Israël s’en prend aux médias internationaux

Projet de loi israélienne interdisant de photographier ou d’enregistrer les soldats en service

Le parlement israélien, Knesset, s’est réuni jeudi [24] pour discuter d’une loi qui interdira de photographier les soldats israéliens en service, ou de documenter leurs actions. Selon les médias israéliens*, le projet de loi bénéficie du soutien du ministre de la Défense de droite Avigdor Lieberman.

La police israélienne arrête un manifestant palestinien à Ramallah, le 22 décembre 2017(Photo AP )

Intitulé "Interdiction de photocopier et de documenter les soldats de Tsahal", le projet de loi prévoit des peines sévères pour ceux qui violeraient la loi.

"Quiconque a filmé, photographié et / ou enregistré des soldats dans l’exercice de leurs fonctions, dans le but de saper le moral des soldats et des résidents d’Israël, sera passible de cinq ans d’emprisonnement. Quiconque ayant l’intention de nuire à la sécurité de l’Etat sera condamné à dix ans d’emprisonnement ", déclare le projet de loi.

Le projet de loi interdira également la diffusion de contenu photo ou vidéo sur les réseaux sociaux ou dans les médias.

L’initiateur du projet de loi, le député Robert Ilatov, a affirmé que le projet de loi était "une réponse au harcèlement des soldats israéliens, lorsqu’ils dispersaient les manifestations violentes du Hamas à la frontière de la bande de Gaza, par des membres de la gauche."

"Pendant de nombreuses années, l’État d’Israël a été témoin d’un phénomène inquiétant de documentation des soldats israéliens, à travers des vidéos, des photos et des enregistrements audio d’organisations anti-israéliennes et pro-palestiniennes telles que B’Tselem, Machsom Watch Women, Briser le Silence, et diverses organisations BDS," explique les notes explicatives du projet de loi.

"Il est temps de mettre un terme à cette absurdité. Nous avons la responsabilité de fournir aux soldats israéliens les conditions optimales pour l’exercice de leurs fonctions, sans avoir à se soucier d’un gauchiste ou d’une organisation qui pourrait publier leur image pour les humilier et les déshonorer". a dit Ilatov.

Alors que les critiques internationales sur les violations des droits de l’homme dans le territoire palestinien occupé ont augmenté au cours des dernières années, le gouvernement israélien a réagi en accélérant une série de politiques de droite visant à éliminer toute critique dirigée contre l’Etat d’Israël.

Source : Maan News
Traduction : MR pour ISM


Après Gaza, Israël s’en prend aux médias internationaux

La faute aux médias, évidemment. Confronté aux critiques internationales sur l’usage disproportionné de la force contre les manifestants palestiniens à Gaza, Israël a trouvé un responsable : les journalistes.

Difficile de ne pas voir une campagne concertée dans la série soudaine de déclarations officielles sur ce thème. Une diversion classique, déjà observée par exemple au moment de la guerre de l’été 2014 dans la bande de Gaza, qui vise en priorité les organes étrangers.

La « une » du New York Times du 15 mai 2018. Le quotidien américain a été accusé de parti-pris anti-israélien. NEW YORK TIMES

Pour leur part, les journalistes israéliens ne sont pas autorisés à se rendre sur place, pour des raisons de sécurité. Ils se contentent donc de parler au téléphone avec des habitants. La plupart du temps, ils s’appuient sur des analystes ou des sources au sein de l’appareil militaire, eux-mêmes observateurs lointains de la réalité dans le territoire palestinien.

« Critiques geignards d’Israël »

En revanche, depuis la fin mars, les médias internationaux ont dépêché de nombreux correspondants, en poste à Jérusalem ou envoyés spéciaux, pour témoigner de la « Marche du grand retour » parmi les manifestants. Beaucoup se sont aussi rendus aux points presse organisés chaque vendredi par l’armée israélienne de l’autre côté de la frontière, près du kibboutz de Nahal Oz. L’accusation récurrente formulée à leur encontre par les autorités est d’ignorer la nature réelle de la mobilisation.

« Le masque est tombé sur la prétendue #MarcheduretourGaza, a écrit sur Twitter, le 16 mai, le porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères, Emmanuel Nahshon. Pas de “marche populaire” ou quoi que ce soit de semblable. Une foule violente de terroristes du Hamas, avec des intentions meurtrières. Tous. Est-ce que les critiques professionnels geignards d’Israël auront l’honnêteté de s’excuser ? Je ne parierais pas là-dessus… »

Le 18 mai, interrogé par la chaîne Hadashot TV sur le revers médiatique qu’essuyait Israël dans la couverture de la Marche, le ministre de la défense Avigdor Lieberman a offert une explication économique à ce « festival d’hypocrisie ». « Il existe un Etat juif dans le monde. Et il y a cinquante-sept Etats musulmans, qui ont tous de plus gros budgets, dit-il. Au final, celui qui paie choisit la musique. Quand on passe en revue les chaînes internationales – CNN, France 24, BBC – vous voyez que 90 % de toutes les publicités viennent du monde arabe. »

Complicité avec le Hamas

Porte-parole de l’armée, le général de brigade Ronen Manelis s’est fendu pour sa part d’une tribune dans le Wall Street Journal, pour clamer l’éternel et exigeant amour des militaires pour la vérité, en comparaison avec les mensonges du mouvement islamiste au pouvoir à Gaza. « Les porte-parole du Hamas ont orchestré une opération de propagande terroriste extrêmement bien financée, explique-t-il. (…) Le public était les médias internationaux. Le Hamas a donné à tous ceux qui avaient une caméra vidéo un accès aux premières loges et une connexion WiFi gratuite. »

Ronen Manelis est allé jusqu’à accuser les journalistes de complicité. « Certains médias ont aidé le Hamas en publiant ses mensonges plutôt que les faits », écrit-il, clamant même : « entre la vanité et la vérité, Tsahal choisit toujours la vérité. »

Cette « vérité », un autre porte-parole de l’armée, Jonathan Conricus, l’a exprimée de façon bien différente, lors d’un entretien avec des représentants des Fédérations juives d’Amérique du Nord. Cet interlocuteur habituel des journalistes étrangers en Israël a expliqué que les Palestiniens avaient « mis KO » l’Etat hébreu sur le plan de la communication, le Hamas cherchant à obtenir le plus de morts et de blessés.

« Nous avons essayé de minimiser les victimes palestiniennes. Avons-nous réussi ? Malheureusement non. Y’a-t-il eu des erreurs ? Des balles ont-elles manqué leurs cibles et atteint d’autres ? Bien entendu que oui, mais l’environnement est incroyablement chaotique près de la frontière », a expliqué M. Conricus, selon des propos rapportés par la presse locale.

L’ambassadeur américain contre les médias libéraux

L’offensive des autorités israéliennes contre les journalistes s’accompagne cette fois d’une participation inattendue : celle de l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman.

Partisan de longue date des colonies en Cisjordanie, il fut le président de l’organisation American Friends of Beit El institutions, du nom d’une colonie située à la sortie Est de Ramallah. Depuis sa désignation comme ambassadeur par Donald Trump il y a un an, il intervient dans le débat public comme un avocat ardent d’Israël, chéri par la droite et le premier ministre Benyamin Nétanyahou.

Dans une tribune publiée sur le site de la chaîne américaine Fox News, le 21 mai, David Friedman s’en est pris aux « médias libéraux » qui auraient « pris le parti du Hamas » car ils étaient « furieux devant le succès de la cérémonie d’ouverture de l’ambassade » à Jérusalem, le 14 mai. « Pouvait-il s’agir d’un nouveau triomphe diplomatique du président Trump ? La perspective était insoutenable », prétend M. Friedman. Selon ce dernier, ces médias libéraux auraient diabolisé « toute personne associée au déménagement de l’ambassade et glorifié les pauvres terroristes du Hamas ».

Ce n’est pas la première fois que David Friedman s’en prenait ainsi aux journalistes, plaçant ses pas dans ceux de Donald Trump avec un zèle rare pour un diplomate. Au début du mois de février, après l’assassinat d’un juif dans la colonie de Har Bracha, près de Naplouse (Cisjordanie), il s’était vanté d’avoir offert une ambulance à cette communauté, il y a vingt ans.

Le célèbre journaliste du quotidien Haaretz, Gideon Levy, avait dénoncé son soutien financier constant aux colonies. L’ambassadeur avait répliqué sur Twitter, sans aucune retenue. « Qu’est-il arrivé au Haaretz ? Quatre jeunes enfants font la shivah [période de deuil] pour leur père assassiné et cette publication appelle leur communauté une “montagne de malédiction”. N’ont-ils aucune décence ? »

Piotr Smolar
Depuis septembre 2014, je suis le correspondant du Monde à Jérusalem. Je travaille au service international depuis 2007. Entre 2007 et 2014, j’ai couvert l’espace post-soviétique, les Balkans occidentaux et l’Europe orientale. Entre 2002 et 2007, j’ai occupé la rubrique Police au service "société".

LE MONDE - Piotr Smolar (Jérusalem, correspondant)

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