« La France doit reconnaître l’État palestinien »

25 ans après Oslo, l’ambassadeur de Palestine en France, Salman el Herfi, estime que Netanyahou et Trump ont détruit le processus de paix.

Un quart de siècle soldé par un échec. Vingt-cinq ans après la poignée de main historique entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, les accords d’Oslo n’ont rien résolu au conflit israélo-palestinien. Alors qu’ils n’étaient que 110 000 en 1993, 600 000 colons israéliens peuplent désormais les « territoires occupés » en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, rendant pratiquement impossible la création d’un État palestinien viable. D’ailleurs, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou se garde bien désormais de prononcer les mots « État palestinien ». Plusieurs ministres de son gouvernement, le plus à droite de l’histoire d’Israël, qui fait la part belle aux religieux nationalistes, se prononcent désormais pour une annexion pure et simple de 60 % de la Cisjordanie (zone C).

Face à lui, l’Autorité palestinienne, institution née des accords d’Oslo signés en 1993 et qui devait rester provisoire, n’a jamais été aussi faible. Élu en 2005, son vieillissant président Mahmoud Abbas, 83 ans, s’accroche au pouvoir et refuse la tenue d’élections présidentielles et législatives. Face à l’absence de perspectives de paix, cet artisan des accords de 1993 est contesté par sa population, qui dénonce sa coopération sécuritaire avec l’État hébreu, ainsi que son autoritarisme. Le mouvement palestinien n’a jamais été aussi divisé entre l’Autorité palestinienne (dominée par le Fatah, laïque) et le mouvement islamiste Hamas, au pouvoir à Gaza depuis 2007 et soumis à un double blocus israélo-égyptien (le Hamas est considéré comme un mouvement terroriste par les États-Unis et l’Union européenne).

L’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, grand soutien d’Israël et proche de Benyamin Netanyahou, n’a fait qu’aggraver la situation. Le président américain, qui avait annoncé à ses débuts la conclusion prochaine de « l’accord du siècle » entre Israéliens et Palestiniens, n’a fait que détruire méticuleusement tous les principes jusque-là établis d’une résolution du conflit. Coup sur coup, le milliardaire américain a déménagé l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, contre l’avis de ses alliés occidentaux, avant de supprimer un par un tous les fonds américains d’aide à l’Autorité palestinienne et aux réfugiés palestiniens, pour contraindre Ramallah à revenir à la table des négociations. Dernière décision américaine en date, la fermeture de la représentation palestinienne à Washington. Ambassadeur et chef de la Mission de Palestine en France, Salman el Herfi explique au Point pourquoi le processus de paix a échoué selon lui, évoque le « plan de paix » de Donald Trump et en appelle au gouvernement français pour qu’il reconnaisse unilatéralement l’État palestinien, comme il s’y est engagé par le passé.

Le Point : Cela fait un quart de siècle que les accords d’Oslo ont été signés. Que vous évoque cet « anniversaire » ?
Salman el Herfi :Il y a vingt-cinq ans, cette poignée de main historique entre le général Rabin et Yasser Arafat avait fait naître un immense espoir : celui de rétablir enfin la paix et la sécurité entre Israéliens et Palestiniens. Malheureusement, Benyamin Netanyahou, la droite israélienne et l’administration américaine ont totalement détruit ce processus de paix d’Oslo et cette décision courageuse prise à l’époque. Ils ont préféré les colons à la paix, les crimes de guerre à la paix. Cette politique délibérée est un cadeau aux extrémistes dans la région. Nous condamnons la politique irresponsable de M. Netanyahu qui, en permettant l’expansion des colonies, détruit l’avenir des enfants palestiniens, comme israéliens, car cela ne fera qu’entraîner plus de violence. Nous condamnons tout autant la politique irresponsable de M. Trump qui le soutient, et nous le regrettons. En ce qui nous concerne, nous allons réviser toutes les positions que nous avons respectées au cours des années passées.

Cet échec n’est-il pas celui de la diplomatie, Mahmoud Abbas ayant pris le partie, justement, de renoncer à la violence ?
Pas du tout. La réussite de la diplomatie palestinienne a été de démasquer les manœuvres du gouvernement Netanyahou et de l’administration américaine. Le monde entier s’est rendu compte qu’ils mentent lorsqu’ils affirment vouloir la paix. La réalité est qu’ils ne souhaitent pas l’indépendance du peuple palestinien. Malgré toutes ces difficultés, nous allons continuer à combattre avec les forces de paix. Le monde entier nous soutient aujourd’hui, et c’est Israël qui se retrouve isolé à cause des politiques de Benyamin Netanyahou et de Donald Trump. D’ailleurs, ils embarrassent leurs alliés, que ce soit en Europe ou dans le monde arabe.

l’ambassadeur de Palestine en France, Salman el Herfi

Au contraire, Israël s’est rapproché de pays d’Europe de l’Est (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) et des monarchies arabes du Golfe...
Aucun pays dans le monde n’est d’accord avec la politique d’Israël et des États-Unis. La communauté internationale a opté pour le processus de paix, à savoir deux États, dont un État palestinien basé sur les frontières de 1967 (la Cisjordanie sans les colonies et Gaza, NDLR) avec Jérusalem-Est pour capitale. Cette donnée était d’ailleurs la base des accords entre Israël et les États-Unis, ainsi qu’Israël et l’OLP (l’Organisation de libération de la Palestine, qui regroupe les mouvements de résistance palestiniens, mais dont ne fait pas partie le Hamas, NDLR). Or, elle a été violée par les États-Unis (avec le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem, NDLR). Par ailleurs, les pays que vous mentionnez n’ont jamais indiqué être d’accord avec ce changement. Preuve en est, aucun de ces pays n’a transféré son ambassade. Au contraire, ils adhèrent tous à la position européenne, à savoir deux États avec Jérusalem pour capitale et la résolution du problème des réfugiés palestiniens.

La France ne cesse de déplorer ou de condamner la poursuite de la colonisation israélienne, sans que cela ne pèse sur le terrain. Qu’attendez-vous exactement de Paris ?
Nous attendons de la France, un pays important sur la scène internationale, membre permanent du Conseil de sécurité, qu’elle prenne des mesures urgentes qui nous donnent espoir. Nous souhaitons que la France reconnaisse l’État palestinien et encourage d’autres pays à en faire de même.

Pourquoi Benyamin Netanyahou devrait-il cesser sa politique, alors qu’il bénéficie du soutien inconditionnel des États-Unis, et qu’il demeure favori pour être réélu en 2019 ?
Cette politique n’est pas une preuve de force, mais de faiblesse, car la situation actuelle en Israël est très dangereuse. Ce n’est pas moi qui ai déclaré que la société israélienne ressemblait à celle de l’Allemagne dans les années 1930. C’est Yaïr Golan, le chef d’état-major adjoint de Tsahal. Beaucoup de généraux israéliens sont du même avis et s’en alarment. Cela me rappelle l’Afrique du Sud des années 1980 qui glissait vers l’apartheid. D’ailleurs, la nouvelle loi de l’État-nation (qui définit Israël comme « l’État-nation du peuple juif », NDLR) est d’après moi raciste. C’est une véritable forme d’apartheid pour les populations non juives, qui se retrouvent discriminées. D’ailleurs, le monde entier s’y est opposé.

En 2016, le général Golan, lors de la journée commémorative de la Shoah, avait comparé la société israélienne et l’Allemagne à l’époque de la montée du nazisme.

Vous ne négociez plus avec les Israéliens depuis 2014. Malgré tout, la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie n’a cessé. Pourquoi ?
L’OLP a toujours honoré ses engagements internationaux. Il ne s’agit de coopérer avec Israël, mais de s’engager avec la communauté internationale contre le terrorisme. Ainsi, nous avons signé 83 accords de sécurité avec 83 pays différents, dont Israël. Or, Israël et les États-Unis, par leur politique de colonisation et de crimes de guerre, encouragent le terrorisme. Nous nous rencontrerons à la Cour pénale internationale.

De quels moyens disposez-vous aujourd’hui pour poursuivre votre combat ?
De tous les moyens prévus par la loi internationale, comme tout autre peuple soumis à une occupation.

Croyez-vous au plan de paix de Donald Trump ?
Les États-Unis n’ont aujourd’hui aucune crédibilité sur la scène internationale. L’administration américaine est irresponsable et a déshonoré ses engagements envers la paix au Moyen-Orient. Quant au « plan de paix de Trump », c’est pour moi un « plan de guerre » : un plan criminel d’élimination du droit national des Palestiniens. Son but est de commettre davantage de crimes de guerre contre le peuple palestinien, et nous y ferons face. Notre réponse se fera dans toutes les arènes internationales possibles.

Comment accueillez-vous la fermeture de votre représentation diplomatique à Washington ?
Je vous rappelle que cette représentation n’était pas un cadeau des États-Unis, mais le fruit d’un accord entre les Américains et l’OLP conclu en 1989 dans le cadre du dialogue entamé entre les deux parties. Ainsi, les États-Unis ont déshonoré leurs engagements sans aucune raison.

Donald Trump semble faire pression sur l’Autorité palestinienne afin qu’elle regagne la table des négociations...
Sachez que nous ne marchandons pas l’avenir de notre peuple avec une poignée de dollars. Donald Trump se trompe s’il pense arriver à ses fins.

Aujourd’hui, les Palestiniens critiquent de plus en plus le président Mahmoud Abbas...
Il est normal qu’il existe une frustration auprès de la jeunesse, non pas envers le président, mais en raison de la situation générale. Quand on prédit la paix, et que celle-ci n’arrive pas, cela crée du mécontentement. Mais nous effectuons un travail énorme auprès de la jeunesse palestinienne. Celle-ci est très mécontente de la politique américaine, et plus globalement de la lâcheté de la communauté internationale, incapable de protéger une population sous occupation. Voilà pourquoi nous avons averti le Conseil de sécurité de l’ONU du danger qui pèse sur notre jeunesse. D’ailleurs, notre président va faire un discours à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, dans lequel il avertira des risques qui pèsent sur notre population si aucune autre option n’est trouvée. De sorte que personne ne pourra prétendre qu’il n’aura pas été prévenu.

Que voulez-vous dire ?
Si MM. Trump et Netanyahou croient que notre peuple va céder à leur politique, ils se trompent grandement. Les Palestiniens ne manquent pas de force. Ils sont très forts, de par l’appui de la communauté internationale et de tous les peuples de la région. Ce n’est pas par la force qu’on peut leur confisquer leurs droits prévus par la loi internationale, à savoir l’établissement d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale.

Source : Le point - via afps - septembre 2018

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