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« Un voyage sans fin vers l’enfer » : Israël emprisonne des centaines de jeunes garçons palestiniens chaque année. Voici leurs témoignages

mardi 16 avril 2019

Ils sont capturés en pleine nuit, yeux bandés, menottés, ils sont maltraités et manipulés pour avouer des crimes qu’ils n’ont pas commis. Chaque année, Israël arrête près de 1000 jeunes palestiniens, dont certains ont moins de 13 ans.

C’était un après-midi maussade et glacial, typique de la mi-février, dans le village cisjordanien de Beit Ummar, entre Bethléem et Hébron. Le temps n’empêchait pas les enfants de la famille Abu-Ayyash de jouer et de s’ébattre dehors. L’un d’eux, en costume de Spiderman, jouait le rôle en bondissant agilement de place en place. Soudain, ils remarquèrent un groupe de soldats israéliens avançant sur le sentier en face. Instantanément, leurs expressions changèrent, de la joie à l’effroi et ils se précipitèrent à l’intérieur de la maison. Ce n’était pas la première fois qu’ils réagissaient ainsi, dit leur père. En fait, c’est devenu la norme depuis qu’Omar, dix ans, a été arrêté par les troupes en décembre dernier.

Cet enfant de dix ans est l’un des centaines d’enfants palestiniens qu’Israël arrête chaque année : les estimations varient entre 800 et 1000. Certains ont moins de 15 ans ; certains même moins de 10. Une cartographie des endroits où ces détentions ont lieu révèle un certain schéma : plus le village palestinien est proche d’une colonie, plus il est probable que les mineurs qui y résident se retrouveront dans une prison israélienne. Par exemple, dans la ville de Azzun, à l’ouest de la colonie de Karnei Shomron, presque tous les foyers ont eu l’expérience d’une telle arrestation. Les résidents disent que dans les cinq dernières années, plus de 150 élèves du seul lycée de la ville ont été arrêtés.

A n’importe quel instant, il y a environ 270 enfants palestiniens dans des prisons israéliennes. La raison la plus répandue pour leur arrestation — jet de pierres — ne dit pas toute l’histoire. Des conversations avec beaucoup de ces jeunes, ainsi qu’avec des avocats et des militants des droits humains, dont ceux de l’organisation des droits humains B’Tselem, révèlent un certain modèle, même si elles laissent ouvertes beaucoup de questions : par exemple, pourquoi l’occupation requiert-elle que les arrestations soient violentes et pourquoi est-il nécessaire de menacer de jeunes enfants ?

Nombre d’Israéliens, dont la sensibilité est offensée par les arrestations d’enfants palestiniens, ont décidé de se mobiliser et de combattre le phénomène. Dans le cadre d’une organisation appelée Parents Against Child Detention (Parents contre la détention des enfants), ses membres, une centaine, sont actifs sur les réseaux sociaux et organisent des événements publics « pour augmenter la prise de conscience sur l’ampleur du phénomène et la violation des droits des mineurs palestiniens et pour créer un groupe de pression qui travaille à y mettre fin », expliquent-ils. Leurs cibles sont d’autres parents qui, ils l’espèrent, réagiront avec empathie aux histoires de ces enfants.

En général, le phénomène ne manque pas de critiques. En plus de B’Tselem, qui a une veille régulière sur la question, il y a eu aussi des protestations de l’étranger. En 2013, l’UNICEF, l’Agence des Nations Unies pour les enfants, a attaqué « le mauvais traitement des enfants qui arrivent en contact avec le système de détention militaire, [qui] semble répandu, systématique et institutionalisé ». Un rapport un an auparavant d’experts juridiques britanniques concluait que les conditions auxquelles étaient soumis les enfants palestiniens revenaient à de la torture, et il y a cinq mois seulement, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe déplorait la politique israélienne d’arrêter des enfants mineurs, déclarant : « Il faut mettre un terme à toutes les formes de maltraitance physique et psychologique des enfants pendant l’arrestation, les périodes de transfert et d’attente, et pendant les interrogatoires ».

Arrestation

Environ la moitié des arrestations d’adolescents palestiniens ont lieu dans leur foyer. Selon les témoignages, typiquement , les soldats des Forces de défense israéliennes font irruption dans la maison au milieu de la nuit, saisissent le jeune recherché et l’embarquent (très peu de filles sont détenues), laissant à la famille un document indiquant où il est emmené et pour quelles charges. Le document imprimé est en arabe et en hébreu, mais le commandant des forces armées ne remplit en général les informations détaillées qu’en hébreu, et remet ensuite le document aux parents qui ne sont pas toujours capables de le lire et ne savent pas pourquoi leur fils a été emmené.

L’avocate Farah Bayadsi s’interroge sur le besoin d’arrêter les enfants de cette manière, au lieu de les convoquer pour les interroger d’une manière régulière. (Les données montrent que seulement 12% des jeunes reçoivent une convocation pour interrogatoire).

« Je sais par expérience qu’à chaque fois qu’on demande à quelqu’un de venir pour un interrogatoire, il vient », remarque Bayadsi. Elle est active dans la branche israélienne de Defense for Children International (Association internationale de Défense des enfants), une ONG internationale qui s’occupe de la détention des mineurs et de la défense de leurs droits.

« La réponse que nous obtenons en général », dit-elle, « est que ‘C’est fait ainsi pour des raisons de sécurité’. Cela signifie que c’est une méthode délibérée, qui ne vise pas à entrer en contact de manière équilibrée avec le jeune mineur, mais à lui causer un traumatisme à vie ».

De fait, comme l’a déclaré à Haaretz, en réponse, le bureau du porte-parole des Forces de défense israéliennes, « la majorité des arrestations, à la fois des adultes et des mineurs, sont menées de nuit pour des raisons opérationnelles et à cause du désir de préserver le déroulement régulier de la vie et d’exécuter des actions ponctuelles spécifiques autant que possible ».

Environ 40% des mineurs sont arrêtés dans l’espace public — habituellement dans les zones d’incidents impliquant le jet de pierres contre des soldats. Cela a été le cas d’Adham Ahsoun, d’Azzun. A l’époque, il avait 15 ans et revenait d’une épicerie locale vers son domicile. Pas très loin, un groupe d’enfants avait commencé à lancer des pierres à des soldats, avant de s’enfuir. Ahsoun, qui ne s’était pas enfui, fut arrêté et emmené dans un véhicule militaire ; une fois à l’intérieur, il fut frappé par un soldat. Quelques enfants qui avaient vu ce qui était arrivé ont couru chez lui pour le dire à sa mère. Attrapant le certificat de naissance de son fils, elle s’est précipitée vers l’entrée de la ville pour prouver aux soldats qu’il n’était qu’un enfant. Mais c’était trop tard ; le véhicule était déjà parti, vers une base de l’armée à proximité, où il devrait attendre pour être interrogé.

De par la loi, les soldats sont supposés menotter les enfants les mains devant, mais dans de nombreux cas, ils le font avec les mains derrière eux. De plus, les mains des mineurs sont parfois trop petites pour les menottes, comme l’a dit un soldat de la brigade d’infanterie de Nahal à l’ONG Breaking the Silence (Briser le silence). A une occasion, a-t-il raconté, son unité a arrêté un graçon « d’environ 11 ans », mais les menottes étaient trop grandes pour retenir ses petites mains.

L’étape suivante est le voyage : les jeunes sont emmenés à une base de l’armée ou à un poste de police dans une colonie voisine, leurs yeux couverts par un bandeau. « Quand vos yeux sont couverts, votre imagination vous emmène dans les endroits les plus effrayants », dit un avocat qui représente des jeunes palestiniens. Beaucoup de ceux arrêtés ne comprennent pas l’hébreu, donc une fois poussés dans le véhicule de l’armée, ils sont totalement coupés de ce qui se passe autour d’eux.

Dans la plupart des cas, le jeune, menotté et les yeux bandés, sera déplacé d’un endroit à un autre avant d’être réellement interrogé. Parfois il est laissé dehors un moment, en plein air. En plus de l’inconfort et de la confusion, être trimbalé ainsi présente un autre problème : pendant ce temps, de nombreux actes de violence ont lieu, au cours desquels les soldats frappent les détenus, et ils ne sont pas répertoriés.

Une fois à la base de l’armée ou au poste de police, le mineur, toujours menotté et les yeux bandés, est placé sur une chaise ou sur le plancher pendant quelques heures, généralement sans qu’on lui donne quoi que ce soit à manger. « Le voyage sans fin vers l’enfer », voici comment Bayadsi décrit la procédure. La mémoire de l’incident, ajoute-t-elle, « reste des années même après la relaxe du garçon. Elle lui implante un sentiment permanent d’absence de sécurité qui restera avec lui sa vie entière ».

Un témoignage d’un sergent des Forces de défense donné à Breaking the Silence à propos d’un incident en Cisjordanie illustre la situation du point de vue de l’autre côté : « C’était la première nuit de Hanoucca en 2017. Deux enfants jetaient des pierres sur l’Autoroute 60, sur la route. Alors nous nous sommes emparés d’eux et nous les avons emmenés à la base. Leurs yeux étaient couverts d’un bandeau et ils étaient menottés avec des menottes en plastique. Ils avaient l’air jeune, entre 12 et 16 ans ».

Quand les soldats se réunirent pour allumer la première bougie du congé de Hanoucca, les détenus restèrent à l’extérieur. « Nous criions et faisions du bruit et utilisions des tambours, qui est une sorte de truc de la compagnie », se rappelait le soldat, indiquant qu’il supposait que les enfants ne connaissaient pas l’hébreu, même si, peut-être, ils comprenaient en fait les jurons qu’ils entendaient. « Disons que sharmuta [salope] et d’autres mots, ils pouvaient les connaître de l’arabe. Comment pouvaient-ils savoir que nous ne parlions pas d’eux ? Ils pensaient probablement que d’une minute à l’autre, nous allions les faire cuire ».

Interrogation

Le cauchemar peut durer plus ou moins longtemps, relatent les anciens détenus. Entre trois et huit heures après l’arrestation, alors que le jeune est fatigué et affamé —et parfois souffre à cause des coups reçus, est effrayé par les menaces et ne sait même pas pourquoi il est là —, il est emmené pour un interrogatoire. Ce peut être le premier instant où le bandeau est enlevé et ses mains libérées. La procédure commence d’habitude par une question générale, comme « Pourquoi jettes-tu des pierres sur les soldats ? ». La suite est plus intense — une rafale de questions et de menaces, visant à obtenir que le jeune signe des aveux. Dans certains cas, on lui promet que, s’il signe, on lui donnera quelque chose à manger.

Selon les témoignages, les menaces des interrogateurs sont dirigées directement contre le garçon (« Tu vas passer toute ta vie en prison »), ou contre sa famille (« Je vais faire venir ta mère ici et la tuer devant tes yeux »), ou contre les moyens d’existence de la famille (« si tu n’avoues pas, nous enlèverons à ton père son permis de travail en Israël — à cause de toi, il sera sans travail et toute ta famille aura faim »).

« Le système montre que l’intention ici est plus de montrer son contrôle que de s’engager dans l’application de la loi », suggère Bayadsi. « Si le garçon avoue, il y a un dossier ; s’il n’avoue pas, il entre dans le cercle criminel de toute façon et il est sérieusement intimidé ».

Emprisonnement

Que le jeune détenu ait signé des aveux ou non, l’étape suivante est la prison. Soit Megiddo, en Basse Galilée, soit Ofer, au nord de Jérusalem. Khaled Mahmoud Selvi avait 15 ans quand il fut amené à la prison en octobre 2017 et qu’on lui dit de se déhabiller pour une fouille au corps (comme dans 55% des cas). Pendant 10 mn, il dut rester debout, nu, avec un autre garçon, et en hiver.

Les mois de détention, en attente du procès et ultérieurement s’ils sont condamnés, se passent dans l’aile des mineurs de l’établissement pour les prisonniers de sécurité. « Ils ne parlent pas à leurs familles pendant des mois et n’ont droit qu’à une visite par mois, à travers une vitre », explique Bayadsi.

On arrête beaucoup moins de filles palestiniennes que de garçons. Mais il n’y a pas de bâtiment spécial pour elles, donc elles sont détenues dans la prison Sharon pour femmes, avec les adultes.

Le procès

Le tribunal est d’habitude l’endroit où les parents voient leur enfant pour la première fois, parfois plusieurs semaines après l’arrestation. Les larmes sont la réaction la plus courante à la vue du jeune détenu, qui porte un uniforme de prison et des menottes, avec un nuage d’incertitude pesant sur tout. Les gardes du Service des prisons d’Israël n’autorisent pas les parents à approcher du jeune et les orientent vers le banc des visiteurs. Le conseiller de la défense est payé soit par la famille, soit par l’Autorité palestinienne.

A une récente audience de renvoi pour plusieurs détenus, un garçon n’arrêtait pas de sourire à la vue de sa mère, tandis qu’un autre baissait les yeux, peut-être pour cacher ses larmes. Un autre détenu a chuchoté à sa grand-mère qui était venue lui rendre visite : « Ne t’inquiète pas, dis à tout le monde que je vais bien ». Le garçon à côté est resté silencieux, regardant sa mère qui lui disait d’un mouvement des lèvres : « Omari, je t’aime ».

Alors que les enfants et leurs familles essaient d’échanger quelques mots et des regards, la procédure continue. Comme dans un univers parallèle.

Le marché

La grande majorité des procès pour les jeunes se termine par une négociation — safka en arabe, un mot que les enfants palestiniens connaissent bien. Même s’il n’y a pas de preuve sérieuse pour impliquer le garçon dans des jets de pierre, une négociation de peine est souvent l’option choisie. Si le détenu ne l’accepte pas, le procès peut durer longtemps et il sera maintenu en détention jusqu’à la fin de la procédure.

La condamnation dépend presque entièrement des preuves fournies dans les aveux, dit l’avocat Gerard Holton, de la Military Court Watch (Veille sur les tribunaux militaires), une association palestino-britannique dont l’agenda, selon le site web, est de « surveiller le traitement des enfants sous détention militaire israélienne ». Selon Horton, qui est basé à Jérusalem, les mineurs sont plus enclins à avouer s’ils ne connaissent pas leurs droits, sont effrayés et ne reçoivent ni soutien ni répit jusqu’à ce qu’ils avouent. Parfois on dira à un détenu qui n’avoue pas qu’il peut s’attendre à être confronté à une série de comparutions devant le tribunal. A un certain moment, le jeune même le plus dur désespérera, explique l’avocat.

Le bureau du porte-parole des Forces de défense a déclaré en réponse : « Les mineurs ont le droit d’être représentés par un avocat, comme tout autre accusé, et ils ont le droit de conduire leur défense de la manière qu’ils choisissent. Parfois ils choisissent d’avouer leur culpabilité dans le cadre d’une négociation de peine mais s’ils ne plaident pas coupable, une procédure incluant l’audition des preuves est menée, comme dans les procédures [des cours civiles] en Israël, à la conclusion de laquelle une décision juridique est prise sur la base des preuves présentées à la cour. Les délibérations ont lieu dans un bref délai et se déroulent avec efficacité et dans le respect des droits de l’accusé. »

Gérer la communauté

Selon les données collectées par l’ONG palestino-britannique, 97% des jeunes arrêtés par les Forces de défense vivent dans des localités relativement petites qui ne sont pas à plus de deux kilomètres d’une colonie. Il y a un certain nombre de raisons pour cela. L’une d’elles est la friction constante —physique et géographique — entre Palestiniens, d’un côté, et soldats et colons de l’autre. Cependant, selon Horton, il y a une autre manière, non moins intéressante, d’interpréter ce chiffre : à savoir du point de vue d’un commandant des Forces de défense, dont la mission est de protéger les colons.

Dans les cas d’incidents de jets de pierre, dit-il, l’hypothèse du commandant est que les Palestiniens impliqués sont jeunes, entre 12 et 30 ans, et qu’ils viennent du village le plus proche. Souvent l’officier se tournera vers un collaborateur résidant dans le village qui lui fournit les noms de quelques garçons.

L’étape suivante est « d’entrer dans le village de nuit et de les arrêter », poursuit Horton. « Et que les jeunes soient ceux qui ont lancé les pierres ou non, vous avez déjà effrayé tout le village » — ce qui est, dit-il, un « outil efficace » pour gérer une communauté.

« Quand tant de mineurs sont arrêtés comme cela, il est clair que certains d’entre eux seront innocents », observe-t-il. « Le point est que cela doit arriver tout le temps, parce que les garçons grandissent et de nouveaux enfants apparaissent sur la scène. Chaque génération doit sentir le bras puissant des Forces de défense ».

Selon le bureau du porte-parole des Forces de défense : « Dans les dernières années, beaucoup de mineurs, certains très jeunes, ont été impliqués dans des incidents violents, des provocations et même du terrorisme. Dans de tels cas, il n’y a pas d’alternative, il faut instituer des mesures, y compris des interrogatoires, de la détention et desprocès, dans les limites de la loi et selon ce qui y est stipulé. Dans le cadre de ces procédures, les Forces de défense opèrent en respectant et préservant les droits des mineurs. Quand on applique la loi contre eux, leur âge est pris en compte ».

« Donc, depuis 2014, parmi d’autres mesures, dans certaines circonstances, les mineurs sont convoqués au poste de police et ne sont pas arrêtés chez eux. De plus, les procédures relatives aux mineurs ont lieu dans le tribunal militaire pour mineurs, qui examine l’importance du délit attribué au mineur et le danger qu’il pose, tout en prenant en considération son jeune âge et sa situation particulière. Toute allégation de violence de la part des soldats des Forces de défense est examinée et les cas dans lesquels les actions des soldats sont jugées incorrectes sont traités avec sévérité ».

Le service de sécurité du Shin Bet a déclaré en réponse : « Le Shin Bet, en collaboration avec les Forces de défense et la police d’Israël, agit contre tout élément qui menace de nuire à la sécurité d’Israël et aux citoyens de ce pays. Les organisations terroristes utilisent massivement des mineurs et les recrutent pour mener des activités terroristes et il y a une tendance générale à impliquer des mineurs dans des activités terroristes dans le cadre d’initiatives locales. Les interrogatoires de personnes soupçonnées de terrorisme sont menés par le Shin Bet selon la loi et sont soumis à une supervision et à un examen interne et externe, à tous les niveaux de l’appareil judiciaire. Les interrogatoires de mineurs sont menés avec une sensibilité particulière et en tenant compte de leur jeune âge. »

Khaled Mahmoud Selvi, arrêté à 14 ans (octobre 2017)

« J’ai été arrêté quand j’avais 14 ans, tous les garçons de la famille ont été arrêtés cette nuit. Un an après, j’ai été encore arrêté, avec mon cousin. ils ont dit que j’avais brûlé des pneus. C’est arrivé pendant que je dormais. Ma mère m’a réveillé. Je pensais qu’il était temps d’aller à l’école, mais quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu les soldats au-dessus de moi. Ils m’ont dit de m’habiller, ils m’ont menotté et m’ont emmené dehors. Je portais une chemise à manches courtes et il faisait froid cette nuit-là. Ma mère les a suppliés de me laisser mettre une veste, mais ils ont refusé. Finalement, elle a jeté la veste sur moi, mais ils ne m’ont pas laissé enfiler les bras dans les manches.

« Ils m’ont emmené à la colonie de Karmei Tzur avec les yeux bandés et j’avais le sentiment qu’ils ne faisaient que conduire en rond. Quand j’ai marché, il y avait un fossé sur la route et ils m’ont poussé dedans et je suis tombé. De là, ils m’ont emmené à Etzion [au poste de police]. Là ils m’ont mis dans une pièce et les soldats n’arrêtaient pas d’entrer tout le temps et de me donner des coups de pied. Quelqu’un est passé et a dit que si je n’avouais pas, ils me laisseraient en prison pour le reste de ma vie.

« A 7 h du matin, ils m’ont dit que l’interrogatoire commençait. J’ai demandé à aller aux toilettes avant. Mes yeux étaient bandés et un soldat a mis une chaise devant moi. J’ai trébuché. L’interrogatoire a continué pendant une heure. Ils m’ont dit qu’ils m’avaient vu brûler des pneus et que cela interférait avec le trafic aérien. Je leur ai dit que ce n’était pas moi. Je n’ai pas vu un avocat avant l’après-midi et il a demandé aux soldats de nous apporter de la nourriture. C’était la première fois que je mangeais depuis mon arrestation la nuit d’avant.

« A 7 h du soir, j’ai été envoyé à la prison d’Ofer et j’y suis resté six mois. Pendant cette période, j’ai été au tribunal plus de dix fois. Et il y a eu aussi un autre interrogatoire, parce qu’on a dit à un ami à moi pendant qu’il était interrogé que s’il n’avouait pas et ne donnait pas des informations sur moi, ils feraient venir sa mère et l’abattraient devant ses yeux. Alors il a avoué et il les a informés. Je ne suis pas en colère contre lui. C’était sa première arrestation, il avait peur ».

Khaled Shtaiwi, arrêté à 13 ans (novembre 2018)

L’histoire de Khaled est racontée par son père, Murad Shatawi : « La nuit où il a été arrêté, un coup de téléphone de mon neveu m’a réveillé. Il a dit que la maison était entourée de soldats. Je me suis levé et habillé parce que je m’attendais à ce qu’ils m’arrêtent, à cause des manifestations non violentes que j’organise le vendredi. Je n’ai jamais imaginé qu’ils prendraient Khlaed. Ils m’ont demandé le nom de mes fils. Je leur ai dit Mumen et Khaled. Quand j’ai dit Khaled, ils ont dit, « Oui, lui. Nous sommes ici pour l’emmener ». J’étais en état de choc, tant de soldats pour arrêter un garçon de 13 ans.

« Ils l’ont menotté et lui ont mis un bandeau sur les yeux et l’ont conduit vers l’est à pied, vers la colonie de Kedumim, jurant tout le temps et le frappant un peu. Je voyais tout cela de la fenêtre. ils m’ont donné un document montrant que c’était une arrestation légale et que je pouvais venir au poste de police. Quand j’y suis arrivé, je l’ai vu à travers un petit trou dans la porte. Il était menotté et avait un bandeau sur les yeux.

« Il est resté comme cela depuis le moment où ils l’ont arrêté jusqu’à 3h de l’après-midi le jour suivant. C’est une image qui ne me quitte pas ; je ne sais pas comment je vais continuer à vivre avec cette image dans ma tête. Il était accusé d’avoir jeté des pierres, mais après quatre jours ils l’ont relâché, parce qu’il n’a pas avoué et qu’il n’y avait aucune autre preuve contre lui. Pendant le procès, quand le juge voulait parler à Khaled, il devait se pencher en avant pour le voir parce que Khaled était si petit.

« Qu’est-ce que cela faisait de le voir comme cela ? Je suis son père. Cela dit tout. Il n’en a pas parlé depuis qu’il est sorti, il y a trois mois. C’est un problème. J’organise maintenant un ‘jour de psychologie’ dans le village pour aider tous les enfants ici qui ont été arrêtés. Des 4500 personnes dans le village, 11 enfants de moins de 18 ans ont été arrêtés ; cinq avaient moins de 15 ans. »

Omar Rabua Abu Ayyash, arrêté à l’âge de 10 ans (décembre 2018)

Omar a l’air petit pour son âge. Il est timide et tranquille et c’est difficile de lui parler de l’arrestation, donc des membres de sa famille racontent les événements à sa place.

La mère d’Omar : « C’est arrivé à 10h du matin un vendredi, quand il n’y a pas d’école. Omar jouait devant la maison, il jetait des pierres à des oiseaux qui pépiaient dans les arbres. Les soldats qui étaient ici dans la tour de garde de l’autre côté, ont remarqué ce qu’il faisait et ont couru vers lui. Il a couru mais ils l’ont rattrapé et l’ont jeté par terre. Il a commencé à pleurer et il a mouillé son pantalon. Ils lui ont donné des coups de pied plusieurs fois.

« Sa grand-mère, qui vit ici plus bas, est sortie immédiatement et a essayé de l’arracher aux soldats, ce qui a causé une lutte et des cris. A la fin, ils l’ont laissé seul et il est retourné à la maison et s’est changé. Un quart d’heure plus tard, les soldats sont revenus, cette fois avec leur commandant qui a dit qu’il devait arrêter le gamin pour jet de pierres. Quand les autres enfants de la famille ont vu les soldats dans la maison, ils ont aussi mouillé leur pantalon ».

Le père d’Omar continue l’histoire : « J’ai dit au commandant qu’il avait moins de 12 ans et que je devais l’accompagner, donc j’ai roulé avec lui dans la jeep à la colonie de Karmei Tzur. Là les soldats lui ont dit de ne plus jeter de pierres et que s’il voyait d’autres enfants le faire, il devait leur dire. A partir de là ils l’ont emmené dans les bureaux de l’Autorité palestinienne à Hébron. Toute l’histoire a pris 12 heures. Ils lui ont donné quelques bananes à manger pendant ces heures. Maintenant chaque fois que les enfants voient une jeep militaire ou des soldats, ils rentrent à l’intérieur. Ils ont cessé de jouer à l’extérieur depuis. Avant l’incident, les soldats avaient l’habitude de venir ici jouer au football avec les enfants. Maintenant ils ont aussi cessé de venir. »

Tareq Shtaiwi, arrêté à 14 ans (janvier 2019)

« Il était environ 2h de l’après-midi. J’avais de la fièvre ce jour là, donc Papa m’a envoyé chez mon cousin dans la maison à côté, parce que c’est presque le seul endroit dans le village avec du chauffage. Brusquement des soldats sont apparus. Ils m’ont vu les regarder par la fenêtre, donc ils ont tiré sur la porte du bâtiment, l’ont défoncée et ont commencé à monter à l’étage. J’étais effrayé, donc j’ai couru du second au troisième étage, mais ils m’ont arrêté en route et m’ont emmené dehors. Les soldats n’ont pas voulu me laisser prendre mon manteau, même s’il faisait froid et que j’étais malade. Ils m’ont emmené à pied à Kedumim, menotté et les yeux bandés. Ils m’ont assis sur une chaise. J’ai entendu les fenêtres et les portes qu’on fermait brutalement, je pense qu’ils essayaient de me faire peur.

« Peu de temps après, ils m’ont emmené de Kedumim à Ariel, j’y étais pendant cinq-six heures. Ils m’ont accusé d’avoir lancé des pierres quelques jours plus tôt avec mon ami. Je leur ai dit que je n’avais jamais lancé de pierres. Le soir ils m’ont déplacé vers le bâtiment de détention de Hawara ; un des soldats m’a dit que je n’en partirai jamais. Le matin j’ai été déplacé à la prison de Meggido. Ils n’avaient pas d’unformes de prisonniers à ma taille, donc ils m’ont donné des vêtements d’enfants palestiniens qui avaient été là avant et les avaient laissé pour les prochains. J’étais le plus jeune de la prison.

« J’ai eu trois auditions au tribunal et après 12 jours, à la dernière audition, ils m’ont dit que cela suffisait, que mon père paierait une amende de 2000 shekels [488 euros] et que j’avais une condamnation de trois ans avec sursis. Le juge m’a demandé ce que j’avais l’intention de faire en sortant, je lui ai dit que je retournerai à l’école et que je n’irai plus au troisième étage. Depuis mon arrestation, mon plus jeune frère qui a 7 ans a peur de dormir dans la chambre des enfants et va dormir avec mes parents. »

Adham Ahsoun, arrêté en octobre 2018, le jour de son 15e anniversaire

« Le jour de mon 15e anniversaire, je suis allé à la boutique du village pour acheter quelques trucs. Vers 7h30 le soir, des soldats sont entrés dans le village et des enfants ont commencé à leur jeter des pierres. Sur le chemin du retour avec mon sac, ils m’ont attrapé. Ils m’ont amené à l’entrée du village et m’ont mis dans une jeep. Un des soldats a commencé à me frapper. Ensuite ils m’ont mis des menottes en plastique et ont bandé mes yeux et m’ont pris comme cela vers la base militaire de Karnei Shomron. J’étais là pour à peu près une heure. Je ne pouvais rien voir, mais j’avais le sentiment qu’un chien me reniflait. J’avais peur. De là ils m’ont emmené à une autre base militaire et m’ont laissé là pour la nuit. Ils ne m’ont rien donné à manger ou à boire.

« Le matin, ils m’ont déplacé vers le centre d’interrogatoire d’Ariel. L’interrogateur m’a dit que les soldats m’avaient pris en train de jeter des pierres. Je lui ai dit que je n’avais pas jeté de pierres, que j’étais sur le chemin du retour, de la boutique à ma maison. Alors il a appelé les soldats dans la salle d’interrogatoire. Ils ont dit : « Il ment, nous l’avons vu, il jetait des pierres ». Je lui ai dit que, vraiment, je n’avais pas lancé de pierres, mais il a menacé d’arrêter ma mère et mon père. J’ai paniqué. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que vous voulez de moi ? ». Il a dit qu’il voulait que je signe que je jetais des pierres aux soldats, donc j’ai signé. Tout ce temps, je n’ai pas vu ou parlé à un avocat.

« Ma négociation était que j’avouerais et servirais une peine de prison de cinq mois. Par la suite, ils m’ont fait une remise d’un tiers pour bonne conduite. Je suis sorti au bout de trois mois et avec une amende de 2000 shekels [488 euros]. En prison j’ai essayé de rattraper ce que je manquais à l’école. Les enseignants m’ont dit qu’ils prendraient seulement en compte les notes du second semestre, donc cela ne diminuerait pas mes chances d’être accepté pour des études d’ingénieur à l’université. »

Muhmen Teet, arrêté à 13 ans (novembre 2017)

« A 3h du matin, j’ai entendu frapper à la porte. Papa est venu dans la pièce et a dit qu’il y avait des soldats dans le salon et qu’ils voulaient qu’on leur montre nos cartes d’identité. L’officier commandant a dit à mon père qu’ils m’emmenaient à Etzion pour interrogatoire. Dehors, ils m’ont menotté, m’ont mis un bandeau sur les yeux et m’ont mis dans un véhicule militaire. Nous sommes allés dans la maison de mon cousin ; ils l’ont aussi arrêté, De là nous sommes allés à Karmei Tzur et avons attendu, menottés, les yeux bandés, jusqu’au matin.

« Le matin, ils ont seulement pris mon cousin pour l’interrogatoire, pas moi. Après son interrogatoire, ils nous ont emmené à la prison d’Ofer. Après une journée là, ils nous ont ramenés à Etzion et ont dit qu’ils allaient m’interroger. Avant l’interrogatoire, ils m’ont emmené dans une pièce, où il y avait un soldat qui m’a giflé. Après m’avoir frappé dans une pièce, il m’a emmené dans la salle d’interrogatoire. L’interrogateur a dit que j’étais responsable d’avoir brûlé des pneus et qu’à cause de cela le verger à côté de la maison avait pris feu. J’ai dit que ce n’était pas moi, et j’ai signé un document que l’interrogateur m’a donné. Le document était aussi imprimé en arabe, mais l’interrogateur l’a rempli en hébreu. Ils m’ont ramené à la prison d’Ofer.

« J’ai eu sept auditions au tribunal parce qu’à la première audition, j’ai dit que je n’avais pas eu l’intention d’avouer, que je ne comprenais simplement pas ce que j’avais signé et que ce n’était pas vrai. Alors ils m’ont renvoyé pour un autre interrogatoire. Encore une fois, je n’ai pas avoué. Alors ils m’ont envoyé en interrogatoire encore une fois et encore une fois je n’ai pas avoué. Voilà comment c’était pendant trois interrogatoires. A la fin, mon avocat a négocié avec le procureur que si j’avouais au tribunal — ce que j’ai fait — et si ma famille payait 4000 shekels [976 euros], ils me relâcheraient.

« Je suis un bon élève, j’aime le football, autant jouer que regarder. Depuis l’arrestation, je me promène à peine dehors. »

Khalil Zaakiq, arrêté à 13 ans (janvier 2019)

« Vers 2 h du matin, quelqu’un a frappé à la porte. Je me suis réveillé et j’ai vu plein de soldats dans la maison. Ils ont dit que nous devions tous nous asseoir sur le divan du salon et ne pas bouger. Le commandait a appelé Uday, mon grand frère, lui a dit de sh’abiller et l’a informé qu’il était arrêté. C’était la troisième fois qu’ils l’arrêtaient. Mon père a aussi été arrêté une fois. Tout à coup, ils m’ont dit de mettre mes chaussures aussi et d’aller avec lui.

« Ils nous ont emmenés hors de la maison et nous ont lié les mains et couvert les yeux pendant trois heures. Nous sommes allés comme cela à pied à la base de Karmei Tzur. Là ils m’ont assis sur le sol avec les mains liés et les yeux bandés pendant environ trois heures. Vers 5 h du matin, ils nous ont emmenés à Etzion. Sur la route dans la jeep, ils nous ont frappés, ils m’ont giflé. A Etzion on m’a envoyé pour être examiné par un médecin. Il m’a demandé si j’avais été battu et j’ai dit oui. Il n’a rien fait, seulement vérifié ma tension et il a dit que je pouvais supporter un interrogatoire.

« Mon interrogatoire a commencé à 8 h du matin. Ils m’ont demandé de leur dire quels enfants jetaient des pierres. J’ai dit que je ne savais pas, alors l’interrogateur m’a donné une gifle. L’interrogatoire a duré quatre heures. Après ils m’ont mis dans une pièce obscure pour 10 minutes et ensuite ils m’ont ramené à la salle d’interrogatoire, mais là ils ont seulement pris mes empreintes et m’ont placé dans une cellule de détention pour une heure. Après une heure, Uday et moi avons été emmenés à la prison d’Ofer. Je n’ai pas signé d’aveu, ni sur moi-même, ni sur d’autres.

« Je suis sorti après neuf jours, parce que je n’étais coupable de rien. Mes parents ont eu à payer 1000 shekels [244 euros] de caution. Mon petit frère, qui a dix ans, a vraiment peur depuis. Chaque fois que quelqu’un frappe à la porte, il mouille son pantalon. »

Netta Ahituv pour Haaretz |Traduction CG pour l’AURDIP