Olivia Elias : « Le monde manque de poètes » – Hommage à Darwich, Césaire, Neruda

Le monde manque de poètes, par Olivia Elias, poète de Palestine, 21 novembre 2015

Hommage à Darwich, Césaire, Neruda

Nabil Anani, peintre de Palestine

Le monde manque de poètes / de ceux qui convoquent les vents et les tempêtes / qui traversent les océans dans les cales des navires et survivent en chantant / Lorsqu’ils disparaissent une comète apparaît / sa lumière phosphorescente éclaire les nuits bleutées

I

Je te salue Darwich
Enfant tu avais vu
les anges se battre avec le loup
dans la cour de ta maison
Tu pris le chemin de Cordoue
à la recherche de soi vers l’inconnu
qui forge le destin
Citoyen d’un royaume pas encore né -
avec tous les cœurs d’homme pour nationalité -
nul besoin du souvenir :
Le Carmel est en moi !
Mort maintes fois
tu ressuscites souvent
Et à mesure que tu vieillis
l’enfance grandit en toi
Ceux qui naîtront
naîtront sous les arbres
naîtront sous la pluie
naîtront de la pierre
Au cœur de l’enfer beyrouthin
tu t’obstines et décèles
dans la tranchée
les signes de grossesse
Ta langue est ton pays
Tu écrivais pour dire
où tu étais et où tu te tiens
Tellement poète qu’avec tes mots
tu fis surgir la patrie
ses collines enfouies sous le myrte
de tes pères
ses jardins croulant sous le jasmin
- autre nom de ta mère

Charriant un torrent d’arbres tu clamais :
Nous aimons la vie autant que possible
et tu tenais le registre des choses qui méritent vie :
les prémisses de l’amour
les écrits d’Eschyle
la peur que les chansons inspirent aux tyrans
et d’abord et avant tout
la mère des commencements
ta Dame Palestine au silence obligée
qui te chantais si tu te taisais

II

Je te salue Césaire le magnifique
Marmonneur de mots-péléens
tu parles au nom de ton île cabossée
S’il fallait te dessiner tu voulais
que ce soit avec terre mer végétal

A travers toi parle l’Afrique :
L’homme au fusil encore chaud est mort hier
Hier le convoiteux sans frein piétineur piétinant
saccageur saccageant est bien mort hier
Fier de ton bannissement
tu fais sauter le soleil
sur les raquettes de tes mains
plus haut
plus haut encore !

Très jeune tu t’entraînas à capturer
au lasso la vie
Dans ta gorge tremblent l’aurore
la musique indicible sauvée du désastre
et la sincérité des soifs longues

Tu rejetas le pacte de l’Eclipse
et tu réclamas le décompte des vies brisées
lançant à la meute colonialiste
comme on lance un gant :

Je ne joue jamais si ce n’est à l’an mil
Accommodez-vous de moi
Je ne m’accommode pas de vous

Les sous-continents fouettés
par les forces telluriques
te transmirent une science d’oiseau-guide
Avec tes frères toujours tu naviguas
vers les rochers sauvages de l’avenir

III

Je te salue Neruda
tu le dis et le cries
J’écris pour une terre à peine sèche
le Sud solitaire
Je suis ici pour raconter l’histoire
de la paix du buffle
l’histoire fabuleuse et tragique
de ce pays l’Araucanie-gorge-minérale
tatoué de fleuves artériels
qui conclut avec ses fils
une alliance éternelle
Hommes pierres arbres racines
pas de différence

la terre le vent la pluie
l’écume combattante
les chênes torrentiels
répondent toujours présents

Inconsolable de la perte de Lorca
tu hurlais à la face des chacals
et des vipères assassines :
Devant vous j’ai vu le sang d’Espagne
se soulever pour vous noyer…
Venez voir le sang dans les rues
Venez voir…
criais-tu comme on crie au feu bras dressés

L’Araucanie t’apprit la patience
des longs enfantements
qu’après le temps des poignards
vient celui de la lumière
Brandissant l’étendard de la parole
de tes frères tu annonçais :
Voici venir l’arbre, c’est lui
l’arbre du peuple, tous les peuples
de la liberté, de la lutte

Source : Blog Médiapart d’Olivia Elias

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