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« Rien ne peut vous préparer à ça », Mohammed, médecin MSF à Gaza

jeudi 18 octobre 2018

Le Dr. Mohammed Abu Mughaiseeb est référent médical MSF à Gaza. Il évoque les difficultés de prise en charge du nombre impressionnant de patients blessés par l’armée israélienne et le futur incertain qui les attend : nombreux sont ceux qui risquent encore des complications médicales et l’amputation d’un de leurs membres.

Dr. Mohammed Abu Mughaiseeb. Gaza. 2018. ©Alva Simpson White/MSF

Des blessés par centaines

Pour moi, en tant que médecin à Gaza, vivant et travaillant ici depuis toujours, j’ai l’impression qu’on est à la limite de ce que Gaza peut endurer. Il a été très difficile de tolérer un tel nombre de blessés en provenance de la frontière avec Israël ces derniers mois. Je n’oublierai jamais le 14 mai.

J’étais avec notre équipe chirurgicale à l’hôpital Al-Aqsa, l’un des principaux hôpitaux de Gaza. À quinze heures, nous avons commencé à voir arriver un afflux de patients en provenance de la manifestation. Plus de 300 blessés ont passé les portes en moins de quatre heures. Je n’avais jamais vu autant de patients de toute ma vie… Les patients faisaient la queue pour passer au bloc opératoire.

Le 14 mai 2018 : Les autorités sanitaires locales ont enregistré un total de 2 271 blessés en un jour, dont 1 359 par balles réelles

Les couloirs étaient pleins, tout le monde pleurait, criait et saignait. Peu importe la cadence à laquelle nous travaillions et combien nous étions, nous ne pouvions pas gérer tant de blessés. C’était trop. Blessure par balle après blessure par balle. Notre équipe a travaillé cinquante heures en soutien au ministère de la Santé. Ça nous a rappelé la guerre de 2014. Mais vraiment, rien ne peut vous préparer à ça.

Les couloirs de l’hôpital Al-Aqsa le 14 mai 2018. Gaza. © Aurelie Baumel/MSF

Et aujourd’hui ? On continue de recevoir des cas de traumatismes chaque semaine. La plupart sont des jeunes hommes souffrant de blessures par balle aux jambes, qui risquent un handicap à vie. Chaque week-end précédant les manifestations, les hôpitaux laissent sortir leurs patients plus tôt que prévu pour faire de la place pour les nouveaux blessés à venir. Les structures médicales de Gaza croulent sous la demande et les pénuries sont constantes.

5 000 blessés : La cohorte de patients de MSF continue de croître et équivaut à environ 40 % du nombre total de blessés par balle à Gaza, qui culmine désormais à plus de 5 000 personnes.

Plus nous progressons dans le traitement de ces blessures par balle, plus nous en voyons la complexité. C’est très difficile, tant sur le plan médical que logistique. Un grand nombre de patients de MSF nécessitent des interventions de chirurgie reconstructrice spécialisée des membres, ce qui signifie des opérations multiples pour certains patients, mais ces services ne sont actuellement pas disponibles à Gaza.

Des patients attendent d’être prise en charge dans un centre de soins post-opératoires MSF. 16 mai 2018. Gaza. © Laurence Geai

Un risque élevé d’amputation

Ce qui me terrifie le plus, c’est le risque d’infection. L’ostéomyélite est une infection profonde de l’os. Si elle n’est pas soignée, elle peut entraîner des blessures incurables et accroître le risque d’amputation. Et plus le temps passe, pire c’est. Ces infections doivent être soignées le plus tôt possible. Il est terrible de penser qu’elles pourraient causer une amputation pour ces jeunes hommes.

Mais cette infection n’est pas facile à diagnostiquer et il n’existe actuellement pas de structures à Gaza permettant d’analyser les échantillons osseux pour identifier cette infection. MSF cherche à établir un laboratoire de microbiologie ici, qui fournisse du matériel et propose des formations afin de pouvoir tester les échantillons osseux et de dépister l’ostéomyélite. Mais même si on parvient à identifier l’infection, le traitement est un processus long et difficile, qui requiert une prise d’antibiotiques et des interventions chirurgicales répétées.

Je me déplace dans toute la bande de Gaza et partout, je vois des jeunes hommes sur des béquilles, avec des fixateurs externes sur les jambes, ou en fauteuil roulant. C’est devenu la norme. Et très souvent, ils sont souriants et vivent tant bien que mal avec leur blessure. Mais pour moi, en tant que médecin, je sais que les pronostics à long terme sont peu réjouissants.

Mohammed est un jeune homme de 28 ans, blessés par balle lors de la « Marche du retour ». Il attend de savoir s’il sera autorisé à voyager jusqu’à Amman en Jordanie pour être pris en charge dans l’hôpital MSF spécialisé dans la chirurgie reconstructrice. Gaza. 2018. © Alva Simpson White/MSF

Parler à un patient, à un jeune homme, en sachant qu’il risque de perdre sa jambe à cause d’une balle qui a brisé son os et son avenir, et l’entendre me dire « Est-ce que je pourrai remarcher un jour ? » C’est très dur. Parce que je sais que médicalement, à cause des conditions dans lesquelles nous travaillons, il aura du mal à remarcher. Je réponds que nous ferons bien sûr de notre mieux, mais que les risques qu’il perdre sa jambe sont élevés. Dire cela à un jeune homme qui a toute la vie devant lui, c’est très difficile. Et il ne s’agit pas d’un seul patient, c’est une conversation que nous devons tenir régulièrement avec de nombreuses victimes.

Des soins post-opératoires dans un centre MSF le 16 mai. Bande de Gaza. 2018. © Laurence Geai

Bien sûr, nous continuons de chercher des moyens de soigner ces patients malgré les restrictions auxquelles nous sommes confrontés : des hôpitaux débordés et, en raison du blocus, quatre heures d’électricité par jour, des pénuries de carburant, une diminution des approvisionnements en matériel médical, un manque de chirurgiens et de médecins spécialisés, du matériel cassé que nous ne pouvons réparer car nous ne pouvons obtenir de pièces de rechange, des infirmiers et des médecins épuisés qui gèrent les hôpitaux sans recevoir un salaire plein depuis des mois, des restrictions imposées aux patients qui doivent quitter Gaza pour recevoir des soins médicaux ailleurs… Et la liste est encore longue.

Tout autour de nous, on voit Gaza se détériorer au quotidien. La situation économique et sociale est au plus bas. Maintenant, on voit des enfants mendier dans la rue ; on ne voyait pas ça il y a un an ou deux.

MSF fait face à un immense défi, et nous ne pouvons pas le surmonter seuls. On essaye. On pousse. On doit continuer. Pour nous, c’est une question d’éthique médicale. Ces blessés doivent obtenir le traitement dont ils ont besoin.