Féministe et sioniste, cette avocate israélienne défend contre tous Ahed Tamimi, l’ado activiste palestinienne emprisonnée par Tsahal.

Féministe et sioniste, cette avocate israélienne défend contre tous Ahed Tamimi, l’ado activiste palestinienne emprisonnée par Tsahal.

Le tribunal militaire d’Ofer, en Cisjordanie, est un préfabriqué de tôle blanche au bout d’un labyrinthe grillagé, guère plus grand qu’une salle de classe. Israël y juge pêle-mêle terroristes tueurs de colons, enfants lanceurs de pierres, activistes pacifiques. Et, depuis le 13 février, une gamine gifleuse de soldats nommée Ahed Tamimi, 17 ans, dont le visage de « Jeanne d’Arc palestinienne » (boucles blondes, yeux azurs) en a fait la dernière icône de son peuple.

A Ofer, le taux de condamnation dépasse les 99 %. Compliqué pour un avocat d’en faire son prétoire de prédilection. C’est pourtant le choix de l’Israélienne Gaby Lasky, qui s’est fait une spécialité de défendre les grandes figures de la cause palestinienne, et, de l’autre côté de la ligne verte, de tous les « gauchistes » que le gouvernement peut avoir dans le collimateur et l’opinion publique en dégoût.

Gaby Lasky - Photo Olivier Fitoussi pour Libération

Quand elle se présente, en faisant de grands gestes méridionaux, passant et repassant la main dans ses cheveux, Gaby Lasky décline toujours le titre de « civil rights lawyer », avocate des droits civiques. « Les droits, c’est le plus important pour moi. Même si je me bats contre la colonisation, si un enfant de colon est jeté en prison comme Ahed, je le défendrai », raconte-t- elle dans son bureau de la mairie de Tel-Aviv (elle y a été élue conseillère municipale en 2013). Lorsqu’on l’a vu plaider, lors d’une audience réclamant le placement sous résidence surveillée de l’adolescente sous les verrous depuis mi-décembre, on s’est dit : « C’est la seule à y croire. » Autour d’elle, personne ne semblait prendre les choses au sérieux. Dans la salle pleine comme un œuf mais vide d’attention, Gaby Lasky incarnait une idée ou, a
minima, un cliché de la justice : l’avocate en robe, qui pointe du doigt, qui lève la voix, qui secoue des feuilles. Qui ironise, qui accuse, qui s’indigne.

Le juge militaire n’en a eu cure. Ahed Tamimi est retournée au trou et, désormais, le procès est à huis clos (prochaine séance mi-mars, l’étirement sans fin de la procédure étant un art militaire). Quand on la rencontre, c’est la première question qu’on lui pose. Est-ce qu’elle y croit encore ? La réponse fuse : « Le tribunal militaire est un organe de l’occupation. Son rôle n’est pas de rendre la justice mais de perpétuer l’occupation. Partant de là, on ne peut pas dire que les Palestiniens qui passent par ces tribunaux reçoivent réellement la justice. » A-t- elle l’impression de se battre contre des moulins, voire de fournir au système un vernis de légitimité ? Je fais ce que je fais parce que je suis une optimiste. Je ne crois pas au déterminisme, je pense que tout est une question de détermination. » Une pause. « Mais on vit une
époque très sombre, c’est sûr. »

Pour Gaby Lasky, le cas Tamimi, hormis sa médiatisation, est semblable à celui des dizaines de mineurs emprisonnés qu’elle a pu défendre. Il pose, selon elle, encore et toujours la même question : « A-t- on le droit de résister à l’occupation ? » Le combat de sa vie. « C’est mon karma : je suis née en 1967 », l’année où Israël, vainqueur de la guerre des Six Jours, a pris le contrôle de la Cisjordanie. L’occupation, censément temporaire, est désormais un tabou normalisé. L’ancienne secrétaire générale du précurseur et historique mouvement La Paix maintenant ne se taira pas pour autant. La société s’enfonce dans la dissonance cognitive, pas elle. « Ce que l’on se permet pour des questions de "sécurité" en Cisjordanie et cette façon d’oublier tout ça dès qu’on passe la ligne verte, ça a profondément changé la psyché collective. » Elle se désole d’un monde « trumpisé », où le faux et le vulgaire mène le jeu démocratique : « Avant, mes adversaires pouvaient dire : " Je ne suis pas d’accord, mais je te respecte parce que tu penses faire ce qui est moral. » Désormais, elle est une « traîtresse », membre d’une « cinquième colonne ».

« Franchement, je ne me trouve pas très radicale, je suis centriste », s’exclame l’élue Meretz, le plus à gauche des partis sionistes. Gaby Lasky est née au Mexique, d’une mère médecin, plutôt religieuse, et d’un père homme d’affaires, laïque. Ses grands-parents avaient fui la Pologne avant la Seconde Guerre mondiale. « Fervente sioniste »
comme le reste de sa famille, elle fait son alyah (la « montée » en Israël) en 1982, accompagnée de sa mère, qui la place dans un pensionnat agricole, dans le sud du pays. Devant nous, elle mime la traite des vaches en riant. Elle fait son service militaire dans les corps d’éducation et jeunesse de Tsahal, le service d’éducation civique des soldats. Vingt ans plus tard, elle défendra des lycéennes qui refuseron de porter l’uniforme. A la fac de Tel-Aviv, elle étudie la socio, l’histoire de l’art, l’anthropologie et se politise vite. Syndiquée et élue, elle milite pour le droit des femmes dans le campus, invite des speakers palestiniens à l’université… Après l’élection d’Yitzhak Rabin, elle devient assistante parlementaire d’un député Meretz, se passionne pour la mécanique parlementaire et le droit. Le début des années 90 est « grisant » : « C’était enfin notre tour, notre agenda prenait vie. Et puis il y a eu l’assassinat d’YitzhakRabin… »

Sa première affaire : une révolte étudiante, des activistes en garde à vue. Son mentor, Amnon Zihoni, ténor du barreau, lui donne une seule consigne : « Tu ne rentres pas tant que tu n’as libéré personne. » « Alors, explique Lasky, j’ai réveillé mon premier juge à 2 heures du matin. » Pour Issa Amro, figure palestinienne de la résistance pacifique à Hébron en attente de son procès à Ofer : « Gaby, c’est mon
héroïne. Elle est toujours là. Je ne sais pas combien de fois j’ai pu l’appeler en plein milieu de la nuit. »
L’avocate rêve d’entrer à la Knesset : « Les vrais patriotes, c’est nous, la gauche. Sans paix ni deux Etats, on aura soit l’apartheid soit un Etat binational où les Juifs seront en minorité… La fin d’Israël dans les deux cas. »
Gaby Lasky a des jumeaux de 8 ans et porte toujours du noir. Elle s’est mariée à New York, « avec un homme qui est dans les ordinateurs ». Pas question de passer devant le rabbin. « C’est impensable qu’un pays moderne n’accepte que le mariage religieux, et en plus, uniquement orthodoxe ! » Par opposition, elle célèbre des unions hétéros et homos au sein d’une organisation appelée Havaya, non reconnue par
l’Etat. « On tente de poser les bases d’un rituel juif et laïque, qui respecte les femmes et les minorités religieuses. » Ses amis ne lui connaissent pas de passe-temps. Elle-même hésite quand on lui pose la question. Elle évoque ce qu’elle fait à la mairie : les campagnes contre le harcèlement sexuel, la planification d’espaces ombragés et de potagers publics. C’est sûr, ça change des affaires de torture en prison. « Ah si, s’interrompt-elle, j’aime bien jongler avec des bolas… Mais je n’en suis pas encore au stade où j’y mets le feu. » Assez de dossiers brûlants pour l’instant.

18 mars 1967 Naissance à Mexico.
1997 Devient avocate.
2000-2001 Secrétaire générale de La Paix maintenant.
13 février 2018 Début du procès à huis clos d’Ahed Tamimi.

Guillaume Gendron
Source : Libération

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