Et si les colons causaient la perte d’Israël…

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En menaçant la solution à deux États, la colonisation galopante met aussi en péril la notion d’État juif, fondement du sionisme.

Alors que le pays fête le 70e anniversaire de la proclamation de l’État d’Israël, une sourde angoisse s’empare de ses élites. Les ultras de la colonisation ne sont-ils pas en train de pratiquer la pire des politiques de gribouille ? Pour accomplir leur rêve d’annexion de la Cisjordanie, les colons, qui dominent aujourd’hui le gouvernement de Benyamin Netanyahou, nient une réalité démographique pourtant évidente.
Le débat s’est enflammé, le 26 mars, au sein d’une commission organisée en urgence à la Knesset, le Parlement israélien. Une simple addition a réveillé une peur existentielle qui, autrefois, s’ancrait dans la menace de guerre avec les pays arabes.

Cette fois, le péril vient de la politique israélienne elle-même. Si Israël s’empare de tous les territoires palestiniens pour ne plus faire qu’un État, les 5 millions de Palestiniens qui vivent actuellement en Cisjordanie et à Gaza ajoutés aux 1,8 million d’Arabes de nationalité israélienne seraient plus nombreux que les 6,5 millions de juifs israéliens. Israël se trouverait alors face à un dilemme redoutable : ou bien prendre le risque de perdre la majorité politique, ou bien assumer officiellement un système d’apartheid.

Cette dernière hypothèse ne fait pas peur à Ayalet Shaked, la ministre de la Justice de Netanyahou, qui n’a pas hésité à déclarer que les juifs devraient garder le pouvoir « même si c’est aux dépens des droits de l’homme ». Une parfaite définition d’un État d’apartheid, en somme, dans lequel les Arabes n’auraient pas le droit de vote. La centriste Tzipi Livni préfère, elle, mettre en garde les Israéliens : « Si nous ne renonçons pas à nos rêves illusoires d’annexion, nous allons perdre notre pays. »

Côté palestinien, cette perspective alimente une nouvelle stratégie appréciée dans les milieux intellectuels. Si les deux États ne sont plus possibles en raison d’une colonisation intensive qui a brisé la continuité territoriale au centre de la Cisjordanie (la fameuse « zone E1 », à l’est de Jérusalem), il faut avancer une autre revendication : celle d’une citoyenneté égale pour toutes les populations, de la Méditerranée au Jourdain. La menace est brandie à mots à peine couverts par les plus hauts responsables. « La solution à deux États a été détruite », a affirmé le 19 janvier, sur France 24, Saeb Erekat, le négociateur en chef de l’Autorité palestinienne. Et Mahmoud Abbas est allé plus loin, le 20 février, à la tribune de l’ONU : « Cette politique de colonisation menace la solution à deux États qui fait l’objet d’un consensus international, et je mets en garde : [elle] menace aussi la structure, voire l’existence, de l’Autorité palestinienne. » Traduction : si l’Autorité palestinienne, née des accords d’Oslo de 1993, n’a plus de raison d’être, Israël devra prendre en charge les salaires des fonctionnaires, assurer la viabilité des Territoires et assumer la politique sécuritaire. Car, ce n’est pas le moindre paradoxe, l’Autorité palestinienne, violemment critiquée aujourd’hui par beaucoup de Palestiniens, est la dernière institution qui donne un semblant de réalité aux accords d’Oslo et à la solution à deux États.

Dans la bouche du successeur d’Arafat, c’est une manifestation de dépit, qui vient après la décision de Donald Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem. Une décision qui porte un coup terrible à la solution à deux États. Le vieux dirigeant palestinien (83 ans) semble avoir compris que les États-Unis n’étaient pas un médiateur dans cet interminable conflit, mais l’allié inconditionnel d’Israël. Reconnaître que la solution à deux États est menacée, c’est aussi avouer l’échec d’une stratégie de négociation avec Israël, qui fut celle de Yasser Arafat depuis la fin des années 1980.

Un homme, pourtant, est convaincu qu’il ne faut pas renoncer à la solution à deux États. C’est le fondateur du Centre d’informations alternatives (AIC), Michel Warschawski. Cette grande figure de l’anticolonialisme estime qu’Israël « ne renoncera jamais au caractère juif de l’État ». Pour lui, « la pensée dominante en Israël est toujours la pensée sioniste issue du XIXe siècle, d’un État-nation juif ». Il est persuadé qu’en dernier ressort, et au bord du gouffre, Israël relancera l’hypothèse d’Ariel Sharon, l’ancien Premier ministre mort en 2014, de « cantonisation » du territoire palestinien : « On appellera “État palestinien” les agglomérations palestiniennes qu’Israël ne pourra pas contrôler, et le reste sera israélien, avec un système de ponts et de tunnels permettant aux uns et aux autres de circuler sans jamais se rencontrer ». C’est d’ailleurs le schéma que dessinaient en filigrane les accords d’Oslo avec ses zones A, B et C.

L’analyse de Michel Warschawski trouve confirmation dans les propos récents de Gideon Sa’ar, un cacique du Likoud, présenté comme un possible successeur de Netanyahou. Dans la droite ligne de Sharon, Sa’ar appelle Israël à annexer certaines parties de la Cisjordanie, tout en accordant aux Palestiniens qui vivent dans d’autres parties du territoire une autonomie qui leur permettra de se gouverner sans jouir d’une totale souveraineté. Ce qu’il résume de cette formule ambiguë : « Il n’y a pas de solution à deux États, il y a au mieux un slogan à deux États. » On est loin, évidemment, de l’État palestinien dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale, doctrine officielle de l’ONU. Mais l’histoire n’est jamais finie.

Warschawski ne croit pas à l’idée selon laquelle un point de non-retour aurait été atteint, malgré les 550 000 colons installés en Cisjordanie et les quelque 200 000 dans la partie arabe de Jérusalem. « L’URSS était irréversible, ironise-t-il, et l’Algérie française aussi… » « Tout est question de temps et de rapport de force. L’irréversibilité ne peut être calculée en termes d’hectares confisqués. » Pour lui, la revendication de deux États ne doit pas être abandonnée. Mais quels seraient-ils ? Là encore, c’est affaire de rapport de force ; entre un État dans les frontières de 1967 et les cantons imaginés par Sharon, il y a de la marge. Quant à la plongée dans un système d’apartheid institutionnel qui résulterait d’une annexion totale de la Cisjordanie, si elle ne fait peur ni à Ayalet Shaked ni au chef de file des colons, Naftali Bennett, qui proclame toujours vouloir annexer dès maintenant 60 % de la Cisjordanie, elle peut en revanche déstabiliser une opinion qui n’est pas prête à être montrée du doigt comme le furent les Afrikaners blancs d’Afrique du Sud. Au fond, le débat actuel met en évidence la grande question que le sionisme a toujours voulu esquiver : la notion d’État juif est-elle compatible avec la démocratie ?

Denis Sieffert
source : Politis N° 1501 - 3 mai 2018

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