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Le maintien des femmes palestiniennes d’Israël en marge de l’économie

jeudi 12 octobre 2017

La part des Palestiniennes dans le marché du travail est une des plus basses du monde, alors que celle de leurs homologues juives est l’une des plus fortes. Bien que les représentants du gouvernement israélien aient publiquement déclaré que le pays doit stimuler l’économie des Palestiniens en Israël, particulièrement en promouvant l’emploi des femmes palestiniennes, leurs déclarations n’ont pas été suivies d’actes.

Il n’est pas surprenant que le développement palestinien soit relégué au second plan dans la politique israélienne. La population minoritaire, qui représente environ 21% des 8,7 millions de la population d’Israël, souffre de la pauvreté, de la marginalisation et de la discrimination de la part du gouvernement israélien depuis la Nakba. En outre, pendant cette dernière décennie, les actes d’Israël ont conduit à une détérioration plus profonde de la relation entre les Palestiniens et les institutions de l’état et la communauté juive. La guerre au Liban en 2006 et les guerres à Gaza en 2008 et 2014, par exemple, ont d’autant plus isolé les citoyens palestiniens d’Israël.

La lutte des femmes palestiniennes pour l’emploi est emblématique de l’oppression systématique par Israël de cette population minoritaire. Le faible nombre de femmes sur le marché du travail n’est pas, comme on le croit généralement, simplement dû à la culture “traditionnelle” palestinienne ou musulmane. Bien que par le passé des obstacles sociaux empêchaient les femmes palestiniennes de travailler à l’extérieur de la maison, de profonds changements politiques et économiques dans la société palestinienne ont contribué à une plus grande acceptation et promotion de tels emplois. Ce sont plutôt les politiques de l’état israélien envers les travailleuses palestiniennes qui sont au cœur de leur marginalisation dans la production et l’emploi.

Dans cet article, Suheir Daoud aborde la marginalisation des femmes palestiniennes sur le marché du travail israélien. Elle étudie le manque de soutien apporté aux femmes palestiniennes travaillant dans la sphère publique, comme problème faisant partie intégrante à la fois de la politique passée et de la politique actuelle d’Israël. Politiques qui ont pour objectif d’isoler et de contrôler le potentiel de la minorité palestinienne afin de servir les intérêts de la majorité juive. Elle conclut avec des recommandations sur ce que les Palestiniens peuvent faire pour promouvoir l’émancipation et l’emploi des femmes palestiniennes en Israël.

Une marginalisation économique depuis la Nakba

La marginalisation des femmes palestiniennes sur le marché du travail israélien et, plus généralement, l’obstruction au développement économique palestinien en Israël, sont des objectifs fondamentaux d’Israël depuis la Nakba.

Après 1948, Israël adopta une politique économique capitaliste afin de s’intégrer à l’économie mondiale. L’un de ses principaux objectifs était d’absorber et d’employer les immigrés juifs. Cet objectif fut réalisé en expropriant les Palestiniens. Des milliers d’entre eux perdirent leurs terres et leurs maisons.

En conséquence, en deux décennies de régime militaire à la suite de l’établissement de l’Etat d’Israël, les femmes palestiniennes travaillèrent principalement en tant que femmes de ménage ou couturières dans les villages arabes, particulièrement dans le Nord. Les autres facteurs contribuant à leur marginalisation professionnelle furent le peu d’opportunités d’emploi dans les villages et villes arabes et un faible taux d’alphabétisation.

La guerre de 1967 engendra des changements fondamentaux dans l’économie israélienne, avec un afflux de capitaux, d’investissements et d’aides qui créèrent de nombreux emplois. Ceci contribua à une augmentation du niveau de vie, et contraint les femmes palestiniennes en Israël à entrer sur le marché du travail rémunéré afin d’assurer des ressources supplémentaires pour soutenir leur famille et prendre part à l’amélioration des conditions.

Il était toutefois encore difficile pour les femmes palestiniennes de trouver un emploi au fil des années. Dans les années 90, près d’un million de Russes juifs immigrèrent en Israël après la chute de l’Union Soviétique. La majorité de ces immigrés possédaient des diplômes d’études supérieures et obtinrent des emplois tels que médecins ou infirmiers. Les Arabes instruits avec des compétences similaires furent remplacés. En parallèle, les Russes non qualifiés, particulièrement les femmes, furent employés pour faire le ménage ou pour travailler dans les hôtels et les usines, conduisant au licenciement généralisé des femmes palestiniennes qui occupaient ses postes depuis des décennies.

Le traité de paix de 1994 entre Israël et la Jordanie contribua également à la marginalisation économique des femmes palestiniennes. L’accord ouvrit la porte aux investissements israéliens en Jordanie, incitant Israël à y ouvrir de nombreuses usines, ainsi qu’en Egypte. De nombreuses Palestiniennes perdirent leurs emplois en Israël, notamment dans le vêtement et le textile, et les opportunités d’emploi dans ce secteur diminuèrent. Au milieu des années 90, le nombre de Palestiniennes travaillant dans les usines de textile israéliennes baissa de 10 700 à 1 700. En outre, Israël fit venir des milliers d’ouvriers étrangers pour travailler dans les secteurs de l’agriculture et de la construction, provoquant une diminution de la part de travailleurs palestiniens parmi eux, particulièrement les femmes, qui accomplissaient les travaux agricoles saisonniers.

Plus instruits mais toujours sans emploi

L’émigration de milliers de villageois palestiniens vers les villes israéliennes pour trouver du travail après la guerre de 1967 eut un impact significatif sur la structure du village et de la famille arabe. L’expropriation des terres par Israël et la transformation des Palestiniens en une main d’œuvre bon marché se traduisit par la perte de leur revenu agricole. Les grandes familles palestiniennes s’urbanisèrent et s’éclatèrent, et les familles nucléaires devinrent plus répandues.

Ces changements affectèrent les relations économiques et sociales des Palestiniens, notamment leurs comportements concernant l’instruction des filles. L’instruction des filles et des femmes devint plus répandue quand la nouvelle génération s’ouvrit aux concepts de liberté, d’égalité sociale et de droits des femmes. Et parce que les Palestiniens en Israël réalisèrent que l’instruction était la plus importante stratégie pour réussir dans la société, l’inscription des jeunes Arabes, dont les femmes, dans les universités israéliennes augmenta après la fin du régime militaire.

Les Palestiniennes instruites construisirent alors leurs carrières, particulièrement dans les secteurs de l’éducation et de la santé, et apportèrent une contribution supplémentaire et souvent la principale source de revenus de leur foyer. Elles occupaient souvent des postes d’enseignantes dans les écoles arabes et finirent par monopoliser la profession. Et au cours des deux dernières décennies, les palestiniennes en Israël s’investirent dans de nombreux secteurs professionnels non traditionnels, notamment le droit, la justice, la médecine, les arts, la production de films, et l’ingénierie. L’indépendance économique des femmes qui travaillent sensibilisa les autres femmes sur la multiplication des opportunités.

Cependant, les femmes palestiniennes qui travaillent sont restées une exception plutôt que la règle. Bien que l’employabilité augmente pour les femmes instruites, la participation des Palestiniennes sur le marché du travail israélien n’est pas proportionnelle à leur niveau d’instruction. Leur taux de participation est l’un des plus bas au monde, 21%. Ces chiffres sont restés à peu près constants pendant plus de deux décennies, alors que le taux de participation des femmes juives a augmenté pendant la même période — de 47% en 1990 à 59% en 2016. Le taux actuel pour les femmes juives est l’un des plus élevés au monde, dépassant même celui des Etats-Unis à 56%. Alors que les chiffres de l’ONU montrent une augmentation constante de la participation des femmes aux emplois rémunérés au niveau mondial au cours des dernières décennies, le faible taux d’emploi des femmes palestiniennes en Israël nous dit autre chose.

Ce que les Palestiniens peuvent faire

Puisque l’idéologie et les pratiques d’Israël sont principalement destinées à exclure les Palestiniens, particulièrement les femmes, de l’emploi et du développement, les Palestiniens en Israël doivent prendre l’initiative de dessiner et mettre en œuvre des stratégies qui fassent avancer la participation des femmes dans la sphère publique.

Voici quelques recommandations d’actions :

Les citoyens palestiniens doivent organiser des campagnes internationales de lobbying pour faire pression sur le gouvernement israélien pour qu’il remplisse ses obligations devant l’OCDE et autres organisations internationales qui préconisent l’égalité, sans discrimination basée sur le sexe, la race, et autres facteurs.

Le Haut Comité de Suivi pour les Citoyens Arabes d’Israël (The High Follow-Up Committee for Arab Citizens of Israel) doit jouer un rôle clé comme organe politique national représentant tous les Palestiniens en Israël, et développer des mécanismes clairs et intégrés pour aborder le problème de la marginalisation des femmes palestiniennes sur le marché du travail. Le Haut Comité doit également mener une étude annuelle sur l’initiative “Vision pour l’avenir des Arabes palestiniens en Israël” de 2006 afin d’examiner l’impact de sa mise en œuvre et soumettre, si besoin, des recommandations supplémentaires ou complémentaires.

Les autorités palestiniennes doivent se coordonner afin de créer un réseau alternatif de transports et ouvrir des gardes d’enfants dans les villes et villages palestiniens.

La société civile et les organisations de droits humains doivent éduquer les femmes sur leurs droits et sur la manière de lutter contre les difficultés et l’exploitation au travail. Ces organisations doivent fournir un soutien juridique aux femmes portant réclamation ou plainte dans des cas de discrimination et d’exploitation.

D’autres initiatives peuvent être prises par les médias, les communautés et les dirigeants palestiniens. Seules des actions concertées et intégrées peuvent permettre aux femmes palestiniennes d’Israël de commencer à réaliser leur potentiel et à exercer les droits.

Suheir Abu Oksa Daoud
Source : Al-Shabaka