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Palestine : l’Intifada techno

jeudi 27 décembre 2018

Militante depuis ses premiers jours, la communauté techno a toujours usé de son influence pour défendre sa vision d’un monde plus juste et égalitaire. En s’appuyant sur un réseau mondial d’amateurs de musique sensibles et d’activistes, la techno est devenue un genre musical porteur d’avant-gardes socio‐politiques. Et cette année, c’est à la Palestine que la communauté veut apporter tout son soutien.

Extrait du documentaire "Palestine Underground" © Boiler Room

Happé par l’intérêt croissant autour de la scène palestinienne, Boiler Room lui dédie un documentaire, Palestine Underground, disponible le 13 novembre en streaming. “On s’est rendus à Ramallah en mai dernier pour filmer les artistes majeurs des scènes hip‐hop et techno palestiniennes, explique Anaïs Brémond – co‐réalisatrice du documentaire. On a voulu aller plus loin en produisant un film pour présenter les artistes dans le cadre de leur quotidien”. Pour elle, le but “n’est pas de prendre parti, mais d’éduquer” : “Ce projet nous a ouvert les yeux sur la manière dont la politique et l’Histoire interviennent dans le monde de la fête en Palestine. En tant que média, notre rôle est de donner la parole à ces artistes, de leur permettre de raconter leur histoire de façon claire, et d’offrir l’opportunité au public de mieux les comprendre”. Boiler Room en Palestine : personne n’y aurait cru il y a quelques années.

Il faut dire que la techno n’est qu’apparue en 2006 en Cisjordanie sous l’impulsion d’une génération d’artistes révoltés et décidés à changer l’histoire. Sama’ était l’une des premières à se tenir derrière des platines en Palestine. L’idée, pour elle et ses compagnons d’armes, est alors d’offrir “un espace de liberté artistique et politique”, de permettre aux jeunes palestiniens d’oublier la tristesse de leurs vies sur des beats universels. Sous son impulsion, et celle du Jazar Crew, émerge une génération palestinienne ouverte sur le monde, ambitieuse et déterminée à opposer une résistance pacifique à son oppresseur israélien au‐travers des arts et de la musique. Puis, après dix ans d’expérimentation, l’underground techno palestinien commence à piquer la curiosité des médias internationaux, à commencer par le New York Times, qui en janvier 2016 s’infiltrait au Kabareet, le bar tenu par le Jazar Crew, ou Trax qui présentait plusieurs acteurs de la techno locale quelques mois après.

Un an plus tard, c’est la venue de Nicolas Jaar qui crée l’événement et amène les regards de la communauté techno sur la Palestine. En octobre 2017, le producteur new‐yorkais d’origine chilienne – dont le père a lui‐même fui la Palestine – offre une tournée de quatre dates exceptionnelles de Haïfa à Amman, en passant par Ramallah. À l’annonce de cette tournée, on sursaute. Plus qu’offrir un show de grande qualité aux jeunes Palestiniens, Nicolas Jaar amène la lumière sur la Palestine, autrement qu’au-travers du prisme de la souffrance. Il permet alors à son public, et par extension à une grande partie de la communauté techno, de regarder la Palestine d’un autre œil et de s’identifier à la jeunesse de ce pays en conflit. Deux mois plus tard, les Rencontres Trans Musicales de Rennes programmaient Sama’ sur leur 39ème édition : les magazines musicaux français commencent ainsi à parler de “la première DJ techno palestinienne”.

Nicolas Jaar en concert à Haïfa. Crédit : Thémis Belkhadra

Puis, en septembre dernier, la campagne #DJsForPalestine marquait le climax de cette relation naissante entre techno et résistance palestinienne. Derrière le hashtag, plusieurs milliers d’artistes de renommée mondiale, de jeunes DJs et de collectifs alternatifs, partout sur la planète, glissent leur mot de soutien. Parmi ceux‐ci, Ben UFO résumait à merveille la tendance générale : “Depuis ma première visite (en Israël ndlr.), et alors que la société palestinienne appelle au boycott, je pense que montrer ma solidarité est plus important que de pouvoir voyager pour jouer mon show. […] Ma position sur ce sujet est le fruit d’idées anti‐racistes plus générales que j’espère pouvoir faire vivre à travers moi”.

Derrière ce mouvement, une association tient les rênes. Alors que la communauté techno ne s’est jamais sentie aussi concernée par la question palestinienne, le PACBI – organe de l’association BDS – y voit une ouverture parfaite pour populariser son action de boycott. Interrogée par échange de mails, PACBI dit avoir vu dans la scène techno la possibilité d’ouvrir une “nouvelle ère de solidarité pour la Palestine”.

Fondée en juillet 2005, l’association BDS vise à opposer une résistance pacifique au régime israélien par un boycott de ses institutions politiques, économiques et culturelles. Et si l’on comprend facilement l’utilité d’un boycott économique, le boycott culturel mérite lui quelques explications. Pour PACBI, il intervient notamment en réponse au “projet qui consiste pour le gouvernement israélien à investir massivement dans les activités et événements culturels pour se dépeindre comme un Etat moderne, libéral et gay‐friendly”. Organiser des festivals de grande envergure, construire une culture club vibrante à Tel Aviv, accueillir la plus grande gay‐pride du monde… Selon le PACBI, ces initiatives sont des “instruments de propagande” dont le but serait d’éloigner nos regards de la réalité du pays. Une réalité qui, comme l’affirme l’association, est aujourd’hui celle d’un état qui “entre dans la définition donnée par l’ONU du terme d‘apartheid”. Par le boycott des institutions culturelles israéliennes, PACBI entend ainsi contrer le rayonnement israélien pour focaliser l’attention sur ce qu’il aveugle : “l’occupation que l’état fait subir aux Palestiniens depuis 1948”.

En Palestine, après plusieurs conflits armés désastreux, BDS apparaît comme l’un des derniers espoirs de liberté. Sama’ l’affirme : “BDS sont les dernières personnes qui cherchent vraiment à protéger les intérêts palestiniens. Leur travail est important pour nous. Ils nous donnent une voix et des armes pour combattre intelligemment”. Sans l’association, de nombreuses initiatives n’auraient pas pu avoir lieu en Palestine. “Ils donnent des arguments, des chiffres, pour permettre au monde de s’indigner”, rappelle Sama’. En août dernier, c’était aussi sous leur impulsion qu’une quinzaine d’artistes — parmi lesquels on comptait Shlohmo, Leon Vynehall et Mall Grab — annulaient leur venue au Meteor Festival de Tel Aviv.

Mais cette ingérence de la politique dans le monde culturel n’est pas du goût de tous, même dans le monde politisé de la techno. Et si la campagne #DJsForPalestine a engendré un beau consensus, elle a aussi connu ses détracteurs. Alors que la campagne apparaît sur les réseaux sociaux début septembre, le club berlinois aboutblank décide de s’y opposer. Il annule immédiatement la prestation du collectif Room4Resistance prévue quelques jours plus tard dans son enceinte. En cause : le soutien apporté par le collectif à la campagne. Selon eux, “cet appel au boycott s’apparente à une démonisation d’Israël, ne répond qu’à moitié à la question de la culpabilité dans ce conflit (…), et dépeint glorieusement la responsabilité tenue par les Palestiniens aujourd’hui en résistance”. Le club dénonce alors la campagne #DJsForPalestine comme “l’expression d’un antisémitisme institutionnel”. Des accusations dont l’association PACBI se défend : “Nous sommes profondément opposés à toute forme de racisme. (…) Notre action s’inspire de celle menée, il y a quelques décennies, en Afrique du Sud. Aujourd’hui, la situation en Palestine est tout aussi alarmante”.

Alors non, la techno ne sauvera peut‐être pas la Palestine mais elle crée un débat. Comme Sama’ l’explique, “la musique n’apportera pas la paix mais elle unit les gens, elle fait réfléchir, elle aide à comprendre”. En dix ans, beaucoup de choses ont changé grâce à la musique électronique en Palestine. D’abord, l’apparition de DJs, de producteurs et l’organisation d’événements culturels festifs ont offert aux jeunes Palestiniens une alternative, un moyen de s’élever, d’engendrer une génération éveillée et déterminée à être entendue. Puis, la popularisation des artistes et collectifs palestiniens a permis à la communauté techno de s’identifie, de trouver un dénominateur commun, un angle pour mieux observer la Palestine. Elle est donc là, la “nouvelle ère de solidarité” qu’espérait PACBI, grandissant lentement à mesure que le message se répand. Et qui sait… Cette résistance pourrait bien être l’une des plus grandes avancées de ces dernières années dans le processus de reconnaissance des droits palestiniens.

Thémis Belkhadra
Source : Tsugi magazine

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