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L’histoire miraculeuse du premier hôpital universitaire de Cisjordanie, et de son « très israélien » directeur

lundi 9 octobre 2017

Faites la connaissance de l’homme qui a effectué la première transplantation d’un cœur artificiel en Palestine.

C’est l’hôpital le plus tranquille où je suis allé, probablement aussi le plus propre et le mieux entretenu. Les heures de visite sont terminées depuis midi, et c’est le silence maintenant qui prévaut dans les couloirs. Sur chaque mur, des affiches vous disent avec une régularité presque obsessionnelle que vous devez obligatoirement vous laver les mains. Il n’y a qu’un seul patient dans l’unité de soins intensifs cardiaques qui, dans son enfance, est allé à l’école avec le Premier ministre palestinien Rami Hamdallah qui appelle maintenant pour savoir comment va l’homme, après avoir appris qu’il pourrait être mort. C’est aussi Hamdallah, qui est le président du conseil d’administration de l’hôpital, qui a recruté le directeur général de l’institution, Saleem Haj-Yahia.

L’histoire du professeur Haj-Yahia, comme celle de l’hôpital universitaire national An-Najah, premier hôpital universitaire dans les territoires, est une histoire merveilleuse, et elle se déroule à Naplouse, sur le sommet du mont Ebal. Quand l’hôpital a été inauguré, il y a trois ans et demi de cela, il avait 217 lits et un effectif d’environ 100 médecins. Aujourd’hui, les bulldozers sont au travail à la section 4, une tour de 15 étages qui coûtera 100 millions de dollars. Quand elle sera ouverte, nous espérons dans les cinq ans, l’établissement aura 800 lits.

À l’heure actuelle, l’hôpital An-Najah possède un équipement médical à la pointe de la technologie, allant des scanners IRM aux cœurs artificiels. Le seul équipement essentiel toujours manquant est un scanner PET/CT (médecine nucléaire), utilisé pour le diagnostic et le traitement du cancer. Les fonds nécessaires à son acquisition ont été augmentés, mais Israël interdit de l’importer.

« Les Israéliens pensent que nous sommes tellement doués que nous pourrions nous en servir pour fabriquer une bombe atomique » plaisante Haj-Yahia, avec un sourire ironique.

L’histoire de l’hôpital, comme celle de son directeur, fait voler en éclats les stéréotypes et les idées préconçues, particulièrement ceux nourris par les Israéliens – une technologie médicale ultrasophistiquée à Naplouse, et un cardiochirurgien de renommée mondiale de la ville venant de Taybeh, dans le centre d’Israël.

Haj-Yahia, un homme d’environ 50 ans, a étudié le droit pendant deux ans à l’Université de Tel Aviv avant de passer à l’École de médecine de l’Institut de technologie Technion, à Haïfa. Son père possède un doctorat en criminologie ; son frère, Samar, est au conseil d’administration de la banque Leumi. Au centre médical Sheba, Tel Hashomer, près de Tel Aviv, où Haj-Yahia a fait son internat en chirurgie cardiaque et thoracique, le directeur de l’institution de l’époque, le professeur Zeev Rotstein, l’appelait le « prince arabe », raconte Haj-Yahia. Il a fait partie du personnel Sheba comme médecin-chef pendant un an environ, jusqu’à ce que l’un des grands cardiochirurgiens et spécialistes de la transplantation cardiaque au monde, Sir Magdi Habib Yacoub, d’origine égyptienne, l’invite à l’Imperial College de Londres.

Ce fut le tremplin dans la carrière internationale du jeune médecin de Taybeh, au cours de laquelle il a accompli des opérations et des transplantations cardiaques – en utilisant à la fois des organes humains et des organes artificiels – de Riyad à Johannesburg (où l’un de ses patients était rabbin).

« Je faisais des transplantions comme vous, vous mangez de l’hoummos » dit Haj-Yahia.

Ces jours-ci, il donne aussi des conférences à l’Université de Bristol, en plus de son travail en Cisjordanie. Son épouse, Lana Haj Yahia, actrice de théâtre, vit avec les trois enfants du couple à Glasgow, où Saleem a monté un programme national de transplantations de cœurs artificiels pour l’Écosse. Tous les dix jours, il s’envole pour l’Écosse retrouver sa famille – il a les deux nationalités, israélienne et britannique – et il rentre à Naplouse trois ou quatre jours plus tard. De retour à l’hôpital, où il continue d’opérer, il passe généralement ses nuits à dormir sur un lit de camp, dit-il. Cette semaine, ses enfants, dont leur anglais est meilleur que leur arabe, sont venus comme tous les étés rendre visite à leurs grands-parents, à Taybeh.

Avec son comportement élégant, ses yeux bleus et ses cheveux soigneusement coiffés, Haj-Yahia ressemble plus à un pilote ou à une star de cinéma qu’à un directeur d’hôpital. Il affirme que l’inspiration pour une pensée innovante et son penchant vers la technologie découlent de sa vie en Israël.

« Je suis très israélien » reconnaît-il, « mais sans le culot ni le manque de manières des Israéliens. Je me sens triste à voir comment on a perdu la capacité de voir l’autre côté. La paix n’est possible que si vous reconnaissez l’existence de l’autre peuple, qui ne vous est pas inférieur de quelque manière que ce soit  ».

Le sol recouvert de marbre brille dans les couloirs, grâce aux grandes fenêtres à travers lesquelles se répand la lumière. Naplouse s’étend en-dessous dans une vue spectaculaire. L’homme des relations publiques de l’hôpital, Samar Rashib, est un jeune violoniste, formé à Jérusalem-Est.

Certains des jeunes patients du département d’hématologie et oncologie pédiatrique, dont les murs sont décorés de tableaux aux couleurs vives, attendent une transplantation de moelle osseuse ; d’autres se remettent de la procédure. Les 45 lits de l’unité de dialyse servent actuellement pour les 260 patients environ de toute la Cisjordanie. Des photos de Haïfa, Acre, Jaffa et Jérusalem, dans les couloirs, sont probablement le seul élément national qui est visible ici.

Les fonds pour la construction de l’hôpital proviennent de donations, principalement du Koweït et d’Arabie saoudite, mais aussi de donateurs individuels. Le gouvernement du Japon a donné le scanner IRM. Un homme d’affaires palestinien, Munib al-Masri, un voisin du mont Gerizim, la colline opposée, a contribué à hauteur d’un million de dollars. Quant à l’Autorité palestinienne, elle doit carrément de l’argent à l’hôpital. Sa dette pour les coûts d’exploitation impayés qu’elle s’est engagée à couvrir monte actuellement à 90 millions de shekels (25 millions de dollars).

« Bien sûr, il y avait quelque chose de ‘national’ à propos de mon retour ici » dit-il. « J’ai voulu prouver que oui, nous le pouvons. Ma devise est : ne cherchez pas d’excuse. Pas l’occupation et pas la situation économique difficile ».

L’hôpital est situé sur une étendue de terre au flanc du mont Ebal, non loin d’un poste des Forces de défense d’Israël. En 2006, craignant qu’Israël n’exproprie la terre, l’association à but non lucratif qui la possédait décida d’en faire don à l’Université An-Najah, pour la création d’un centre hospitalo-universitaire (CHU).

L’Université An-Najah possède une énorme école des sciences médicales et de la santé, avec environ 4000 étudiants – la plus importante du Moyen-Orient. Pendant quelques années, Haj-Yahia fut le doyen de sa faculté. Maintenant, les étudiants en médecine y ont un CHU où ils peuvent acquérir une expérience clinique.

L’extrait de la vidéo que nous voyons montre la réponse enthousiaste que les étudiants ont faite à Haj-Yahia après qu’il eut réussi la première transplantation d’un cœur artificiel en Palestine, en janvier 2016. Des centaines d’entre eux l’ont accueilli avec des ballons et des cris de joie à tous les étages du bâtiment, dans une démonstration hautement émotionnelle. Les étudiants palestiniens sont manifestement ravis de cette transplantation cardiaque « made in Palestine ».

« Ne laissez personne vous dire qu’il y a meilleure nation que la vôtre » dit le professeur, en remerciant les étudiants.

Pour Haj-Yahia, la création de l’hôpital est un élément d’un processus de nation en construction. Jusqu’à son arrivée, les habitants de Naplouse recevaient généralement des soins à l’hôpital Rafadiya, une institution gouvernementale locale, mais dans les cas les plus compliqués, les patients étaient dirigés sur des hôpitaux israéliens. Haj-Yahia veut mettre fin à cette pratique : arriver à une situation où les patients n’auront plus à compter sur un renvoi vers des spécialistes israéliens pour être soignés. Il y a des raisons économiques à cela : l’hôpital An-Najah peut assurer un traitement pour un coût bien moindre que celui que le système de santé israélien fait payer à l’Autorité palestinienne. Et bien sûr, il y a aussi des raisons nationales : prouver que, oui, ils le peuvent.

Haj-Yahia : « J’ai effectué des opérations dans des maisons royales dans le monde entier, et je suis venu ici pour découvrir que tout ce que les gens voulaient de moi, c’était que je les envoie à Tel Hashomer ou Hadassah (des hôpitaux de Jérusalem). Cela dure depuis 50 ans. Ce que je veux dire, ce n’est pas que nous avons créé le ‘Hadassah palestinien’. Mon ambition va bien au-delà d’un Hadassah ».

La fierté nationale est l’une des valeurs que le professeur souhaite inculquer à ses étudiants, et pour lui, l’établissement d’An-Najah donne aux Palestiniens une raison amplement suffisante pour cela. La vidéo met l’accent sur une approche modeste, humanitaire et antimatérialiste. Dans une société où le traitement médical se fonde surtout sur le privé, le personnel de l’hôpital a l’interdiction de s’engager dans un travail à l’extérieur de son enseignement à l’université.

Cette année, 80 Arabes israéliens étudient la médecine à An-Najah ; en tout, depuis que la faculté de médecine s’est ouverte en 1999, il y en a eu environ 400. Au total, les Arabes israéliens représentent à peu près 3000 des 20 000 étudiants de l’Université An-Najah. Pour beaucoup d’entre eux, elle a remplacé les universités et facultés de Jordanie. Grâce à ce contact avec ces milliers d’étudiants, Haj-Yahia pense être en mesure d’aider à former une génération de jeunes palestiniens. À un moment où les gens cherchent seulement à quitter les territoires, il pense que son retour en Palestine – notamment en tant qu’Arabe israélien – est un exemple pour les autres. Il dit à ses étudiants qu’ils ont besoin de se rendre à l’étranger pour étudier, mais ils ont aussi de bonnes raisons pour revenir ici, que le changement peut être fomenté ici. Il leur enseigne aussi que le médecin n’est pas Dieu, et que ce n’est pas une personne au centre de tout : le patient, lui, est le centre. Il a également élaboré un programme spécial pour créer un réseau de médecins de famille dans les territoires, qu’il considère comme un domaine insuffisamment développé.

« Dans cette société, les gens vont chez le médecin qu’ils considèrent comme ‘le meilleur’ – peu importe qu’il soit neurologue et qu’ils aient un problème à une jambe » observe-t-il.

Environ le quart des patients de l’hôpital An-Najah viennent de la bande de Gaza assiégée. Haj-Yahia espère construire un petit motel sur place pour accueillir les familles des patients venant de là-bas et d’autres zones éloignées. Il rêve aussi de développer un tourisme médical à partir des États arabes, et d’autres initiatives qui amélioreront la situation économique de l’hôpital, tel qu’un département de chirurgie plastique et de traitement de la stérilité. La chirurgie oculaire au laser coûte ici le quart de ce qu’elle coûte au Centre médical privé grand luxe de Herzliya, dit-il. Son hôpital entretient un réseau de liens avec d’importants centres médicaux à l’étranger, en plus des établissements israéliens. Et il y a même une opération qui a été effectuée à l’hôpital An-Najah, et qui ne l’a pas été à Hadassah : la transplantation de deux cœurs artificiels sur un patient. Les yeux de Haj-Yahia se mettent à briller de joie quand il en parle. Tout cela montre que, oui, nous le pouvons.

source : Gideon Levy et Alex Levac pour Haaretz