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Réfugiés palestiniens : il est encore temps de tenir compte de la réalité

samedi 15 juin 2019

Le droit au retour des Palestiniens (et de leurs descendants) qui ont fui lors de la guerre de 1948 est depuis longtemps l’une des questions les plus épineuses du conflit israélo-palestinien.
Le gouvernement du président Trump veut y apporter une réponse, mais elle est totalement inappropriée.

L’équipe de Trump (avec à sa tête son gendre Jared Kushner et son avocat et conseiller pour le Proche-Orient Jason Greenblatt) veut que les réfugiés restent là où ils se trouvent et dissoudre l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa) qui leur apporte une aide humanitaire depuis 1949. Israël soutient ce plan qui ignore totalement l’intérêt, les besoins et les aspirations des Palestiniens.

Ce plan (qui n’a pas encore été rendu public) va à l’encontre du mandat de l’Unrwa qui permet à cinq millions de Palestiniens réfugiés à Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie de bénéficier d’une éducation, de soins médicaux et d’une aide sociale.

Par ailleurs, il permettrait à Israël d’échapper une fois pour toutes à sa responsabilité à l’égard des réfugiés palestiniens, et ce au mépris du droit international. Selon la résolution 194 de l’ONU, la création de l’Unrwa devait aider les réfugiés qui le souhaitent à « rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et vivre en paix avec leurs voisins ». Elle prévoit aussi que « des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé lorsque, en vertu des principes du droit international ou en équité, cette perte ou ce dommage doivent être réparés par les gouvernements ou autorités responsables ». Tous les pays, dont Israël, ont accepté cette résolution.

Responsabilité « morale et historique »

Des sondages réalisés dans les camps montrent que la plupart des réfugiés ne souhaitent pas revenir s’établir dans ce qui est devenu l’État d’Israël. Ils acceptent ce pays dans les frontières qui étaient les siennes avant la guerre de 1967 et, ainsi que le président Mahmoud Abbas l’a dit à l’Assemblée générale de l’ONU en février 2014, ils n’ont nullement l’intention d’inonder Israël avec des millions de réfugiés. Par ailleurs, la Ligue arabe et l’Organisation de la coopération islamique ont accepté l’initiative de paix sous l’égide de l’Arabie saoudite qui donne à Israël un droit de veto sur l’application de la résolution 194. En novembre 2012, Abbas a par ailleurs déclaré dans une interview accordée à la chaîne de télévision israélienne Channel 2 que même s’il ne voulait pas revenir s’installer dans la ville où il est né, Safad, il aimerait s’y rendre en visite. De fait, pour beaucoup de Palestiniens, il s’agit autant d’une question sentimentale que pratique.

C’est pourquoi la première étape de toute solution de paix passe par la reconnaissance par Israël de sa responsabilité « morale et historique » dans le problème des réfugiés palestiniens et du droit inaliénable de ces derniers au retour. C’est à cette condition que les Palestiniens accepteront une solution permanente au problème des réfugiés. Dans ce cadre, un certain nombre de réfugiés (notamment ceux qui vivent actuellement dans des conditions difficiles) pourraient aller s’installer dans un État palestinien, un pays tiers ou bien, oui, en Israël. Mais il pourrait y avoir un mécanisme destiné à limiter le nombre de retours en Israël. Telle était l’offre des Palestiniens en 2000, à la fin du mandat du Premier ministre israélien de l’époque, Ehud Barak. Palestiniens et Israéliens semblaient se diriger vers un accord autorisant 100 000 Palestiniens à revenir en Israël, qui contribuerait aussi au financement de la réinstallation des réfugiés et à un fonds international qui les indemniserait pour les pertes qu’ils ont subies. Presque 20 ans plus tard, les responsables américains comme Greenblatt seraient bien inspirés de faire des propositions à partir de ce plan. Il s’agit de permettre l’installation en Israël d’un certain nombre de réfugiés – installation considérée comme le droit au retour par les Palestiniens et comme une réunification familiale par les Israéliens. Les États-Unis devraient aussi admettre que le refus obstiné par Israël de reconnaître sa responsabilité dans le problème des réfugiés a été un obstacle majeur aux négociations qui ont eu lieu en 2000. Pour progresser vers un règlement, il faut convaincre Israël de revenir sur sa position. Or l’arrêt du financement de l’Unrwa – une tentative évidente de lui porter un coup mortel – a l’effet opposé, et il en est de même de la demande faite aux Palestiniens de rester définitivement là où ils se trouvent.

Tenir compte des Palestiniens

Le plan de Trump est supposé gagner le soutien des principaux chefs d’entreprise palestiniens lors d’un atelier sur l’économie qui doit avoir lieu ce mois-ci à Bahreïn. Il leur promet des dizaines de milliards de dollars en investissements étrangers. Mais de même que le gouvernement palestinien, ces chefs d’entreprise rejettent dans leur grande majorité cette offre. Selon le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh, le seul moyen de résoudre le conflit est de « parvenir à une solution politique qui mette fin à l’occupation et reconnaisse les droits de notre peuple ».

Il est encore temps pour Trump d’adopter une nouvelle stratégie qui tienne compte de la réalité politique, des besoins des Palestiniens et de leurs aspirations. Des universitaires de l’Université McGill au Canada ont précisé cette stratégie dans ses moindres détails. En mai 1949, la résolution 273 de l’ONU reconnaissait Israël comme un État membre, car il s’était engagé à coopérer avec la commission ad hoc chargée de mettre en œuvre la résolution 194. Au lieu de tenir sa promesse, depuis 70 ans Israël abandonne à l’Unrwa la tâche difficile d’aider les réfugiés palestiniens. Et maintenant, du fait de Trump, ils pourraient se voir privés de ce minimum vital.

Si les États-Unis veulent véritablement résoudre le conflit israélo-palestinien, ils doivent adopter les propositions que les négociateurs palestiniens étaient prêts à accepter il y a 20 ans dans le cadre d’un accord qui prévoyait aussi un État palestinien indépendant. Et ils doivent pousser Israël à faire de même. En attendant, plutôt que de saboter cette organisation, qu’ils aident l’Unrwa à remplir sa mission cruciale !

Daoud Kuttab Journaliste palestinien, lauréat de nombreux prix internationaux pour la liberté de la presse.
Source : l’Orient le Jour - Copyright : Project Syndicate, 2019.
Traduction : Patrice Horovitz