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En Palestine, des femmes courent pour leurs droits

mardi 14 juin 2016

C’est la quatrième année du marathon annuel de Palestine et celui-ci a mis en évidence une fois de plus le manque de liberté de mouvement des Palestiniens, 100 coureurs de Gaza n‘ayant pas été autorisés à participer. Pour autant, le développement rapide et la popularité de ce marathon en particulier parmi les femmes palestiniennes en est une autre face.

Lorsque le soleil s’est levé au-dessus de Bethléem le 1er avril, les rues bourdonnaient déjà d’animation. Des familles étaient en ligne le long des trottoirs et des officiers de police essayaient de diriger quelques conducteurs désorientés hors des axes routiers principaux. En même temps, des milliers de gens portant des t-shirts affichant « Droit de circuler » sur la poitrine affluaient sur l’antique Place Manger face à l’un des sites chrétiens les plus fameux, l’Église de la Nativité. Mais, bien que la ville sainte soit souvent associée à ses racines religieuses, elle est aussi liée depuis quatre ans à l’un des événements sportifs les plus sensibles politiquement, le Marathon International de Palestine.

Commencée il y a seulement quatre ans avec 650 coureurs, la course annuelle s’est développée de façon significative avec 4 300 coureurs inscrits cette année, dont mille étrangers de 64 différents pays. En dépit du fait que courir n’est pas une pratique très répandue en Palestine, la grande majorité – et un nombre croissant – des coureurs étaient Palestiniens. Ils étaient venus de tous les coins de Cisjordanie, à travers des colonies israéliennes et des checkpoints militaires tout le long du chemin, pour courir pour leur propre droit de circuler.

Pourtant, environ cent Palestiniens de Gaza, dont le gagnant du marathon de l’année passée et la première coureuse professionnelle, furent empêchés d’arriver sur la ligne de départ car aucun d’eux n’avait reçu d’Israël le permis nécessaire pour parcourir les 80 km de Gaza à Bethléem.

Ces obstacles sont exactement ce que le marathon cherche à faire voir.

« Lorsque nous avons commencé en 2012, nous avions deux idées principales » dit George Zeidan, membre de l’équipe organisatrice depuis le début. « Tout d’abord, nous voulons braquer les projecteurs sur les restrictions qui nous sont imposées par l’occupation israélienne, et raconter une histoire qui attirera l’attention de gens qui peuvent ne pas avoir beaucoup d’intérêt pour la politique mais plutôt pour le sport. Ensuite, nous souhaitons encourager les femmes palestiniennes à participer à la course et les encourager à croire qu’elles peuvent faire tout ce qu’elles aimeraient faire ».

45 % de participantes

Étant donné que 85% du gouvernorat de Bethléem sont sous juridiction israélienne, on ne peut trouver 42 km d’un seul tenant contrôlés par l’Autorité Palestinienne. Donc les coureurs du marathon ont dû s’aventurer sur un parcours de deux fois 21 km. Ils ont couru à travers deux des camps de réfugiés de Bethléem et le long du mur de béton de huit mètres de haut qui zigzague dans la ville. Ils sont passés devant plusieurs tours de contrôle militaire d’Israël et ont vu quelques unes des 19 colonies israéliennes qui envahissent peu à peu le gouvernorat de Bethléem, bien qu’elles soient considérées illégales en droit international par l’ONU et par la plus grande partie de la communauté internationale.

Sur les participants au marathon, à peine 10% étaient des Palestiniennes, mais plus d’un millier d’entre elles étaient sur la ligne de départ de la course de 10km, avec parmi elles des adolescentes aussi bien que des mères de famille avec des poussettes et des femmes plus âgées. Certaines portaient des t-shirts, d’autres des foulards de tête, quelques unes portaient même un niqab.

Avec 45% de participantes, le marathon de Palestine affiche l’un des taux de participation féminine les plus hauts au monde.

« Nous n’avons rien fait de spécial pour cibler les femmes, mais elles se sont inscrites en grand nombre dès le début » dit Signe Fischer Smidt, l’une des deux Danoises qui ont fondé le marathon.

« C’est juste que les femmes viennent dans la rue et insistent pour courir. Ça casse les images stéréotypées des femmes du Moyen Orient » ajoute-t-elle.

Fischer Smidt croit que les femmes pourraient être inspirées par le fait que la majorité de l’équipe organisatrice du marathon est faite de femmes, mais elle ajoute aussi qu’un autre facteur important réside dans l’existence de nombreux groupes de jogging qui se sont créés après le premier marathon. Elle voit cela comme un des plus gros succès du marathon.

« Courir c’est beaucoup plus qu’un marathon, parce qu’il faut s’entraîner dans les villages où ce qui est important n’est pas qui court le plus vite mais c’est de se soutenir les uns les autres » dit-elle, ajoutant que tous les groupes ont à la fois un leader homme et une leader femme.

Des groupes de coureurs créent un cadre de sécurité

Zeidan, leader du groupe local de course de Bethléem, croit que ces groupes apportent un cadre qui donne aux femmes une sécurité pour lacer leurs chaussures de course et conquérir la rue. Il a vu la croissance rapide de ces groupes au cours des dernières années et a inspiré la création de nouveaux groupes dont un à Gaza.

« Nous voyons la force de ce mouvement avec de plus en plus de gens qui nous rejoignent et il est particulièrement significatif que dans ces groupes les femmes soient en majorité » dit Zeidan. À Bethléem, le groupe se réunit tous les vendredi matins dans une zone isolée afin d’éviter qu’on ne lui porte trop d’attention et ainsi minimiser le risque de harcèlement sexuel des filles. Mais Zeidan espère que le groupe pourra bientôt courir aussi dans la ville.

Il fait remarquer que dans la ville plus laïque de Ramallah, la capitale politique de la Palestine, la communauté des joggers se rassemble deux fois par semaine tôt le matin et court dans les rues principales de la ville – une chose inimaginable il y a seulement quelques années.

Nous voulons nous sentir en sécurité mais aussi que des gens nous voient courir dans les rues, de manière à créer un changement dans la société. Nous avons touché beaucoup de gens qui courent avec nous et qui ont reçu un soutien de leur famille, qui ont parfois réussi à les faire se joindre à nous – dans quelques cas même les mères se joignent à nous » dit-il en riant.

Le sport a besoin de sécurité – et d’argent – pour s’épanouir

Jawwad Awadallah du Comité Olympique Palestinien est certain que courir, comme le sport en général, est vital pour engager un changement social et politique.

« Le sport est un langage fort par lui-même, de la même façon que l’art et la musique » dit-il. « Tout un chacun dans le monde s’intéresse au sport et donc le sport peut faire passer des messages entre les gens. Nous voulons que les gens à l’étranger réalisent que la jeunesse palestinienne s’intéresse au sport comme eux et qu’elle mérite la vie et la liberté pour pratiquer le sport juste comme tout le monde ».

Le comité olympique palestinien travaille pour que les activités sportives soient accessibles aux jeunes garçons et filles de Palestine dans toute la Cisjordanie et à Gaza – en particulier dans les zones rurales et dans les camps où les ressources sont rares. Mais la tâche n’est pas aisée.

L’occupation israélienne impose des restrictions sévères au développement du sport professionnel, explique Awadallah. Les athlètes sont fréquemment empêchés de se rendre à l’étranger et les équipes sportives sont même empêchées de rencontrer les autres équipes à l’intérieur des territoires palestiniens. Quand une équipe de football de Cisjordanie est allée jouer un match à Gaza en 2015, c’était la première fois depuis 15 ans.

Dans d’autres cas, les matches et événements sportifs sont interrompus par des gaz lacrymogènes ou des confrontations entre l’armée israélienne et de jeunes Palestiniens, étant donné que de nombreux stades sont proches de checkpoints militaires, de camps de réfugiés et de colonies israéliennes. Un match a une fois été interrompu parce que des habitants israéliens d’une colonie proche ont demandé que les projecteurs soient éteints, rappelle Awadallah.

Photo : Lena Odgaard
« Pour que le sport s’épanouisse, il faut de la sécurité – et de l’argent » dit-il.

Des années de conflit et des épisodes continuels de violence ne font pas de l’investissement dans le sport une priorité pour le gouvernement palestinien ni pour le grand nombre d’agences internationales de développement qui travaillent en Palestine. L’absence d’une piscine olympique, de pistes de course professionnelles ou d’équipements pour la gymnastique ou l’athlétisme rend difficile de susciter un intérêt et des athlètes professionnels compétents dans ces domaines.
« Tout le monde en Palestine aime le football parce que sa pratique ne nécessite pas grand chose de plus qu’un ballon et pas beaucoup d’espace » dit Awadallah, ce qui est aussi la raison pour laquelle il croit que la course va encore gagner en popularité.

“Cela aussi c’est la Palestine ”

Cette année, le marathon international de Palestine était presque exclusivement aux mains des organisateurs palestiniens, dont le comité olympique palestinien et des centaines de volontaires. Pour Fisher Smidt, la course est devenue un plus grand succès qu’elle n’avait jamais rêvé mais selon elle, la chose la plus importante est le fait que cet événement annuel est devenu quelque chose comme un festival dans une zone où il y a peu de choses à célébrer.

« Ma plus grande joie est de voir tous ces jeunes pour lesquels c’est tout simplement une fête où ils ont l’occasion de parler de la Palestine. Peu de Palestiniens diront : « je cours pour mon droit de circuler » – mais ils diront : « cela aussi c’est la Palestine » dit-elle.

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Lena Odgaard, journaliste indépendante - Traduction : SF pour l’Agence Media Palestine