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Les agriculteurs du sud de la Cisjordanie luttent pour survivre face au changement climatique

mardi 25 juin 2019

Le versant oriental des territoires occupés par Israël était autrefois une terre de pâturage fertile pour les communautés bédouines. Aujourd’hui, c’est un désert desséché.

Bahjat Jabarin et Hassan Basayta observent les versants desséchés des collines de Hébron. La vue est partiellement bloquée par une ancienne base militaire israélienne ornée de graffitis.

« Nous sommes au beau milieu du printemps et on [ne] peut voir [que le] désert », déplore Jabarin, directeur du bureau de l’Autorité palestinienne de la qualité de l’environnement (PEQA) à Hébron.

Mustafa, berger de la tribu des al-Hawamdeh, emmène son bétail paître juste par tradition (MEE/Megan Giovannetti)

Hassan Basayta, connu sous le nom d’Abu Zeyad, est le chef du conseil local rassemblant quatre communautés bédouines (Azwadeen, al-Najada, Um al-Kheir et Khashm Aldaraj) dans ce qu’on appelle le versant oriental, une zone située à l’est de la ville de Yatta, dans le gouvernorat de Hébron.

Ce territoire situé sur le versant oriental de la Cisjordanie marque la transition entre les collines arides et semi-humides (MEE/Megan Giovannetti)

Le versant oriental – l’une des cinq zones climatiques et géographiques de la Palestine historique – est également la région de la Cisjordanie la plus touchée par le changement climatique.

À mi-chemin entre les collines arides et semi-humides, la région est plus exposée à la désertification et aux fluctuations des précipitations annuelles, amplifiant les pénuries d’eau existantes dues au changement climatique et à l’occupation militaire israélienne.

Fuir la désertification

« Il y a trente ans, nous dépendions entièrement du pâturage pour nourrir nos animaux, sans aliments supplémentaires », rapporte Abu Zeyad, ajoutant que les communautés bédouines de la région sont pleinement engagées dans le secteur agricole par le biais de l’élevage.

Aujourd’hui, avec l’aridité croissante et l’accès limité aux pâturages, les propriétaires de bétail et les éleveurs dépendent « à 100 % » d’un fourrage coûteux provenant de l’extérieur de la Palestine pour « nourrir leurs animaux à la cuillère ».

Des abris comme celui d’Abu Zeyad sont utilisés pour l’élevage intensif, ce qui n’est pas la façon dont ces agriculteurs bédouins élèvent traditionnellement le bétail (MEE/Megan Giovannetti)

Selon Bahjat Jabarin, le directeur de la PEQA, les deux tiers des communautés bédouines ont émigré de la région, à la recherche de ressources en eau et de pâturages.

La plupart ont déménagé au nord de la Cisjordanie, où il fait plus frais et où ils peuvent continuer à élever du bétail. Mais d’autres ont été contraints d’abandonner complètement cette activité et de chercher d’autres sources de revenus.

Voir des centaines de chèvres et de moutons se disputer le dernier arbuste restant sur une terre complètement sèche rend palpables les effets du changement climatique sur le versant oriental.

Pourtant, lorsqu’on lui demande quel est le plus gros défi pour préserver son mode de vie agricole en tant que bédouin, Abu Zeyad répond : « Avant tout, [c’est] l’occupation israélienne ».

L’occupation aggrave la situation

L’ensemble du versant oriental est classé en tant que terrain de pâturage. Avant la guerre de 1967, environ 2,3 millions de dunums (2 300 km²) formaient une « terre commune » pour ces communautés tribales, explique Abu Zeyad.

Depuis l’occupation israélienne de la Cisjordanie en 1967 et jusqu’en 2005 environ, l’accès à ces zones réservées aux pâturages a été totalement interdit à la population palestinienne locale. Selon Abu Zeyad, il resterait peut-être 300 000 dunums, soit 30 000 hectares, réservés au pâturage sur l’ensemble de la Cisjordanie.

La plupart de ces pâturages ont été confisqués et utilisés comme bases militaires, colonies et camps d’entraînement par Israël. En raison de l’utilisation militaire de bulldozers, de chars et de bombes, poursuit Abu Zeyad, les couches jadis fertiles du sol ont changé pour toujours.

« Il n’y a pas de plantes là-bas, même si c’est l’apogée du printemps », observe-t-il. « Avant les années 1970, tout était vert en cette saison. Mais aujourd’hui, c’est juste un désert sans aucune espèce végétale. »

Le surpâturage et le déracinement de diverses espèces sont un autre problème qui a ruiné à jamais l’élevage sur les versants orientaux.

« Mais quelles en sont les causes ? », s’interroge Nayef Basayta (alias Abu Abdullah), un autre paysan et chef de tribu, de façon purement rhétorique. « Deux choses », énonce-t-il. « Les changements climatiques et les saisons d’été plus longues et plus sèches [et] la confiscation de terres pour des bases militaires [israéliennes], pour des murs, etc. »

La confiscation des terres et les restrictions de circulation imposées aux agriculteurs palestiniens par l’occupation israélienne réduisent les zones de pâturage, indique-t-il. « Tout cela conduit au surpâturage dans les zones ouvertes restreintes et à la désertification. »

L’eau est déjà rare dans cette zone climatique marginalisée et l’occupation israélienne a considérablement aggravé la situation. Selon Nedal Katbeh-Bader, conseiller ministériel sur les changements climatiques pour la PEQA, les précipitations devraient diminuer de plus de 30 % d’ici la fin du siècle.

Dans le même temps, « les Israéliens contrôlent 100 % de l’eau palestinienne », précise-t-il.
« Et plus de 82 % à leurs propres fins », soit à l’intérieur de la ligne verte – la frontière d’avant 1967 –, soit dans les colonies illégales en Cisjordanie. Le reste est revendu aux Palestiniens.

Le coût du changement climatique

Mustafa, berger de la tribu des al-Hawamdeh, dans le village d’al-Samoa, explique à MEE que tous les habitants de son village doivent acheter des réservoirs d’eau à la municipalité palestinienne car il n’existe aucun réseau de distribution d’eau.

Subventionné par le gouvernement, chaque réservoir de neuf mètres cubes coûte 150 shekels (41 dollars). « Mais ils ne couvrent pas nos besoins », poursuit Mustafa.

Chaque réservoir dure « d’une semaine à une semaine et demie ». Au « marché noir », il peut obtenir un réservoir pour environ 83 dollars, mais à ce prix, un mode de vie agraire n’est tout simplement pas rentable.

Abu Zeyad est le chef du conseil local de quatre communautés bédouines du versant oriental de la Cisjordanie (MEE/Megan Giovannetti)

Les Palestiniens de ces régions du sud de la Cisjordanie ne disposent pas non plus de réseaux d’eaux usées adéquats, ce qui affecte l’accès aux ressources en eau naturelle.

Selon Bahjat Jabarin, le gouvernorat de Hébron compte 380 sources d’eau douce, mais « 80 % sont désormais complètement contaminées et ne sont pas potables ». « Selon la loi palestinienne, elles ne conviennent pas toutes même pour l’agriculture. »

Environ 75 % des communautés bédouines du versant oriental dépendent de l’élevage comme source principale de revenu. Et ces personnes sont des groupes « très pauvres et très faibles », indique Abu Abdullah. « Elles sont loin du gouvernement central et être employé dans d’autres secteurs est difficile. Vous pouvez voir l’impact sur leur mode de vie, leur façon de vivre. »

Étant donné que ces agriculteurs sont désormais totalement dépendants de l’« élevage intensif », c’est-à-dire en enclos fermé et sans pâturage, la majeure partie de leurs revenus est consacrée à l’alimentation animale. Les aliments pour animaux coûtent environ 420 dollars la tonne.

« Ce n’est pas viable », dit Abu Abdullah. Les bédouins du versant oriental poursuivent donc leurs pratiques agricoles d’élevage « uniquement pour leur propre consommation quotidienne. »

Zone négligée

« 75 % du coût de l’élevage est consacré aux aliments pour animaux », chiffre Abu Zeyad. « Nous avons seulement 25 % pour vivre », hors coûts de main-d’œuvre : toute sa famille, composée de vingt personnes, travaille ; si les coûts de main-d’œuvre étaient inclus, il serait dans le rouge.

« L’élevage est basé sur notre éthique et nos émotions ; [ce n’est] pas économique », affirme Abu Abdullah. « Cela fait partie de notre tradition d’avoir du bétail et des moutons. » C’est la raison principale pour laquelle ces agriculteurs maintiennent leur pratique, malgré leur pauvreté.

« Le système économique s’aggrave », déclare Bahjat Jabarin. « C’est une zone [déjà] marginalisée et le soutien du gouvernement est insuffisant. »

Selon lui, la plupart des communautés bédouines de Cisjordanie connaissent des problèmes similaires. Dans les rapports de la PEQA sur les stratégies de lutte contre le changement climatique, toutefois, l’impact le plus grave concerne les zones orientales et la partie sud de la Cisjordanie.

« C’est une zone négligée, pas seulement sous l’Autorité palestinienne, mais aussi pendant les 50 années d’occupation israélienne », précise Jabarin.

Cependant, les bédouins sont tenaces. Bahjat Jabarin souligne qu’il est très difficile de changer leur mentalité. « Ce sont des bédouins et ils s’efforcent de préserver leur mode de vie. »

Megan Giovannetti, Middle East Eye
Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation