Un documentaire interdit sur le lobby pro-israélien aux États-Unis

Le documentaire interdit sur le lobby pro-israélien aux États-Unis :

Le Monde diplomatique a publié au mois de septembre un article à propos d’une enquête réalisée par la chaîne Al-Jazira, propriété du Qatar, sur l’action du lobby pro-israélien aux États-Unis. Orient XXI en a publié les versions arabe et anglaise.

Ce documentaire, réalisé notamment grâce à un journaliste infiltré, devait être diffusé au début de l’année 2018.

Il ne l’a finalement pas été, suite à un accord entre le gouvernement du Qatar et une partie du lobby pro-israélien qui a, en échange, accepté d’adopter une attitude neutre dans le conflit entre l’Arabie saoudite et le petit émirat.

Ayant eu accès au documentaire, Le Monde diplomatique et Orient XXI en avaient divulgué les éléments essentiels.

Orient XXI a décidé, avec Electronic Intifada aux États-Unis et Al-Akhbar au Liban, de rendre public ce documentaire. Il y va du droit à l’information. Car cette enquête, après celle réalisée par la même chaîne sur le lobby au Royaume-Uni, pose des questions de fond : dans une démocratie, a-t-on le droit d’espionner les citoyens sur la base de leurs convictions ?

Est-il normal que le gouvernement israélien participe et orchestre ces campagnes sur le sol de pays dits « alliés » ?

Les quatre épisodes du documentaire sont accessibles avec des sous-titres français.

Lobby USA » (1) : La guerre secrète

Lobby USA » (2) : Orienter les élites

« Lobby USA » (3) : La chasse aux sorcières

« Lobby USA » (4) : Le marketing de l’occupation

Voir en ligne : l’article également sur le site d’Orient XXI

la présentation des films sur Télérama

Attention, matière inflammable ! Le site d’information sur le Proche-Orient et le Maghreb Orient XXI met en ligne les deux premiers épisodes d’une série documentaire en quatre volets : une enquête spectaculaire sur le lobby israélien aux Etats-Unis. Prévue début 2018, la diffusion de ce reportage mené par la cellule d’investigation de la chaîne qatarie Al-Jazira a été gelée par Doha qui, en plein contentieux avec ses voisins saoudiens et émiratis, n’a pas voulu s’aliéner l’administration Trump, infaillible appui d’Israël.

Orient XXI précise sur son site qu’un accord est intervenu entre le gouvernement du Qatar et une partie du lobby pro-israélien qui a, en échange, accepté d’adopter une attitude neutre dans le conflit entre l’Arabie saoudite et le petit émirat. Dans Le Monde diplomatique, Alain Gresh, le directeur d’Orient XXI, rapporte qu’en avril 2018 le site de l’Organisation sioniste américaine (ZOA) publiait un communiqué se réjouissant que « le Qatar [ait] accepté de ne pas diffuser le documentaire vicieusement antisémite d’Al-Jazira réalisé par un infiltré sur le soi-disant lobby juif américain ».

Nous avons visionné La Guerre secrète et Orienter les élites, les deux épisodes visibles sur le site d’Orient XXI. Premier constat : il s’agit d’un travail journalistique sérieux, précis et documenté qui fait intervenir de nombreuses personnalités, politiques, universitaires, essayistes, étudiants. L’expression « lobby juif », pour le moins tendancieuse, n’est jamais prononcée et il est expliqué à plusieurs reprises que les responsables des organisations incriminées dans le reportage ont été sollicitées, en vain, par ses auteurs. L’antisémitisme y est dénoncé sans équivoque. Nulle théorie du complot en vue, les adeptes des élucubrations antisémites type Protocoles des Sages de Sion peuvent donc s’abstenir.

Deuxième constat : alors que l’élection de Trump, indéfectible appui de l’Etat hébreu, aurait dû apaiser les promoteurs de la politique israélienne aux Etats-Unis, l’enquête montre précisément l’inverse. Le lobby a la fièvre. Son but est clair : pérenniser à tout prix le soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël. Sa bête noire s’appelle le BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions), un mouvement non violent lancé en 2005 qui s’est, depuis, bien implanté dans les campus américains et appelle, comme son nom l’indique, au boycott des produits israéliens et au retrait de tout investissement dans l’Etat hébreu, sur le modèle de ce qui avait été imposé à l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid. Les chevilles ouvrières du lobby craignent une nouvelle génération plus critique à l’égard de la politique israélienne et donc plus sensible à ce type d’activisme.

Troisième constat : le reportage livre des preuves accablantes de l’illégalité des actions menées par les puissants groupes de pression pro-israéliens sur le sol américain. Certaines de ces révélations ont été obtenues en caméra cachée, l’enquête nous embarquant dans le sillage d’un jeune journaliste infiltré, James Anthony Kleinfeld, alias « Tony ». Au fur et à mesure que ce Britannique juif progresse dans le labyrinthe touffu des organisations américaines de soutien à Israël – du très puissant Aipac (American Israel Public Affairs Committee) au TIP (The Israel Project) en passant par l’ECI (Emergency Committee for Israel) –, il recueille des confidences de plus en plus explosives sur leurs moyens d’action, leurs cibles et leur financement.
Voici les principaux enseignements des deux premiers épisodes.

Espionnage intensif dans les universités

On le sait, le lobbying repose d’abord et avant tout sur la maîtrise et la diffusion de l’information, la collecte et l’utilisation de données. En gros, le nerf de la guerre, c’est la communication ou comment créer une sphère d’influence efficace. Mais ce que révèle le reportage va bien au-delà de cette évidence. D’abord parce qu’on peut parler ici d’ingérence d’une puissance étrangère dans les affaires intérieures des Etats-Unis. C’est le ministère des Affaires stratégiques israélien lui-même qui pilote l’espionnage des citoyens américains engagés dans la défense des droits des Palestiniens. « Nous sommes en charge de combattre ce phénomène et pour cela nous avons quatre étapes : mises en garde, dissuasion, attaques et relations publiques. » Ainsi s’exprime la directrice générale dudit ministère, Sima Vaknin-Gil. Devant une assemblée acquise à la cause, on la voit détailler les tenants et aboutissants de la « campagne secrète » mise en place par ses services pour vaincre le mouvement BDS sur le sol américain. Entre autres fiertés revendiquées, Sima Vaknin-Gil insiste sur la réalisation d’une carte des activistes sur les campus.

Le ministère des Affaires stratégiques israélien et les organisations pro-israéliennes américaines ont manifestement les moyens de leurs ambitions. L’enquête dévoile un système d’espionnage à grande échelle sur les réseaux sociaux via des logiciels de renseignement, des algorithmes personnalisés mais aussi une présence intense sur le terrain, grâce à de petits espions disséminés dans les campus et chargés de faire remonter leurs observations jusqu’à la Knesset. « Tony » rencontre d’ailleurs l’une de ces espionnes à plusieurs reprises, Julia Reifkind, alors employée à l’ambassade d’Israël aux Etats-Unis. Elle raconte par le menu comment elle infiltre via de faux comptes Facebook les cercles des étudiants pro-palestiniens, détaille ses techniques de déstabilisation et de manipulation. « Pour discréditer le message, il faut discréditer le messager », résume le directeur exécutif du Comité d’urgence pour Israël.

Financement massif et parfois illégal de certains membres du Congrès

L’enquête passe à la vitesse supérieure avec le deuxième épisode, qui révèle comment le lobby pro-israélien, tout en faisant mine de participer à « la guerre des idées », opte pour une technique plus coûteuse, certes, mais aussi plus sûre. La persuasion par l’argent. L’Aipac, le bras armé du lobby, a su s’assurer le soutien indéfectible du Congrès à grands coups de billets verts. « Tu peux brandir des pancartes et participer à des rassemblements sur le campus, lance Eric Gallagher, son directeur de l’époque. Mais le Congrès, lui, obtient 3,1 milliards de dollars par an pour se prononcer en faveur d’Israël. » Les collectes de fonds font remonter des sommes impressionnantes qui servent à acheter les législateurs, plus ou moins directement. Parfois, la corruption prend la forme de luxueux « voyages prolongés » au bord des plages israéliennes. Le plus souvent, il s’agit de gros chèques qui permettent aux candidats, en échange de leur alignement sur la position du gouvernement de « Bibi », de leur garantir une campagne victorieuse. On sait le rôle joué par les donateurs dans le système électoral américain. Mais là où les méthodes du lobby pro-israélien deviennent franchement illégales, c’est lorsque l’argent est blanchi pour contourner les garde-fous en matière de contribution de financement. Enfin, gare aux représentants qui ne font pas allégeance, la puissance du lobby fait alors en sorte qu’ils le paient de leur siège.

L’improbable alliance avec les évangélistes chrétiens

Volontiers antisémites, les évangélistes chrétiens sont en revanche aujourd’hui largement pro-sionistes. Ils professent que l’établissement d’un Etat juif en Palestine est l’accomplissement de la prophétie de la Bible et plaident pour un retour des Juifs de la diaspora dans la Palestine historique. Si ce « sionisme chrétien » n’est pas nouveau, il s’amplifie au même rythme que la communauté des chrétiens évangélistes. Aux Etats-Unis, ils seraient désormais le premier groupe religieux, ont voté Trump à 80 % et soutiennent sans faillir la politique extrémiste du gouvernement de Netanyahou. Pour eux, le transfert en 2017 de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem est une victoire. L’enquête donne l’exemple édifiant du Tennessee, où l’alliance du lobby pro-israélien et des sionistes chrétiens s’est révélée particulièrement efficace. Leurs efforts conjugués ont ainsi permis que cet Etat du sud des Etats-Unis soit le premier à légiférer pour condamner le mouvement BDS. Au cœur de leur stratégie conjointe ? La volonté de faire évoluer la définition officielle et légale de l’antisémitisme afin qu’elle inclue la critique de la politique israélienne et de son idéologie sioniste.

Le lobbying vers les médias

Parmi les priorités du lobby, les relations avec la presse figurent bien sûr en bonne place. Il s’agit de « forger des relations amicales avec les journalistes » afin d’influencer leur approche – le Washington Post est ainsi régulièrement cité dans l’enquête. Il est également question de pressions exercées sur des médias pour qu’ils modifient leur traitement d’une information jugée sensible. Un employé du TIP se vante par exemple auprès de « Tony » des pressions exercées par son organisation sur l’Associated Press en pleins pourparlers sur le nucléaire iranien. Le but poursuivi est toujours le même : il s’agit de construire « une chambre d’échos » pour amplifier l’info pro-israélienne et neutraliser « les récits indésirables ».
Mathilde Blottière, Télérama

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