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« Un vide que personne ne peut combler » : les enfants de Gaza traumatisés par la perte de proches

mardi 30 avril 2019

Les forces israéliennes ont tué au moins 40 enfants depuis le début de la Grande marche du retour – une autre cicatrice psychologique pour une génération déjà éprouvée.

Wassal Sheikh Khalil savait qu’elle allait mourir. Le 13 mai, pendant le dîner, l’adolescente de 14 ans a annoncé à sa mère : « C’est mon dernier jour d’école et le dernier jour où je dîne avec vous. »

Reem Abu Irmana se souvient de sa fille lui disant : « Ils vont me tirer une balle dans la tête. Je ne la sentirai pas, je ne ressentirai pas la douleur. »

Le lendemain, alors que des dizaines de milliers de Palestiniens manifestaient à Gaza pour dénoncer le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem, l’inquiétante prédiction de l’adolescente s’est réalisée.

Alors qu’elle se tenait au milieu d’une foule de femmes et d’enfants avec son jeune frère Mohammed, Wassal a été touchée à la tête par un sniper israélien. Un autre manifestant était en train de filmer quand elle a été touchée, son corps s’effondrant au sol.

Elle figure parmi les 68 Palestiniens tués ce jour-là.

Selon la commission d’enquête indépendante des Nations unies et d’autres groupes de défense des droits de l’homme, les forces israéliennes ont tué au moins 40 enfants dans le contexte de la Grande marche du retour depuis le 30 mars 2018.

Au moins 32 d’entre eux ont été tués par des tirs à balles réelles ou des éclats d’obus. Selon la commission, 1 642 autres enfants ont été blessés par des balles réelles, des éclats d’obus, des balles en acier recouvert de caoutchouc et des impacts directs de grenade lacrymogène.

Dans la petite bande de terre qu’est Gaza, où la moitié de la population a moins de 18 ans, de nombreux enfants ne se souviennent pas de l’époque qui a précédé les onze années de blocus israélien. La plupart ont déjà traversé trois guerres dévastatrices.

Des centaines de milliers de réfugiés sont nés à Gaza et n’ont jamais vu les villages d’où leurs familles ont été expulsées lors de la création de l’État d’Israël.

Pour beaucoup de Palestiniens qui grandissent dans des conditions désespérées, la Grande marche du retour symbolise un appel collectif en faveur de la survie.

Cependant, un an après, la répression meurtrière des manifestations par l’armée israélienne constitue une nouvelle expérience traumatisante pour les enfants de Gaza. L’UNICEF estime que plus de 25 000 enfants ont un besoin urgent de soutien psychosocial.

La marche de la vie et de la mort

Wassal vivait dans le camp de réfugiés d’al-Maghazi, au centre de la bande de Gaza, avec sa mère divorcée et ses six frères et sœurs.

Elle participait à la Grande marche du retour depuis le tout début avec son frère Mohammed, âgé de 12 ans.

« Nous lui avons toujours dit que c’était risqué et nous avions peur qu’elle soit blessée », déclare sa mère, Reem, à Middle East Eye.

Mais l’adolescente n’en démordait pas. Au matin du 14 mai, Reem se souvient d’avoir interdit à Wassal de se rendre dans la zone de manifestation proche de la frontière est avec Israël.

« Wassal pleurait, elle m’a dit : “J’attends ce jour depuis si longtemps, je dois y aller, je ne veux pas rater cette journée.” »

Pour Nadera Shalhoub-Kevorkian, universitaire palestinienne qui étudie l’impact de l’occupation sur les enfants, la Grande marche du retour a réveillé chez de nombreux jeunes Palestiniens à Gaza un sentiment de pouvoir dans des circonstances où ils se sentent autrement impuissants – tout en étant conscients des risques.

Lors d’une conférence organisée par le UK-Palestine Mental Health Network à Londres en mars, Nadera Shalhoub-Kevorkian a cité un enfant de Gaza : « Gaza n’est pas une prison, c’est un endroit sans vie. La Marche du retour, c’est la vie – mais c’est aussi la mort.

« Participer à la Grande marche du retour implique un risque de mort, de blessure ou de mutilation. Mais pour les enfants, c’est perçu comme un acte libérateur pour préserver la vie. »

De nombreux enfants, à l’instar de Wassal, ont assisté aux manifestations avec un sentiment d’appartenance et de se rendre utiles, mais le danger inhérent à la situation a eu un effet dévastateur – non seulement pour ceux qui ont été tués, mais pour ceux qui restent.

Mohammed se tenait à côté de Wassal quand elle a été abattue devant ses yeux.

« Elle est soudainement tombée par terre, son sang coulait, elle ne bougeait plus », raconte le jeune garçon à MEE.

Mohammed et Wassal ont toujours été proches en raison de leur faible différence d’âge, précise leur mère Reem.

Après la mort de sa sœur, Mohammed était sous le choc. Il a déprimé, est devenu violent, n’arrive plus à se concentrer à l’école et mouille souvent son lit – ce qui a incité l’un des voisins de la famille, un psychologue, à commencer à traiter le garçon aux prises avec son chagrin.

Même maintenant, ajoute Reem, son fils continue de parler de Wassal comme si elle était toujours là et accroche des photos de sa sœur dans toute la maison. En dépit du soutien psychologique qu’il a reçu, la plupart des symptômes de son traumatisme demeurent.

Perte d’un meilleur ami et confident

À Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, les Shalabi savent ce que la famille de Wassal a traversé.

Le 8 février, Hassan Shalabi, 14 ans, a été touché à la poitrine par les forces israéliennes alors qu’il participait à une manifestation.

Moins de deux mois plus tard, la mort de l’adolescent laisse un trou béant dans la vie de ses parents et amis.

« J’étais la sœur, l’amie et la confidente de Hassan », déclare Aseel Shalabi, s’efforçant de parler de son frère sans pleurer. « Hassan a laissé un vide immense que personne ne peut combler. »

Abdel Fattah Shalabi, un des frères de Hassan, a toujours dormi sur le même matelas que Hassan. Pendant que les autres membres de sa famille parlaient à MEE de son frère décédé, il est resté silencieux, les yeux remplis de larmes.

« Hassan a disparu soudainement, c’est très difficile de s’adapter à la vie sans lui », confie Fatima Shalabi, la mère de Hassan.

Fatima et son mari, Iyad, expliquent que leurs enfants sont gravement touchés par cette perte, en proie aux cauchemars, à l’insomnie et à la dépression.

Le cadet, Ismail, 4 ans, ne comprend toujours pas que son frère aîné est mort, mais touche souvent des photos de Hassan et les montre du doigt.

« J’essaie de rendre mes enfants plus forts, en leur disant que Hassan est dans un monde meilleur », déclare Iyad Shalabi.

Un mois après la mort de Hassan, ses camarades de classe sont toujours sous le choc.

« Hassan n’est pas seulement mon meilleur ami, il est mon âme-sœur. J’ai passé plus de temps avec lui que quiconque », confie Ahmed Abu Qusai, 14 ans.

« Nous avions l’habitude de nous asseoir tous les vendredis sur le même siège dans le bus pour nous rendre à la marche », poursuit-il – à l’exception du jour fatidique où son ami a été tué, alors qu’Ahmed, malade, était resté chez lui.

Rasmi Abu Sabla, 16 ans, raconte à MEE qu’il jouait au football avec Hassan, Ahmed et d’autres garçons du quartier tous les jours.

« Les matchs de football ne sont plus pareils », dit-il. « Hassan était le meilleur joueur, et le football n’est plus le football depuis sa mort. »

Des dommages émotionnels pour toute une génération

Selon le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), la Grande marche du retour a engendré une détresse aigüe parmi les enfants de Gaza.

Dans un rapport publié fin mars, le NRC a signalé que les jeunes enfants connaissaient un niveau de détresse élevé en raison de la perte d’un membre de leur famille.

Le Dr Sami Oweida, consultant en psychiatrie du programme de santé mentale communautaire de Gaza, a indiqué à MEE que depuis le début de la Grande marche du retour, de nombreux enfants mouillent leur lit, ont des difficultés scolaires, font des cauchemars, connaissent la peur et l’anxiété.

« Les enfants palestiniens ont les taux les plus élevés de troubles mentaux parmi tous les pays du Moyen-Orient », déclare-t-il.

Lors de la conférence « Palestinian childhoods » à Londres, la psychiatre palestinienne Samah Jabr a mis en garde contre le fait de séparer le diagnostic psychologique du contexte politique.

« L’occupation a une incidence sur le point de vue des enfants sur eux-mêmes, sur le monde et sur leurs relations », a-t-elle déclaré. « Cela crée une morbidité psychologique qui dépasse les étiquettes officielles connues en psychiatrie. »

« Nous devons faire autrement que d’essayer de placer l’expérience des Palestiniens dans le cadre habituel de la psychopathologie individuelle.

« Nous devons vraiment discuter d’émancipation, de représentation, de création de modèles – des choses qui aident les Palestiniens à sortir de leur statut d’objets et d’individus pathologisés et à récupérer leur pouvoir. »

Abdel Fattah Shalabi (16 ans), Ahmed Abu Ramadan (15 ans), Rasmi Abu Sabala (16 ans) et Ahmed Abu Qusai (14 ans) regardent des photos d’enfance de Hassan (MEE/Samar Abu Elouf)

Kate O’Rourke, directrice du NRC pour la Palestine, insiste également sur l’importance fondamentale d’aborder le contexte politique.

« Les violences dont les enfants sont témoins quotidiennement, y compris la perte d’êtres chers, dans le contexte du siège dévastateur d’Israël, qui perpétue et aggrave la crise humanitaire à Gaza, ont infligé des dommages émotionnels à toute une génération », explique-t-elle à MEE.

« Il faut des années de travail avec ces enfants pour atténuer l’impact des traumatismes et leur redonner espoir en l’avenir.

« Gaza, comme le reste du territoire palestinien occupé, a désespérément besoin d’une solution politique juste et durable – y compris pour les réfugiés de Palestine – qui place la vie, le bien-être et la dignité des Palestiniens et des Israéliens en son centre. »

Cependant, en l’absence de solution politique en vue, les enfants de Gaza n’ont plus que des pansements pour traiter leur chagrin et leur traumatisme.

Chaque semaine, la famille Shalabi se rend sur la tombe de Hassan. Ils croient que les fleurs qu’ils déposent près de sa pierre tombale le rendront heureux et soutiennent que même si son corps est parti, son âme demeurera à jamais.

Chloé Benoist a contribué à ce reportage depuis Londres.
Source : Middle East Eye - Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation