La Belle Promise - villa Touma

Suha Arraf, cinéaste de 45 ans, originaire de la ville de Maaliya, dans la Galilée de l’Israël actuel, a, à son crédit, des longs métrages très applaudis par la critique, comme Les citronniers (2008) et La fiancée syrienne (2004), et a dirigé le documentaire Femmes du Hamas (2008).
Son nouveau film est "la Terre Promise" :
" En Palestine, trois soeurs issues de l’aristocratie chrétienne ont perdu leur terre et leur statut social après la guerre des Six Jours de 1967 avec Israël. Incapables de faire face à leur nouvelle réalité, elles s’isolent du reste du monde en s’enfermant dans leur villa pour se raccrocher à leur vie passée. L’arrivée de leur jeune nièce, Badia, ne tarde pas à bousculer leur routine et d’autant plus lorsqu’elles se mettent en tête de lui trouver un mari".

à lire :
A PROPOS DU CINEMA PALESTINIEN : L’ETAT D’ISRAEL CONTRE LA CINEASTE SUHA ARRAF

(Par Isis Nusair)

Suha Arraf est une cinéaste palestinienne de Mi’ilya en Galilée, en Israël. Elle a aussi une formation de journaliste. Cet interview d’Arraf a été fait à la suite de la projection récente de son premier long métrage, Villa Touma, au Festival International de cinéma de Cleveland aux États Unis.

Isis Nusair (IN) : D’où vient l’idée du film, Villa Touma ?
Suha Arraf (SA) : L’idée du film m’est venue en 2000, pendant le processus de paix d’Oslo (et avant le début de la deuxième Intifada). À l ‘époque, je travaillais comme journaliste et j’avais rédigé une description de la ville de Ramallah. Les premières années d’Oslo ont été pleines d’espoir, quand des Palestiniens ont pu rentrer de la diaspora. La ville était florissante d’activités culturelles et de festivals. Le maire m’avait suggéré de visiter l’hôtel Ramallah (hôtel Madame Odeh) près de la place al-Manarah. Il disait que c’était un des monuments de Ramallah. L’hôtel de deux étages tenait son nom de sa belle propriétaire, Aida Odeh. Elle vivait seule dans l’hôtel magnifiquement meublé en bois sculpté, avec des lits aux draps blancs. Le jardin n’était pas négligé mais il était sans vie. De l’encens brûlait dans l’hôtel et il y avait quelque chose de triste. C’était comme si vous remontiez dans le temps dès l’instant om vous y mettiez le pied.

Avant 1967, des groupes de flamenco d’Espagne et d’Italie venaient se produire à l’hôtel. Des Palestiniens de l’intérieur de la ligne verte venaient y passer leur lune de miel. Omar Sharif, Faten Hamam, le roi de Jordanie et Shoukri al-Qawatli avaient l’habitue d’y séjourner. L’hôtel a fermé après la guerre de 1967. La ville a beaucoup changé après la guerre et une partie de l’aristocratie s’en est allée, en partie sous la contrainte et en partie parce qu’elle se refermait sur elle-même. Mme Odeh vivait avec ses souvenirs, hors de l’occupation et des déplacements qu’elle a causés. Ses yeux brillaient tandis qu’elle me parlait du passé. Il y a quelque chose de très fort dans cette image.

IN : Pourquoi était-il important pour vous de montrer, dans Villa Touma, l’interaction entre classe, genre et religion ?
SA : Le film est politique sans nécessairement traiter directement de politique. Il décrit le temps, le temps qui s’arrête comme pour l’hôtel Madame Odeh. C’est un film daté de la deuxième Intifada. C’est une métaphore de la condition palestinienne actuelle et d’une guerre d’usure. Le mur autour de la villa que nous avons construit pour le film représente le mur construit par Israël pour encercler la Cisjordanie. J’ai choisi de me centrer sur la maison de l’intérieur pour dépeindre son isolement. Le film montre ce à quoi on est occupé à l’intérieur, le tic-tac de l’horloge et le pépiement des oiseaux. À mesure que la situation gagne en intensité, on commence à entendre le bruit d’un hélicoptère et des clacksons de voitures à l’extérieur. Lentement, l’isolement se délite.

N : Aviez-vous l’intention de réduire l’espoir en insistant sur l’inévitabilité de la défaillance ou de l’effondrement ?
SA : Je voulais laisser quelque espoir. Le bébé du film vivra et la vie continuera. Il y avait aussi un changement dans la solidarité inter générationnelle parmi les trois sœurs envers leur nièce Badea. Je viens de Mi’ilya. C’est un village de Galilée et nous sommes une famille de paysans. Nous n’avons pas d’appartenance aristocrate. Pour faire ce film, j’ai fait de sérieuses recherches. J’ai regardé de vieilles maisons palestiniennes dont les tableaux accrochés aux murs étaient des œuvres d’artistes libanais d’avant la guerre de 1948. Ces maisons avaient leur caractère propre. Nous avons filmé dans une maison de Haifa ayant appartenu à une famille palestinienne qui l’a vendue à un investisseur juif à la suite d’un désaccord entre les propriétaires. Nous avons cassé une partie des murs à l’intérieur de la maison et mis des fenêtres.

Une partie du problème, avec le cinéma, ce sont ses slogans et la division binaire entre héros et victimes. Où est l’humain dans tout cela ? De l’extérieur nous sommes représentés comme des « terroristes » ou des « victimes » et nous nous représentons nous-mêmes comme des « héros » ou des « victimes ». Les humains sont plus compliqués que ça. Je voulais construire des personnages réalistes manifestant leur force. Je voulais montrer des personnages proches de la réalité des gens et pas des personnages faits pour le cinéma ; des personnages auxquels nous puissions nous identifier. Je ne voulais pas qu’ils trimballent des slogans.

N : Que signifie le fait que les quatre personnages principaux du film soient des femmes ?
SA : J’aime écrire sur les femmes et montrer leur complexité, leur vie intérieure et leur volonté. En ce moment j’écris le script d’un nouveau film dont les personnages centraux sont des femmes. Les femmes sont généralement décrites comme mères ou épouses de martyrs emprisonnés. Les femmes du film sont complexes, elles ont des histoires d’amour qui se mêlent à la politique. Nous perdons notre humanité quand nous sommes représentées de façon unidimensionnelle.

IN : Comment le film a-t-il été reçu ?
SA : Les histoires autour du film ont commencé alors qu’il allait être projeté au Festival de Venise 2014, après la guerre d’Israël à Gaza. Israël avait une mauvaise image à l’étranger et les media israéliens ont tout laissé tomber pour se focaliser sur moi. Il sont venus me dire : « Puisque soixante dix pour cent du financement du film sont israéliens, le film est à nous, pas à toi ». Généralement les films appartiennent au réalisateur et au producteur et j’ai ces deux positions, dans le cas présent. Nous, (les Palestiniens en Israël) représentons plus de 20% de la population d’Israël. Nous contribuons à plus de quinze pour cent du budget national de la culture mais n’en bénéficions que de un pour cent. Ils voulaient que je déclare le film « israélien » et non « palestinien » et que le film représente Israël dans des festivals à l’étranger.

En allant me coucher un soir j’étais une cinéaste ; le lendemain matin au réveil j’étais accusée de crime et de fraude. Au début, j’ai gardé le silence, puis j’ai écrit un article dans le journal Haaretz intitulé « Je suis arabe, palestinienne et citoyenne d’Israël – j’ai le droit de définir ma propre identité ».

On m’a accusée de voler l’argent de l’État d’Israël et j’ai une menace de saisie qui court du fait d’une décision de justice contre moi. Adalah, le centre juridique pour les droits de la minorité arabe en Israël, s’occupe de mon cas. Les autorités israéliennes n’ont pas de base légale et nous avons l’intention d’aller en justice. C’est dans le psychisme de l’occupant de prétendre « tout est à nous ». Ils ont modifié des contrats en cours si bien que maintenant tout film recevant un financement israélien doit s’appeler « israélien ». Cela veut dire que je ne pourrai pas m’adresser à des organisations financières israéliennes pour soutenir mon travail à l’avenir. Il est peut-être temps que nous créions un fonds palestinien pour le cinéma. C’est une guerre sur la culture, étant donné que le cinéma a un très large public.

Le film a du succès. Il a participé à plus de quarante festivals internationaux de cinéma et la liste est longue des projections à venir. Je suis la distributrice du film et l’accueil a été formidable de la part du public palestinien et étranger.

Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine

Voir en ligne : la belle promise est distribuée par KMBO

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