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Israël, rendu « fou » par BDS

mardi 15 janvier 2019

En dépit des dénégations du gouvernement israélien, la campagne de boycott, désinvestissement et sanction commence à avoir un impact dans le pays. L’Eurovision, organisé à Tel-Aviv en mai 2019, offre une nouvelle plateforme pour les militants BDS.

Thomas Cantaloube pour Mediapart

Israël, envoyé spécial.- Si l’on veut être sûr d’irriter un Israélien, il suffit de prononcer les trois lettres BDS. Peu de choses sont susceptibles de provoquer une réaction aussi épidermique que l’acronyme du mouvement international promouvant le boycott, le désinvestissement et les sanctions à l’égard de leur pays en raison de sa politique d’annexion des territoires palestiniens. Et, de manière quasiment unanime, à quelques exceptions près, tous les Israéliens sont à la fois prompts à condamner BDS et à balayer du revers de la main son efficacité. Comme le résume Daniel Shek, ancien ambassadeur d’Israël à Paris et figure modérée de la vie politique locale, « le plus grand accomplissement de BDS est de rendre ce pays fou ! ».

Vu de l’étranger, le mouvement BDS ne cesse d’engranger des succès, certes relativement petits et symboliques, mais des succès quand même. Vue d’Israël, la problématique est plus compliquée. Certes, il a « rendu le pays fou », certes, il ne semble pas avoir de prise sérieuse sur l’économie israélienne, qui se porte comme un charme, notamment sur le plan des nouvelles technologies. Mais il semble pourtant que ses conséquences se fassent sentir de manière plus souterraine et insidieuse.

Contrairement aux affirmations du gouvernement et de la plupart des Israéliens eux-mêmes, l’impact de BDS n’est pas bénin : il est l’un des principaux facteurs de la dégradation de la situation démocratique et du débat intellectuel dans le pays car, pour la première fois depuis peut être les guerres des Six-Jours et du Kippour, Israël se sent vulnérable. Il s’agit non pas d’une vulnérabilité existentielle qui menacerait la survie même de l’État fondé en 1947, mais d’une fragilité face à un mouvement qui expose les dérives nationalistes et religieuses de la même manière que le mouvement anti-apartheid dénonçait le racisme et la violence du gouvernement blanc en Afrique du Sud, pourtant considérée par beaucoup jusqu’à sa chute (à commencer par les gouvernements occidentaux et… israélien) comme parfaitement fréquentable.

À l’occasion de la fin de l’année 2018, le mouvement BDS a fait circuler la liste de ses principaux succès pour les douze mois écoulés : l’annulation d’un match amical de l’équipe de football d’Argentine juste avant le Mondial, l’annulation des concerts à Tel-Aviv de Lana Del Rey, Shakira ou Lorde à la suite de la pression de certains de leurs fans, l’arrêt du sponsoring de la fédération israélienne de football par Adidas, le vote par Dublin et des villes espagnoles et italiennes de résolutions approuvant BDS ou encore la décision d’Airbnb de ne plus diffuser d’annonces pour des logements dans les colonies israéliennes, illégales au regard du droit international. Sans oublier un succès indirect : l’élection au Congrès des États-Unis d’une poignée de représentants ouvertement favorables à BDS, une première.

Un porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères est prompt à écarter tous ces événements avec une moue sceptique lorsqu’on l’interroge sur le sujet : « Honnêtement, ce ne sont pas les actions de quelques artistes mal informés qui vont nous atteindre ! Faites plutôt la liste de tous les succès d’Israël dans l’année passée sur les plans diplomatiques ou économiques et vous verrez que le mouvement BDS est anecdotique. » Pourtant, si l’on en juge par les pages entières de journaux et de sites internet qui ont été consacrés aux différentes activités de boycott, on peut difficilement prétendre que ces événements ont laissé les Israéliens de marbre.

Un tribunal a même été jusqu’à exiger que les deux activistes néo-zélandais qui avaient démarré la campagne pour convaincre Lorde de ne pas chanter en Israël remboursent les fans éplorés de la chanteuse. D’innombrables reportages ont également été diffusés sur les propriétaires de logements (illégaux) dans les colonies qui ne pouvaient plus arrondir leurs fins de mois, en listant leurs habitations sur la plus grande plateforme mondiale de locations temporaires. Difficile, face à l’avalanche de récriminations, de prétendre à l’insouciance.

« En dépit des assurances officielles qu’il s’agit de phénomènes marginaux, il commence à y avoir un impact réel du mouvement BDS en Israël, soutient Ofer Neiman, de l’organisation Boycott From Within. Par exemple, j’ai été surpris d’apprendre que des centaines de DJ’s internationaux se mobilisaient pour refuser de se produire en Israël. Je connais bien cette scène et elle est normalement assez peu politisée. Sachant que des villes comme Tel-Aviv ou Haïfa ont bâti ces dernières années une économie reposant sur le tourisme jeune et fêtard, cela va inévitablement les atteindre. »

Un manque à gagner est toujours plus difficile à mesurer qu’un bénéfice. Et les dégâts en termes d’images sont également compliqués à évaluer : par exemple, les incidents à Gaza au printemps ont-ils plus, ou moins, dévalorisé l’image d’Israël en 2018 que les actions de BDS ? Impossible de répondre. Pour Omar Barghouti, l’un des cofondateurs du mouvement BDS, « il vaut mieux regarder des indicateurs objectifs plutôt que de demander aux Israéliens leur opinion. Qu’est-ce que l’on constate ? Le gouvernement israélien a dédié un ministère entier [celui des affaires stratégiques – ndlr] à se battre contre BDS. Si les pertes liées à BDS ne se chiffraient pas en milliards de dollars, pourquoi dépenser des centaines de millions contre le mouvement ? »

« Dans ses ambassades au travers le monde, Israël emploie désormais des gens à plein temps pour contrer BDS, il y en a deux en Grande-Bretagne par exemple, ou détruire la réputation des activistes, poursuit-il. Le gouvernement, via ses ministères et ses relais, organise régulièrement des conférences sur le thème : “Comment combattre BDS ?”. Si le mouvement est aussi inefficace, pourquoi se démener ? Enfin, on note que de plus en plus de grosses entreprises internationales refusent de participer à des appels d’offres en Israël, de crainte de se voir ensuite reprocher d’être complice d’un régime qui commet de graves violations des droits humains. »

Plusieurs études ont tenté de mesurer combien pourrait coûter le mouvement sur le plan économique. Une des plus récentes, menée par la Brookings Institution de Washington, estime que « l’économie israélienne est moins susceptible qu’auparavant aux boycotts […] du fait de ses exportations qui ont évolué vers des biens de haute qualité, qui ne peuvent pas être remplacés facilement par ses clients. À moins que des sanctions officielles ne soient mises en place par les partenaires les plus importants d’Israël comme les États-Unis ou l’Union européenne, BDS ne devrait pas produire le niveau de pression économique espéré par ses supporteurs. »