La peau de chagrin des libertés

vendredi 5 juin 2026

Aux Etats-Unis, l’offensive de Trump contre les universités a piqué au vif de nombreuses personnes. Mais en France, la récente condamnation en appel de François Burgat pour apologie du terrorisme s’inscrit dans le contexte d’une fulgurante érosion des libertés constitutionnelles. Que cette sentence puisse être explicable ne la rend pas acceptable. À quand un réveil démocratique et républicain d’une France qui soit enfin la France de tous les Français ?

Yvonne Bercher, Billet de blog 1 juin 2026.
Ecriture. Docteur en droit, autrice « A la rencontre des musulmans, pour un apaisement des tensions »

En France comme ailleurs, l’offensive du Président Trump contre les universités, visant à asseoir par la force l’hégémonie d’une pensée ennemie des intellectuels et franchement raciste, a piqué au vif de nombreuses personnes. Mais aujourd’hui, le pays de Voltaire et de Jacques Vergès n’a plus grand-chose à envier aux États-Unis. La récente condamnation en appel de François Burgat pour apologie du terrorisme s’inscrit dans le contexte d’une fulgurante érosion des libertés constitutionnelles, en accélération depuis une dizaine d’années environ.

Tributaire de son histoire compliquée par la colonisation de l’Algérie, la France s’entête à percevoir l’islam comme un facteur de subversion. En ont découlé, à l’époque de la colonisation de l’Algérie, une instrumentalisation de l’appareil religieux, au service de l’ordre colonial et dans la foulée, une décolonisation ratée[1].

Installée au gré d’événements régionaux et mondiaux, la crispation du pouvoir envers les quelque 10 % de musulmans que compte le pays, se traduit par un durcissement législatif exorbitant. Et dire que c’est au nom de la cohésion nationale que chaque jour, on creuse un peu plus la fracture ! Dans cette géopolitique asymétrique, où l’humiliation des uns nourrit la peur des autres, cette dernière se mue en arme destinée à occulter les questions sociales, à diviser, à banaliser et à légitimer des pratiques liberticides[2].

Pour lire la suite : https://blogs.mediapart.fr/yvonne-bercher/blog/010626/la-peau-de-chagrin-des-libertes?xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260601-192627&M_BT=681716689579

Focalisée sur l’islam conservateur, cette dynamique boiteuse en a arbitrairement fait une voie royale vers la violence djihadiste. À la suite des attentats de 2015, pourtant nullement le fait de Frères musulmans, l’état d’urgence est devenu la norme, avec, parmi diverses mesures, la très critiquée déchéance de la nationalité. Une justice politisée, plus inquisitoire qu’accusatoire, s’est installée, guettant tout comportement susceptible d’être interprété comme un signe de radicalisation, concept non scientifique, aux contours imprécis, nullement synonyme de délit. Mais comme le lien entre pratique religieuse et terrorisme était décidément trop hasardeux à établir, on a sans réticences complété l’édifice législatif, au détriment de la sécurité du droit, du bon sens et des libertés.

C’est ainsi que par glissement, s’est peu à peu mise en place la chasse contre le « frérisme », lecture peu rigoureuse basée sur les déductions hâtives, les apparences et les approximations.

L’invention du « séparatisme »
Déterminantes, les années 2020 – 2021 ont donné un coup d’accélérateur à l’élargissement des suspects et à l’avancée des thèses de l’extrême droite.

Survenue le 16 octobre, 2020 la décapitation du professeur Samuel Paty, dont l’assassin, un jeune tchétchène de dix-huit ans, n’était pourtant pas un grand lettré, a inspiré à un groupe d’intellectuels une croisade contre le substrat idéologique, à leur avis à l’origine des actes violents.

Gilles Képel, Bernard Rougier et Marcel Gauchet ont alors soutenu la pétition dite « des cents », qui visait la constitution d’une instance de contrôle « des dérives islamistes au sein de l’Université » et pointait « la responsabilité, dans la situation actuelle, d’idéologies qui ont pris naissance et se diffusent dans l’Université et au-delà. » Ce grand coup de balais ne visait rien moins qu’à « assainir » l’université, à énoncer ce qu’on pouvait dire et ce qu’il convenait de censurer.

Pour Kepel, le séparatisme consiste à affirmer la supériorité des valeurs et des normes islamiques par rapport à celles de la société et de la législation « impie » de la France laïque et républicaine et à agir en conséquence[3]. N’oublions pas que ce même éminent chercheur fut l’inventeur du concept de djihadisme d’atmosphère. Pour Rougier, la loi contre le séparatisme entend « lutter contre tout ce qui enferme les musulmans français dans une définition idéologique de leur identité religieuse en les privant de leur qualité citoyenne »[4]. L’ennemi désigné n’est plus seulement le terroriste, mais aussi le membre de la minorité dont les opinions, l’habillement et les pratiques tranchent sur le reste de la population, sans que l’on se demande si réellement, ce concitoyen qui fait si peur rejette ses congénères franco-français, laïcs et républicains. C’est dans ce climat de chasse aux sorcières qu’est intervenue, le 2 décembre 2020 la dissolution du « Comité contre l’islamophobie en France », auquel on reprochait notamment les commentaires qu’il avait inspiré de la part des internautes[5] ! Parmi d’autres, François Burgat a dénoncé cette mesure qu’il voyait comme « la fin de l’état de droit. »

L’extrême droite, dont la Macronie courtisait et continue à courtiser les électeurs, voyait ainsi ses thèses adoubées par des universitaires connus. La « loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République » (souvent désignée par le raccourci « Loi contre le séparatisme ») pouvait enfin se déployer.

Nullement fédératrice, cette législation ouvre au contraire la porte aux discriminations et à l’arbitraire. Par les moyens qu’elle donne à l’État, elle incarne un point de bascule décisif, entraînant expulsions, censure d’écrits qui avaient déjà été publiés sans provoquer de vagues, mesures d’entrave, retrait de subventions, dissolution de maintes associations musulmanes. On assiste ainsi à une véritable injonction à l’effacement des musulmans pratiquants, dont l’État exige une déclaration d’allégeance morale[6]. Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du « Monde diplomatique » et fondateur d’« Orient XXI », dénonce « un débat à une voix. » Dans pareille configuration, le sabotage délibéré de l’émergence d’une élite musulmane ne fait plus le moindre doute, avec pour résultat sans surprise l’exode de nombreux universitaires musulmans qui ont étudié en France et dont le savoir profitera à d’autres contrées[7].

Peu avant la Loi séparatisme, notons que le gouvernement avait constitué un « Fonds Marianne », chargé de financer des personnes et associations impliquées dans la promotion des « valeurs de la République et de (lutter) contre les discours séparatistes. » Dans la cruauté des faits, cette savoureuse assiette au beurre républicain s’est surtout avérée propice aux utilisations frauduleuses[8].

Alors qu’on aurait pu croire le tableau achevé, la glissade antidémocratique démontre qu’elle peut toujours aller plus loin. En 2024 survient le durcissement de la loi sur l’asile et l’immigration. En 2025, Florence Bergeaud-Blackler, qui fait pourtant l’objet de plus d’une dizaine de signalements au CNRS et de quelques plaintes, est décorée de la Légion d’honneur[9]. Et « l’épuration idéologique » de se poursuivre…

Antisionisme et antisémitisme
Depuis la création d’Israël, seul pays à ne pas avoir inscrit de frontières officielles dans sa loi fondamentale, la question palestinienne ne fait qu’enfler. Quant aux condamnations de l’ONU, elles se suivent sans rien changer. Implantée depuis longtemps en France, une communauté juive très organisée (entre 440 et 500 000 personnes, la plus grande d’Europe) défend efficacement ses intérêts. Depuis 1985, le fameux dîner du CRIF favorise les contacts informels entre pouvoir et élite juive, sioniste ou non. Lors des élections européennes de 2004 surgit une liste Euro-Palestine, qui recueille plus de 5 % des scrutins dans certaines villes.

Puis arrive l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, trop souvent présentée comme un effet sans cause, comme si l’histoire avait débuté ce jour-là… S’en suit une répression israélienne sans commune mesure avec l’agression, qui fait à ce jour plus de 70’000 morts, dont une proportion élevée d’enfants. La rue se soulève ; dans le monde entier, des centaines de milliers de personnes défilent. Même dans la paisible Suisse, l’un de nos dignes conseillers fédéraux se voit conspué. Néanmoins, le 29 décembre 2023, l’Afrique du Sud, soutenue par quatorze pays, saisit la Cour internationale de Justice, accusant Israël de commettre un génocide à Gaza. Cette guerre à armes inégales s’invite en Europe et l’antisémitisme atteint un seuil inquiétant, tout comme l’islamophobie. À mesure que la cause palestinienne gagne en légitimité, les pressions israéliennes s’amplifient, pour asseoir une législation qui bâillonne la critique. En France, les condamnations pour apologie du terrorisme se mettent alors à pleuvoir[10]. Que plus tard, la France reconnaisse la Palestine n’y changera rien.

Voilà l’effervescence dans laquelle a émergé, en 2024, une proposition de loi visant à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », déposée par Caroline Yadan et soutenue par quelque 120 députés[11]. Ce texte ne fait que porter à son terme un projet sur le feu depuis les années 2000 : celui d’à assimiler l’antisionisme à de l’antisémitisme[12] ! La loi Yadan entend punir le fait de présenter des « actes de terrorisme » comme une légitime défense. Même exprimés sous forme déguisée, dubitative, par voie d’assimilation ou de comparaison, d’analogie ou de rapprochement, de tels propos tomberont sous le coup de la loi. Il s’agit de bâillonner efficacement toute parole et toute recherche scientifique dans ce domaine hautement sensible, ainsi déclaré tabou et soustrait à l’étude. Si cette loi scélérate voyait le jour, l’État d’Israël serait donc le seul État au monde que l’on n’aurait plus le droit de critiquer en France !

Dès son lancement, ce coup de boutoir totalitaire a suscité une indignation, traduite par une avalanche d’oppositions, du Modem à la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Marc Trévidic, ancien juge d’instruction terroriste, alerte l’opinion contre les conséquences calamiteuses, hautement prévisibles du texte[13]. Même s’ils semblent au départ ne viser qu’une minorité, les projets liberticides finissent inexorablement par restreindre les libertés de tous, perdant leur caractère d’exception. En témoigne l’une des métaphores animalières de Florence Bergeaud-Blackler, qui accuse les Frères musulmans de « faire couver leurs œufs par LFI », manière de faire coup double, en ciblant à la fois les musulmans et la gauche. Aujourd’hui les musulmans, demain les syndicalistes ? Et après ?

Une pétition en ligne contre cette loi récolte 700’000 signatures. Le 16 avril 2026, vu le tollé ambiant, le texte, pourtant sur le point d’être voté, est subitement retiré de l’ordre du jour. Mais la ministre déléguée chargée de la lutte contre les discriminations promet de proposer avant l’été une version « transpartisane. »

Conclusion
Voilà le contexte inquiétant et tourmenté dans lequel s’inscrit la décision éminemment politique de condamner François Burgat, ancien directeur de recherche au CNRS, connaisseur particulièrement documenté du monde arabe, arabisant et auteur d’ouvrages pionniers. Que cette sentence soit explicable ne la rend pas acceptable pour autant.

N’était-il pas dans l’ordre des choses que ce chercheur, qui dispose des outils nécessaires pour décrypter les stratégies du pouvoir, prenne position ? Depuis des années, cela lui vaut du reste des menaces de mort, nettement moins médiatisées que celles qui ont visé d’autres universitaires…

Dans cette France qui épie et sévit, dans cette France où les réprouvés sont toujours plus nombreux, quelle sera la proportion de ces parias mal-pensants à saisir la Cour européenne des droits de l’Homme ? On peut raisonnablement parier qu’elle sera élevée, car on a affaire à des personnes de conviction, plus attachées aux principes qu’aux valeurs matérielles, des acteurs déterminés et souvent très bien outillés pour se défendre.

Et quid lorsqu’une instance supranationale rendra une avalanche de décisions qui rappellent le caractère fondamental et intangible des libertés de conscience et d’expression ? À quand un véritable réveil démocratique et républicain d’une France qui soit enfin la France de tous les Français ?

****
Yvonne BERCHER, docteure en droit.
Précédent billet publié : Un conspirationnisme d’atmosphère

Notes :
[1] Graïne Rabah, L’obsession Musulmane. Un récit identitaire au service du Capital, Paris, Al-Bouraq p. 86.

[2] Olivier ROY, « Les deux visages du djihad », in Le Monde diplomatique, octobre 2021.

Robert CHARVIN, La peur, arme politique. Gouverner, c’est faire peur… et rassurer, Préface de Michel Collon, Estinnes, Éditions Investig’Action, 2019.

Jean-Fabien SPITZ, La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un intégrisme politique, Paris, Éditions Gallimard. Essais, 2022.

[3] Gilles KEPEL, préface de l’ouvrage de Florence BERGEAUD – BLACKLER, Le frérisme et ses réseaux, l’enquête, Paris, Éditions Odile Jacob, 2023 p. 18.

[4] Sous la direction de Bernard ROUGIER, Les territoires conquis de l’islamisme, Paris, Éditions J’ai lu, 2022, p. 25.

[5] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000042602019. Consulté le 28 mars 2026.

[6] Parmi d’autres, les « Editions Nawa », la « Coordination contre le racisme et l’islamophobie », la Mosquée de Pantin, l’association humanitaire « Barakacity » et certaines institutions scolaires.

[7] Olivier ESTEVE, Alice PICARD, Julien TALPIN, La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane, Paris, Éditions du Seuil, 2024.

[8] Le fonds Marianne : la dérive d’un coup politique – Rapport

Rapport d’information n° 829 (2022 – 2023), tome I, déposé le 4 juillet 2023. https://www.senat.fr/rap/r22-829-1/r22-829-1_mono.html. Consulté le 31 mai 2026.

[9] « La chercheuse du CNRS qui embarrasse le monde académique », in « Le Monde » du 14 février 2026.

[10] « Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7 octobre. » Camille Polloni, in Médiapart, le 11 octobre 2025. Relève plus de 350 condamnations entre 2023 et 2024, visant des militants politiques, associatifs ou syndicaux engagés dans la cause palestinienne.

[11] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b0575_proposition-loi. Consulté le 31 mai 2026.

[12] En 2009, la députée Caroline Yadan présente une proposition de loi visant à criminaliser l’antisionisme, à le faire considérer comme une forme d’antisémitisme.

Pour une opinion contraire : Dominique VIDAL, Antisionisme = Antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Paris, Libertalia, 2018.

[13] https://www.humanite.fr/politique/antiterrorisme/avec-la-loi-yadan-la-liberte-dexpression-devient-une-liberte-surveillee-sous-bracelet-electronique-alerte-le-juge-marc-trevidic. Site consulté le 31 mai 2026.

L’Humanité, « La loi Yadan menace nos libertés », vidéo YouTube publiée le 10 avril 2026.


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