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Un hôpital de Jérusalem où les bébés palestiniens meurent dans la solitude

mardi 2 juillet 2019

Le blocus israélien de Gaza signifie que les parents sont séparés des enfants gravement malades.

A première vue, rien n’a semblé déplacé à l’unité de soins intensifs des enfants. Neuf lits étaient occupés par neuf minuscules poupons nouveau-nés, tous avec des tubes attachés à leur corps mince. Les moniteurs émettaient les sons de bips électroniques réguliers. Des infirmières allaient de chevet en chevet. Un pédiatre à l’air fatigué remplissait des papiers.

Cependant quelque chose manquait : il n’y avait pas de parents.

Certains avaient été envoyés chez eux pour se reposer, ou pouvaient être dans l’anxiété en train de boire un café en bas à la cafeteria. Mais pour ce qui est de deux bébés à cet hôpital palestinien de Jérusalem, leur mère était piégée à une heure et demie de là derrière un blocus de Gaza renforcé par Israël. Les deux nourrissons allaient mourir plus tard, l’un sans avoir revu sa mère.

Les nourrissons palestiniens gravement malades, emmenés de Gaza appauvrie et battue par la guerre vers l’hôpital Makassed mieux équipé, souffrent et meurent dans la solitude.

Hiba Swailam, âgée de 24 ans, portant son bébé âge de 5 mois à Beit Lahia. Photographe : Wissam Nassar/The Guardian

Israël autorise la sortie temporaire de Gaza pour des raisons médicales dans certains cas, mais par pour tous. En même temps, il empêche ou il retarde sérieusement le départ de beaucoup de parents, et d’autres ne font jamais de demande en premier lieu, de crainte que les contrôles de sécurité approfondis pour les adultes ne retardent le permis de sortie de leur enfant et ne fassent perdre un temps vital.

Depuis le début de l’année dernière, 56 bébés de Gaza ont été séparés de leur mère et père, parmi lesquels six sont morts sans la présence d’un parent, selon l’hôpital.

Dans un cas, une mère de Gaza, âgée de 24 ans, a été autorisée à se rendre à Jérusalem pour donner naissance avec deux mois d’avance à des triplés gravement malades. Deux pesaient moins qu’un sac de sucre.

Mais le permis de Hiba Swailam expirait et elle a dû retourner à Gaza. Elle n’était pas là quand son premier enfant est mort à l’âge de neuf jours, ou deux semaines plus tard quand son second bébé est mort aussi. Elle en a été informée par téléphone.

Shahad Swailam, bébé âgé de 5 mois. Photographe : Wissam Nassar/The Guardian

L’enfant survivant, Shahad, a passé les premiers mois de sa vie en étant soignée par des infirmières, et Hiba ne pouvait voir sa fille que par des conversations en vidéo. Alors que le bébé était prêt à sortir depuis février, aucun membre de la famille ne pouvait aller la chercher.

Après avoir été sollicitées pour un commentaire, les autorités israéliennes ont autorisé Swailam à sortir de Gaza. Elle a été autorisée à se rendre à Jérusalem le 29 mai, le même jour où Israël a répondu à la demande de commentaire du Guardian.

Les Médecins pour les Droits de l’Homme-Israël, une association israélienne à buts non lucratifs, a déclaré que plus de 7.000 permis ont été délivrés l’an dernier aux mineurs de Gaza. Moins de 2.000 ont été accordés aux parents, ce qui laisse penser que la plupart des enfants ont voyagé sans leur mère et leur père. Mor Efrat, le directeur de l’association pour les territoires palestiniens occupés, a déclaré que « le gouvernement israélien doit être tenu de rendre des comptes pour ces souffrances humaines ».

Séparer des enfants malades de leurs parents peut avoir des effets dévastateurs. Les médecins pensent que l’un des triplés, qui est mort quand leur mère était à Gaza, était dans un état de santé pour lequel une des meilleures mesures préventives est l’allaitement maternel. « Je ne dirais pas que si la mère avait été là, cela ne leur serait pas arrivé, mais cela aurait diminué les risques,” a déclaré Hatem Khammash, le chef de l’unité néonatale.

Hiba Swailam, portant sa fille Shahad, avec Mohammad son mari et sa belle-mère Khadra à Beit Lahia. Photographe : Wissam Nassar/The Guardian

Ibtisam Risiq, l’infirmière de service responsable de l’unité de soins intensifs pédiatriques, a observé un effet psychologique pour les nouveau-nés qui sont seuls sous sa responsabilité. « Ils ont besoin d’amour. Leur rythme cardiaque s’accélère. Ils sont déprimés,” a-t-elle déclaré.

Assise à son bureau, des piles de papiers, elle surveillait ses infirmières pressées de garder les bébés en vie. Elle les réprimandait pour avoir laissé des emballages médicaux jetés par terre. Un grand écran d’ordinateur derrière elle montrait le rythme cardiaque de chacun des patients. Alors qu’elle parlait, pour l’un d’eux il a sauté à 200 pulsations par minute. “Il devrait être de 130,” a-t-elle déclaré,et elle a rapidement dépêché une infirmière.

Des médecins entraient et sortaient. Risiq a décroché le téléphone pour discuter avec un administrateur qui l’avait appelée parce qu’un autre enfant avait besoin de soins urgents. Ils ont demandé en vain si l’un des patients de Risiq était dans un état assez stable pour être déplacé vers une unité pour risque moindre.

« Nous avons un taux d’occupation de 100 %, » a dit Risiq. « Cela se produit tous les jours. Je fais face à ceci tous les jours. »

Déjà aux prises avec les finances, l’hôpital Makassed est chancelant depuis que Donald Trump a l’an dernier réduit de plusieurs millions l’aide médicale à celui-ci et à d’autres hôpitaux qui desservent les Palestiniens de Jérusalem-Est.

Un méchant antagonisme politique entre les factions politiques palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza a aussi aggravé une situation sanitaire critique. L’Autorité Palestinienne (AP) basée en Cisjordanie, la seule organisation avec laquelle Israel est en relation, a été accusée de réduire l’aide médicale à Gaza pour faire pression sur le Hamas pour qu’il cède le contrôle de la bande – une accusation rejetée par l’Autorité Palestinienne.

Saleh al-Ziq, le chef du bureau de l’AP pour Gaza qui transmet à Israël les demandes de permis de sorties, a déclaré qu’il (le bureau) conseillait que les enfants malades ne soient accompagnés que par des personnes de plus de 45 ans, dont les permis étaient habituellement traités plus rapidement par les autorités israéliennes, étant considérées comme représentant moins de risque.

Il en résulte que Makassed est plein de grand-parents plutôt que de parents, qui sont habituellement plus jeunes. L’hôpital doit assurer leur hébergement et leur alimentation, et a installé des caravanes pour qu’ils puissent y dormir. Mais dans certains cas, ils doivent aussi retourner à Gaza et les bébés sont laissés entièrement seuls.

A l’USI pédiatrique, Risiq prend un grand registre vert contenant ses rapports gribouillés des admissions, dont beaucoup sont des bébés prématurés.

Une nouveau-née, Reema Abu Eita, est venue de Gaza avec sa grand-mère pour une opération d’urgence de la moelle épinière. Elle a été retardée étant donné qu’elle avait une infection, déclaré Risiq, baissant les yeux vers le bébé, aux yeux fermés et à la poitrine gonflée. Le père d’Abu Eita, conducteur d’ambulance, a réussi à obtenir un permis de visite à sa fille, mais le bébé est mort avant de retourner à Gaza.

Un autre nouveau-né de Gaza, Khalil Shurrab, est venu avec un foie hypertrophié.
Jaune à cause de la jaunisse, il avait souffert de convulsions.

La grand-mère de Khalil l’accompagnait, selon son père, qui parlait à partir de Gaza. « Le personnel de l’hôpital lui a appris à envoyer, à moi et à ma femme des photos de lui sur WhatsApp, » a dit Jihad Shurrab.

Sa femme, Amal, a déclaré qu’elle avait cessé de dormir après le départ de son fils.
« J’aimerais pouvoir être allée avec lui à Jérusalem. J’ai supplié tout le monde, mais ils m’ont dit que suis jeune et que la partie israélienne n’accepterait pas. »

Pour l’aide aux familles, Makassed a finalement autorisé la sortie de Khalil au bout d’un mois, et le bébé a pu revenir à Gaza. Mais quand il l’a fait, ils se sont aperçus que les médicaments n’étaient pas disponibles sur place. « L’hypertrophie augmentait » a dit son père. ll a décidé d’essayer de quitter Gaza par le Sud en passant par l’Egypte, qui impose aussi un blocus mais autorise le voyage dans certains cas. « Le jour où nous étions censés nous mettre en voyage, il est mort."

Israël déclare que le blocus de Gaza par la terre, par l’air ou par la mer est destiné à empêcher le Hamas et d’autres groupes armés de lancer des attaques. L’ONU le qualifie de "châtiment collectif » de 2 millions de personnes piégées là. Les habitants le qualifient de siège.

Le Cogat , l’organisme du ministère de la défense responsable de la coordination des activités du gouvernement israélien dans les territoires palestiniens, a déclaré dans une réponse écrite qu’il n’y avait pas de limites d’âge pour les permis et que chaque demande est examinée séparément.

En ce qui concerne le cas des triplés, il a déclaré qu’une « erreur humaine dans les formulaires de demande » a fait qu’une demande déposée par la mère en avril a été rejetée.

Il a rejeté la responsabilité de la situation sanitaire critique à Gaza sur le Hamas et l’AP, qui a-t-il dit « a massivement réduit son budget pour l’aide médicale aux habitants de la Bande de Gaza ». Le Hamas a utilisé les patients comme mules pour faire passer clandestinement en Israël des explosifs et des « fonds pour le terrorisme » , a-t-il déclaré.

Le Cogat (Coordination of Government Activities in the Territories / Coordination des Activités Gouvernementales dans les Territoires. ) prend « une part active dans la délivrance aux patients de dizaines de milliers de permis ainsi que dans la délivrance de permis aux médecins palestiniens, qui reçoivent une formation dans les hôpitaux d’Israël, a-t-il ajouté.

L’unité de soins intensifs néonatals à l’hôpital Al Makassed à Jerusalem-Est. Photo de Quique Kierszenbaum.

Alors qu’il est plus difficile pour les gens de Gaza de sortir, Makassed dessert aussi la Cisjordanie, et il est difficile aussi pour les parents palestiniens, et parfois impossible, de se rendre à l’hôpital. Israël affirme sa souveraineté sur l’ensemble de Jérusalem et en a même séparé les quartiers à majorité arabe du reste des territoires palestiniens. Certains patients, dont beaucoup d’enfants plus âgés atteints d’un cancer, ont des familles qui n’habitent qu’à quelques minutes de distance mais qui ne peuvent leur rendre visite.

La séparation des enfaces de leur famille est si courante que les hôpitaux palestiniens de Jérusalem leur fournissent des tablettes pour qu’il puissent appeler sur Skype.

Une organisation humanitaire dans le domaine de la santé basée au Royaume Uni, l’Aide Médicale aux Palestiniens, a organisé pour les députés britanniques des visites de l’hôpital Makassed pour leur montrer les conséquences du fait de séparer les enfants de leurs parents.

Une député travailliste qui a fait la visite a déclaré qu’elle a fait pression sur le gouvernement du Royaume Uni pour qu’il intervienne. Rosena Allin-Khan, qui a travaillé comme médecin urgentiste, a déclaré : « Aucun enfant, où que ce soit dans le monde, ne doit être seul au moment où il est le plus dans le besoin.

« Le gouvernement du Royaume Uni doit faire pression sur les autorités israéliennes pour réformer ce système inhumain. »

Source : Oliver Holmes et Hazem Balousha, The Guardian
Traduit de l’anglais par Yves Jardin, membre du GT prisonniers de l’AFPS