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Médiapart : Les Bédouins du Néguev entre intégration et rupture avec les autorités israéliennes

samedi 30 avril 2016

Les Bédouins du Néguev entre intégration et rupture avec les autorités israéliennes
Poussés à la sédentarisation par Israël, certains Bédouins du Néguev adoptent petit à petit de nouveaux modes de vie. Mais nombre d’entre eux vivent encore dans des villages que le gouvernement refuse de reconnaître et où les infrastructures les plus élémentaires sont inexistantes. Une situation qui nourrit les frustrations et fait craindre une explosion sociale à venir.


Inutile de chercher Al-Araqib sur Google Maps ou sur une carte routière. Seuls les habitués savent comment s’y rendre en tournant sur la route 40, au nord de Beer-Sheva, la plus grande ville du désert du Néguev. Au bout d’un chemin de terre poussiéreux, quatre ou cinq tentes faites de tissus et de tôles ondulées. Mais aussi un cimetière, seul édifice à ne pas avoir été rasé par les bulldozers. Al-Araqib est l’une des trente communautés bédouines que le gouvernement israélien refuse de reconnaître. Jugé illégal, le village a été détruit plus de 90 fois depuis 2013. « Village non reconnu, ça veut dire pas d’électricité, pas d’eau, pas d’écoles, pas d’hôpitaux, pas de routes, déplore Aziz Abou Madigan, un des fils du chef du village. Nous sommes des citoyens israéliens, mais le gouvernement nous traite comme des ennemis. » Il vit toujours ici avec sa femme, ses six enfants, son père, le cheikh Saya al-Touri, et deux autres familles. Au total, une vingtaine de personnes.

Aziz Abou Madigan ne quitterait pour rien au monde la « terre de ses ancêtres ». Il nous entraîne sous une tente où sont exposées des copies de documents officiels : un titre de propriété datant de l’époque ottomane, une lettre émanant des autorités de la Palestine sous mandat britannique, mais aussi un avis d’imposition provenant de l’État d’Israël. Puis il nous emmène dans le cimetière qui borde le campement. « Si mon fils veut aller à l’université et partir, il est libre. Mais je veux vivre sur ma terre. C’est ma terre. On a une histoire ici », martèle-t-il au-dessus de la tombe de son grand-père, mort en 1979. Il ne comprend toujours pas pourquoi Al-Araqib a été rasé pour accueillir une forêt d’arbres financée par le Jewish National Found (JNF), une association israélienne spécialisée dans le reboisement et originellement destinée à racheter et préparer des terres pour les pionniers du mouvement sioniste. « Je vois chaque arbre planté par le Jewish National Found comme un soldat israélien armé d’un M-16, lâche-t-il. Je hais ces arbres. Ces arbres ont tué ma vie. »

À quelques kilomètres d’Al-Araqib, les habitants de deux autres villages bédouins, Atir et Umm al-Hiran, s’apprêtent à connaître un sort similaire. Ils ont manifesté le 3 mars dernier à Beer-Sheva pour dénoncer la destruction programmée de leurs villages par le gouvernement pour y installer une nouvelle colonie juive. Mais les dés sont déjà jetés. En janvier, la Cour suprême a balayé leur dernier espoir, en jugeant que la terre qu’ils revendiquent « appartient à l’État d’Israël » et qu’« ils n’ont aucun droit » d’en disposer.

Comme eux, environ 200 000 Bédouins, qui représentent 12 % de la minorité arabe du pays, vivent dans le sud du désert du Néguev. Mais l’État tente depuis plusieurs années de les déplacer. En 2013, la Knesset a adopté le projet de loi « Begin-Prawer », qui prévoyait la relocalisation et l’urbanisation de 50 000 Bédouins. Un plan finalement retiré à la suite de pressions internationales et de violentes manifestations de la part de la communauté. Obsession de longue date de l’État hébreu – à l’image du premier ministre Ben Gourion, qui rêvait de le « faire fleurir » –, le développement du désert du Néguev demeure néanmoins à l’agenda du gouvernement Netanyahou. Non content de revêtir une importance stratégique, ce secteur délimité à l’ouest par le désert du Sinaï et à l’est par la frontière jordanienne représente 70 % du territoire israélien. Un espace non négligeable, qui pourrait permettre au petit pays de plus de 8 millions d’habitants d’accueillir des migrants toujours plus nombreux (30 000 pour la seule année 2015).

« L’objectif du gouvernement, c’est de faire venir des juifs dans le Néguev. Mais si vous regardez les indicateurs, vous verrez qu’il y a eu une immigration négative depuis 30 ans. Peu importe que l’État promette des terres vierges et des loyers pas chers, les gens ne viennent pas. Alors maintenant, ils essaient de développer le désert pour les faire venir », explique Haia Noach, directrice de NCF (Neguev Coexistance Forum), une ONG israélienne dédiée à la coexistence entre les communautés juives et arabes du Néguev. Pour développer l’économie de la région et ainsi la rendre attractive, le gouvernement a enclenché une vaste relocalisation de ses installations militaires, avec l’ouverture d’une « mégabase » d’entraînement à 20 kilomètres au sud de Beer-Sheva et de deux autres bases réservées à ses unités d’élite spécialisées dans le renseignement. À terme, ce sont 30 000 soldats et leurs familles qui devraient s’y installer. Une opération dont le coût total est estimé à 8 millions d’euros. « C’est un développement un peu étrange. Car des gens vivent déjà ici. Et au lieu de leur donner les moyens de vivre leur vie, et de développer leur village, on les chasse », dénonce Haia Noach.

« La situation des Bédouins s’est considérablement améliorée », objecte Motti Yosef, un avocat israélien qui travaille avec la communauté bédouine depuis 20 ans. « Certains refusent de bouger car ils aiment vivre dans le désert et ne veulent pas payer de taxes, ou refusent de côtoyer d’autres tribus que la leur, glisse-t-il. Mais le gouvernement leur a donné de nombreuses opportunités pour aller habiter dans des villes avec toutes les commodités modernes. » De fait, la majorité des habitants d’Al-Araqib a accepté de s’installer dans une des sept localités bédouines reconnues par le gouvernement.

Hura
Située à environ une demi-heure de Beer-Sheva, Hura est la plus en vue de ces localités. En à peine douze ans, son maire, Muhammad al-Nabari, est parvenu à en faire un exemple d’intégration. Sa recette ? Un changement radical de paradigme, avec l’idée que la « communauté bédouine doit arrêter de se plaindre du gouvernement » et « prendre son destin en main ». « Le plus grand défi que j’ai eu à relever, c’est de convaincre les gens que nous pouvions faire changer les choses de l’intérieur », raconte ce docteur en chimie de 46 ans, qui a mis entre parenthèses ses recherches contre la maladie d’Alzheimer pour s’occuper de la ville. « Les Bédouins ont été négligés par le gouvernement israélien, concède-t-il, mais aussi par ses leaders locaux, qui ne les ont pas poussés à prendre part à la révolution de la “startup-nation” israélienne. » Après avoir assaini les comptes de Hura, Muhammad al-Nabari a convaincu gouvernement et investisseurs privés d’augmenter leurs subventions et il a ainsi quadruplé le budget de sa ville.

« Ma priorité, c’est l’éducation », affirme-t-il dans la petite librairie municipale, où il a pris ses quartiers. « 80 % des Bédouins ont moins de 30 ans. C’est un énorme potentiel. Si nous investissons dans cette génération, nous pourrons imaginer un meilleur avenir pour toute la communauté », veut-il croire. Petite localité d’environ 18 000 habitants, Hura dispose désormais d’une douzaine d’écoles, et le nombre de ses étudiants admis à l’université a été multiplié par quatre ces dernières années. Pourtant, le tableau n’est pas si rose que veut le dire Muhammad al-Nabari.

630 caméras dans la ville... « Voilà le “big brother” de Hura »
Alors que la communauté bédouine est une société patriarcale, où règne encore la polygamie (pourtant interdite en Israël), « nous sommes parvenus à donner plus de 200 emplois aux femmes », ajoute Muhammad al-Nabari. Une cinquantaine d’entre elles travaillent pour l’opérateur de télécommunications national Bezeq, qui a accepté, en accord avec le gouvernement, d’installer un de ces centres d’appels en langue arabe à Hura. Une vingtaine d’autres, essentiellement d’anciennes femmes au foyer, travaillent pour une petite entreprise de traiteur qui livre plus de 7 000 repas chauds chaque jour aux écoles de la région.

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À 50 ans, Kamle al-Hawajre, mariée et mère de 8 enfants, n’avait jamais eu de « vrai » travail. Mais pour elle, « [se] lever à 2 heures du matin » pour préparer des repas « n’est jamais difficile ». « Travailler fait de moi une femme plus forte. Je suis le principal gagne-pain de ma famille », confie-t-elle. Jusqu’ici, la famille survivait seulement grâce à l’allocation de son mari, invalide. « Avec mon premier salaire, j’ai acheté un ordinateur à mes enfants. Je pouvais voir le bonheur dans leurs yeux. Et avec ce que j’ai gagné ensuite, j’ai pu payer à ma fille ses frais de scolarité. Maintenant, elle est diplômée en tant que professeur », raconte-t-elle fièrement. Et d’ajouter : « Mon principal souci, c’est de faire en sorte que mes enfants ne soient pas entraînés sur une mauvaise pente, par la drogue ou le crime. »

Cette préoccupation sécuritaire, Muhammad al-Nabari la partage également. « Voilà le “big brother” de Hura », déclare-t-il crânement dans la salle de surveillance qu’il a fait aménager dans la librairie municipale. Derrière lui, des dizaines d’écrans relaient les images d’une centaine de caméras. Au total, il en a fait installer 630 dans toute la ville. « Avant, nous avions deux voitures de police qui se déplaçaient chaque semaine dans les écoles. Mais maintenant, les violences sont proches de zéro », se félicite-t-il.

Ces derniers mois, plusieurs affaires sont pourtant venues noircir ce portrait idyllique. Parmi les plus notables, six Bédouins qui enseignaient dans les écoles de Hura ont été arrêtés par le Shin Beth en juillet 2015, pour avoir rallié la cause des terroristes de l’État islamique et activement prôné leur idéologie en classe. En octobre dernier, un autre Bédouin résidant à Hura a également été identifié comme l’auteur d’une attaque meurtrière au couteau à la gare de bus centrale de Beer-Sheva. Il venait en fait d’un village proche de Hura, non reconnu par le gouvernement, et avait, peu avant les faits, porté allégeance au groupe État islamique. « Dans les années 1970, la plupart des Bédouins étaient laïques. Aujourd’hui il y a de plus en plus de religieux, parfois radicalisés », analyse Haia Noach. Dans les rues de Hura, on croise des femmes portant le niqab, ce voile intégral qui ne laisse apparaître qu’une fente pour les yeux.

« C’est un phénomène mineur, balaie de son côté l’avocat israélien Motti Yosef. La majorité de la communauté bédouine est loyale et ne pose pas de problèmes. » En témoignent, aux yeux de l’opinion publique, ces jeunes Bédouins qui chaque année – alors même qu’ils sont exemptés de service militaire, comme tous les Arabes israéliens – rejoignent volontairement les rangs de l’armée, notamment l’unité spécialisée des pisteurs de Tsahal. « Aller à l’armée ne donne aux Bédouins aucun droit supplémentaire. Ils reviennent et le gouvernement détruit leur village », rétorque Haia Noach. « Bien sûr, nous observons des avancées pour les Bédouins. Il y a des médecins, des avocats. Les femmes commencent à travailler et ont moins d’enfants, concède-t-elle. Mais la vérité, c’est que peu de Bédouins vont jusqu’à l’université, et même s’ils y vont et étudient l’ingénierie, ils finiront professeurs. Car personne ne les embauchera en tant qu’ingénieur en Israël. » Selon le bureau central des statistiques israélien, en 2013, seuls 1,3 % des 284 500 employés dans le secteur de la technologie étaient des Arabes.

« Il faut donner le sentiment aux jeunes qui sortent de nos écoles qu’ils n’ont pas rien à perdre, qu’ils peuvent avoir des opportunités, et faire partie du monde qui les entoure », plaide Muhammad al-Nabari. Face aux lenteurs du gouvernement, c’est au sein de la communauté bédouine elle-même que semblent émerger les initiatives les plus prometteuses. Ce fut par exemple la création en 2013 de Sadel Technologies, une société basée à Beer-Sheva qui s’est spécialisée dans l’Internet et les technologies mobiles et emploie une douzaine de Bédouins. Mais ces initiatives isolées, sans vision globale, ont accouché d’une société à deux vitesses, au sein de laquelle se creuse le fossé entre ceux qui réussissent, à l’image du docteur Muhammad al-Nabari, et ceux qui restent au bord de la route, et chez qui la frustration est d’autant plus grande. Pour Haia Noach, la question n’est donc plus de savoir « si la situation va exploser, mais quand elle va exploser ». Les Bédouins « ont perdu beaucoup de temps » à mener une bataille perdue d’avance devant les tribunaux. « Maintenant, ils vont demander justice sur la scène publique », prévient-elle.
Chloé Demoulin
Née en 1987, j’ai étudié les Sciences politiques à Paris 8 et à la Sorbonne. Spécialisée en politique française, j’ai notamment couvert l’élection présidentielle et les législatives de 2012 pour Marianne, France-Soir et l’agence de presse Sipa. Depuis 2014, je suis correspondante en Israël et dans les Territoires palestiniens pour la presse écrite francophone
Article publié par MEDIAPART le mercredi 27 avril 2016


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