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Les Israéliens, la nakba et le droit au retour palestinien

mardi 13 août 2019

Contrairement aux idées reçues, il y a en Israël des débats publics autour de la Nakba et du droit au retour des réfugiés palestiniens.

Éléonore Merza, anthropologue, chercheure associée au CNRS, mène ses recherches sur les modalités d’une vie partagée dans la société israélienne, la fabrication d’identités (re)construites et (re)mobilisées et sur la figure de l’« Autre » comme menace.


« Ne t’inquiète pas mon garçon, on va en finir avec eux, on va vider Gaza et on aura enfin la paix. » C’est en ces termes précis qu’un de nos voisins, pensant le rassurer, s’est adressé à mon fils alors que attendions la fin d’une alerte à la roquette dans la cage d’escalier de notre immeuble. Comment comprendre le gouffre qui existe entre le quotidien des Gazaouis, des générations entières qui n’ont connu que la violence de l’occupation et les raids de l’armée israélienne, près de deux millions de personnes pourtant enfermées depuis onze années par un blocus terrestre, maritime et aérien, et cette perception, dans l’imaginaire collectif israélien, qu’ils sont un danger existentiel ?

Ces Palestiniens viennent d’abord rappeler, et cela est particulièrement éloquent dans le cas de la Bande de Gaza, notamment au cours des récentes grandes marches du Retour, qu’ils sont des réfugiés et qu’ils n’abandonnent pas leur droit au retour. On ne peut, par exemple, comprendre la situation actuelle à Gaza sans avoir en mémoire que près de la moitié de ses habitants sont originaires de Jaffa, d’où ils ont été expulsés en 1948, pendant la Nakba. Et ce que viennent rappeler ces réfugiés aux Israéliens, c’est que la création de la nation, perçue et décrite en hébreu comme une « libération » des uns, marque la catastrophe des autres.

Du réfugié à l’infiltré

La Nakba, c’est l’expulsion de 750 000 Palestiniens en 1948 et la destruction de près de 615 localités ; aujourd’hui, ils seraient entre cinq et sept millions dans le monde. Mais ce qu’ils représentent dans l’imaginaire collectif, comme pour le projet colonial, n’a pas fondamentalement changé : déjà, dans les années cinquante, alors que la jeune nation israélienne travaille intensément à sa propre construction, à installer ses nouveaux arrivants juifs et à empêcher le retour des Palestiniens, on identifie clairement un glissement sémantique de première importance.
Les réfugiés (plitim) qui étaient encore décrits comme tels, vont dès lors devenir des infiltrés (mistatenim). Il y a un monde dans les représentations mentales entre le réfugié et l’infiltré. Le Palestinien cesse alors d’être un indigène qui a été expulsé et qui tente de revenir chez lui, pour devenir un infiltré illégitime, illégal, et qui, forcément, nous met en danger.

Contrairement aux idées reçues, il y a en Israël des débats publics autour des réfugiés palestiniens et, in fine, autour de la Nakba et du droit au retour.

Il convient, par contre, de revenir sur la façon dont ces sujets sont manipulés avec beaucoup d’intérêt. Car lorsqu’on mobilise la question des réfugiés palestiniens, ce n’est évidement pas par soucis historiographique, éducatif ou de justice. La figure du réfugié, de l’autre, sert à faire le lien entre les composantes extrêmement hiérarchisées de la société israélienne, traversée de rapports de classe et d’inégalités sociales violentes, et de stigmatisation raciale marquée. Ce sont donc des sujets brandis comme des menaces lorsqu’il faut unifier les Israéliens autour d’un « ennemi » commun qui ne doit manquer de nous rappeler constamment, et si d’aventures nous étions tentés de l’oublier, que « nous » sommes en danger.
L’autre, in fine le Palestinien, et en particulier le réfugié palestinien, est une menace existentielle. Il ne fallait qu’un tout petit pas, que le premier ministre Benjamin Netanyahou n’a pas hésité à franchir en minimisant l’intention d’Hitler dans le judéocide, c’est à dire l’extermination systématique de plus de cinq millions de juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, pour en attribuer la paternité à Muhammad Amin al-Husseini, le grand Mufti de Jérusalem. Malgré le fait que ces allégations ont été balayées par les historiens spécialistes de la période, la boucle est cependant bouclée, le Palestinien devient le « nouveau nazi ». La résonance traumatique dans la psyché et dans les représentations israéliennes est dévastatrice.

Pour l’écriture du livre Nakba. Pour la reconnaissance de la tragédie palestinienne en Israël, De-Colonizer a fait réaliser par l’institut Geocartografia un sondage d’opinion sur la question de la Nakba et du droit au retour, une première fois en mars 2015 puis fin mars 2017. Dans les deux cas, il s’agissait de sondages stratifiés, dont l’écart type est plus réduit que lors de sondages aléatoires. Six questions ont été posées, en hébreu, à un échantillon représentatif de la société juive israélienne, composé de 500 Israéliens âgés de plus de 18 ans, et tous juifs [1]
42,1 % des sondés considèrent qu’Israël a un rôle dans la création du problème des réfugiés. Pour 34,5 % des Israéliens, les Palestiniens sont « partis par peur et Israël les a empêché de revenir » et pour 26,8 % « ils sont partis sur ordre de leurs chefs ». Enfin, 19,5 % d’entre eux considèrent que les Palestiniens ont été expulsés par les forces armées israéliennes.

Droit au retour, mais lequel ?

En ce qui concerne plus précisément le droit au retour, il nous a semblé déterminant de préciser aux sondés sa réelle définition, car une majorité d’Israéliens n’y voient qu’une question symbolique et théorique, loin des préoccupations réelles des réfugiés palestiniens. Parmi les Israéliens qui soutiennent le droit au retour, beaucoup continuent à se référer au modèle proposé par l’initiative de Genève de décembre 2003, à savoir que le droit au retour ne pourrait s’appliquer concrètement qu’à quelques milliers de réfugiés, tout au mieux. Or, ceci n’est pas la définition du droit au retour tel qu’il est exprimé par la majorité des Palestiniens.

Le droit au retour fait référence au choix, pour chaque réfugié palestinien et sa descendance, entre un retour réel à l’endroit où ils vivaient jusqu’en 1948 ou accepter un autre type de compensation. En le formulant ainsi, et sans oublier de mentionner que la reconnaissance du droit au retour pourrait signifier que plus de sept millions de réfugiés seraient susceptibles de choisir de revenir, près de 16,2 % des sondés le soutient.

Dans leur majorité, les sondés soutiennent le droit au retour « à condition qu’Israéliens et Palestiniens (réfugiés revenus inclus) puissent vivre ensemble en paix dans ce pays ». Et bien que cette réponse conditionnelle semble normaliser et balayer les relations de domination et de pouvoir inhérentes à l’occupation, elle demeure tout de même proche de la formulation de la résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU, qui reste la référence du droit international sur le sujet, réaffirmée chaque année depuis 1948. Un Israélien sur cinq soutient le droit au retour des réfugiés palestiniens, et à ce chiffre il ne faudrait pas oublier d’ajouter celui des non-juifs, en particulier des Palestiniens en Israël. Il n’est alors pas utopique d’avancer qu’au total, 30 % des résidents israéliens pourraient le soutenir.

Éléonore Merza, cofondatrice de l’ONG De-Colonizer, juin 2019

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