dans son village en 1948, de sa scolarité philo-sioniste, et du choc que Manna avait subi quand il a appris, en participant aux manifestations contre l’invasion du Liban par Israël en 1982, que deux de ses cousins d’Ein al-Hilweh étaient incarcérés dans le centre de détention de l’armée à Ansar, dans le sud du Liban. Effondré par la nouvelle, il décida alors d’abandonner ses études de doctorat et de se consacrer à écrire un livre sur la Nakba.

Il se souvient : « Mon épouse a été choquée. ‘Es-tu fou ?’ ‘Qu’est-ce que tu vas faire avec un livre pareil ?’ Et elle a insisté : ‘Tu dois finir ton doctorat’. Ce fut une année difficile, 1984. Il y a eu une campagne houleuse pour les élections à la Knesset, les membres de la clandestinité juive qui perpétraient des actes terroristes dans les territoires étaient arrêtés – tout cela a détourné mon attention du (sujet de la thèse) sur l’administration et la société dans le district de Jérusalem entre deux invasions : par Napoléon en 1799, et Muhammad Ali en 1831 ».

Néanmoins, Manna obtint son doctorat avec mention, et par la suite, il fit des recherches postdoctorales à Princeton, où naquit sa fille, Jumana, en 1987. Lui et Aziza passèrent ensuite une autre année à l’étranger, à Oxford, avant de revenir en Israël en 1989. À ce moment-là, il réalisa qu’une carrière académique n’était pas en perspective : « L’université hébraïque m’a proposé un poste d’enseignant universitaire d’un an, non titulaire, au Département des études sur le Moyen-Orient, et j’aurais à rédiger un document de recherche sur l’Égypte au XIXe siècle, et après, ‘nous verrons’. J’ai décidé de me concentrer sur mes recherches sur la guerre de 1948 ».

La priorité première de Manna était l’éducation de leurs enfants. Ils travaillaient tous les deux, et un salaire servait à payer les frais très élevés de la scolarité de leurs trois enfants à l’École internationale anglicane à Jérusalem-Ouest, où la lingua franca est l’anglais. Manna note que son épouse et lui veulent fournir à leurs enfants plus de langues et d’outils intellectuels que les enfants arabes n’en reçoivent généralement en Israël. Il est possible qu’ils aient eu déjà une idée de ce que l’avenir réservait à leurs trois enfants.

Manna mentionne fréquemment le soutien qu’il a reçu d’Aziza. Ils se sont rencontrés en 1974, sur le campus du Mont Scopus de l’Université hébraïque, où elle faisait ses études islamiques. Après son mariage, elle a étudié l’enseignement de la petite enfance et travaillé comme coordinatrice et instructrice dans ce domaine dans la communauté arabe, sous l’égide de l’Université hébraïque. Adel, alors chercheur émérite à l’Institut Van Leer de Jérusalem, s’est d’abord impliqué dans l’administration et la gestion du Centre pour l’étude de la langue, de la société et de la culture arabe, au Collège Beit Berl à Kfar Sava. Après, il a dirigé le Centre pour l’étude de la société arabe en Israël, à Van Leer, jusqu’en 2007. De 2009 à 2012, il a dirigé l’Institut académique pour la formation des enseignants arabes à Beit Berl.

« De mon point de vue », dit-il, « ce fut la fermeture du cercle en ce qui concerne le Shin Bet, dont l’agent à Haïfa m’avait assuré en 1972 que je ne serais jamais enseignant en Israël à cause de mon activité politique ».

Lui et son épouse vivent à Shoafat, un quartier palestinien de Jérusalem-Est. Ironiquement, leurs enfants n’y sont pas restés : tous les trois ont quitté le pays. L’aîné, Fadi, 41 ans, un avocat qui a trois enfants, vit aux États-Unis où il est vice-président et conseiller général associé chez HP. Shadi, 37 ans, est ingénieur logiciel ; lui et son épouse vivent à Barcelone. Jumana Manna, artiste et réalisatrice, partage son temps entre Berlin et Jérusalem. (Nous l’avons rencontrée au MUCEM lors de manifestation sur la Palestine). Son film documentaire de 2015, « Une substance magique coule en moi », est un regard sur les traditions musicales des communautés ethniques à Jérusalem dans les années 1930, telles que compilées à l’époque par l’ethnomusicologue juif-allemand Robert Lachmann.

« Nous sommes restés seuls » dit Manna. « Cela fait partie de la dure réalité ici. Mon fils Fadi est arrivé à un niveau professionnel qu’un Arabe en Israël ne peut atteindre. Shadi a travaillé en Israël pendant un certain temps, mais il a senti qu’il lui était constamment rappelé le ‘privilège’ qu’il avait, en tant qu’Arabe, d’être employé en ingénierie logicielle. Finalement, il en a eu assez et il m’a dit, ‘Je ne veux pas être l’Arabe des juifs’. Il est parti aux USA, où il a obtenu sa maîtrise en gestion et un emploi dans une société américaine ».

Vos enfants pensent-ils que vous êtes restés en Israël au prix d’être ‘les Arabes des juifs’ ?

« Nos enfants ont compris que peu d’options s’offraient à nous. Comme membre de l’ancienne génération, je suis l’un de ceux qui sont restés. Dans leur perception, je me suis habitué aux Juifs et à leur traitement des Arabes. Ils pensent que malgré mes origines dans la maison de mon père, comme fils d’un travailleur de la construction ayant élevé neuf enfants, et que même si j’ai travaillé très dur et reçu un doctorat avec mention, peut-être je n’ai pas eu ma titularisation parce que je suis musulman. Je ne sais pas. Les enfants n’ont pas voulu vivre une expérience semblable ni se sentir inférieurs aux Juifs ».

source : Dalia Karpel pour Haaretz
Photographies d’œuvres de Jumana Manna, fille de l’historien Adel Manna.

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