Concert interrompu de Barbara Butch : récit d’un boycott qui a dégénéré

jeudi 23 juillet 2026

À l’appel de la section LFI de Grenoble et de plusieurs organisations propalestiniennes, un DJ-set de l’artiste a été interrompu samedi 18 juillet. Plusieurs documents montrent une série de gestes injurieux et des jets de projectiles visant directement Barbara Butch.

Pauline Graulle, David Perrotin et Marie Turcan

21 juillet 2026

Des protestations attendues, des tensions prévisibles… La DJ Barbara Butch avait été prévenue avant de monter sur scène : samedi 18 juillet, c’est dans une ambiance hostile que se tiendrait son concert au Cabaret frappé, festival gratuit organisé chaque été par la ville de Grenoble depuis 1999. Résolue à aller « jusqu’au bout », comme elle l’avait confié aux organisateurs, l’artiste n’a pourtant tenu qu’une vingtaine de minutes avant de quitter l’estrade sur la bande-son « Imagine » de John Lennon.

Barbara Butch à Paris, le 9 février 2025. © Photo Sadaka Edmond / SIPA

L’artiste française, figure de la communauté queer parisienne et de confession juive, fait l’objet, depuis plusieurs mois, de critiques liées à son engagement politique. Celle qui a été d’abord victime de cyberharcèlement de la part de l’extrême droite après la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et paralympiques de Paris a provoqué la sidération d’une partie de la gauche, en mars 2026, en signant une tribune en soutien à la très controversée proposition de loi Yadan criminalisant la critique d’Israël. Lui est aussi reprochée sa présence pour un concert à la résidence de l’ambassadeur de France à Tel-Aviv, en 2025.

Depuis, les campagnes visant à la déprogrammer de plusieurs événements culturels dans plusieurs villes de France (comme ici au Mans) se sont multipliées.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/politique/210726/concert-interrompu-de-barbara-butch-recit-d-un-boycott-qui-degenere?xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260721-195207&M_BT=8656667152273

Samedi soir, la maire écologiste de Grenoble, Laurence Ruffin, a décidé de maintenir le concert, malgré les appels à la déprogrammation de Barbara Butch, « pour ne pas céder à la censure et parce que [la municipalité tient] à la liberté de programmation ». Mais les opposant·es ont pu investir le lieu de l’événement et déployer banderoles et drapeaux palestiniens. « Qu’il y ait des revendications qui s’expriment, ce n’était pas un sujet », explique l’édile.

Une note avait tout de même été adressée à la police municipale de la ville pour prévenir des tensions possibles, et quinze agents, en plus des effectifs de la police nationale et d’une société privée, avaient été affectés à la sécurité de l’événement. En cas de protestations légères et de sifflets, le concert devait se poursuivre. Si la sécurité de l’artiste était jugée compromise, le concert devait s’arrêter net. À 22 h 20 samedi, après seulement quatre morceaux, décision était prise de couper le son. Barbara Butch était exfiltrée par la police et sa prestation écourtée.

LFI défend une action « pacifique »


Dès le début du concert, des dizaines de manifestant·es, dont certain·es emmené·es par l’élu d’opposition La France insoumise (LFI) Allan Brunon, ont pénétré dans le jardin et se sont posté·es face à la scène. Plusieurs individus ont scandé « Free Palestine ! », hué la DJ et brandi des doigts d’honneur, comme le montrent des images diffusées sur les réseaux sociaux de LFI Grenoble.

Dans une tribune publiée dans Le Monde, l’artiste et son avocate Audrey Msellati indiquent que « des projectiles fusent [alors] : graviers, cartons, plastiques, liquides ; des bouteilles en verre éclatent sur sa console et à ses pieds ». Une enquête pour délit d’entrave a depuis été ouverte par le parquet de Grenoble et plusieurs plaintes contre X pour sabotage et intimidation ont été déposées par la ville.

Depuis l’interruption du concert, les réactions d’indignation se sont multipliées. « L’antisémitisme, les intimidations et les pressions n’ont pas leur place dans notre République », a réagi le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez. De l’ex-insoumise Clémentine Autain au Rassemblement national (RN), en passant par le PS et la ministre macroniste Aurore Bergé, qui a dénoncé à l’Assemblée, mardi, un « lâch[er] de chiens » contre « une Française juive », la quasi-totalité de la classe politique a condamné, à des degrés divers, le mode opératoire employé.

En réponse, les dirigeants de LFI minimisent. « Les insoumis n’ont jamais été et ne seront jamais violents. Le ministre de l’intérieur ment », a rétorqué Allan Brunon sur RMC, qui affirme que les opposant·es à Barbara Butch ont « manifesté pacifiquement » et accuse la mairie de « mentir » sur la réalité des violences.

« De notre côté, il n’y a eu aucune violence, simplement des militants pacifistes. J’étais en première ligne de ces militants qui ont brandi des drapeaux palestiniens et crié leur colère », conteste-t-il. « Personne ne peut dire qu’on a sorti Barbara Butch de scène ou qu’on l’a empêchée de se produire », insiste-t-il auprès de Mediapart.

« On ne parle pas de censure, mais d’une protestation pacifique », a renchéri lundi sur France Info Manuel Bompard, coordinateur national du mouvement, avant de nuancer : « S’il y a eu des insultes, elles sont absolument inacceptables. Une fois ceci dit, ça n’enlève rien au fait qu’elle a décidé de prendre une position politique et que cela puisse générer une protestation, à partir du moment où elle est pacifique. »

Au moins sept projectiles recensés par la police


Dans un rapport consulté par Mediapart, les agents de la police municipale de Grenoble détaillent le déroulé des faits.

À 21 h 40, ils constatent d’abord la présence d’une dizaine de manifestant·es aux abords du parc où est prévu le concert. À partir de 22 heures, ils relèvent la présence du chef de file LFI Allan Brunon, accompagné de manifestant·es et de « huit élus LFI ». « [Je] prends contact avec M. Allan Brunon afin de lui rappeler ses responsabilités compte tenu du risque de trouble à l’ordre public en présence d’une affluence de 5 000 personnes », écrit un agent dans son rapport.

Les policiers municipaux rapportent ensuite que des violences ont été commises vers 22 h 20. « Plusieurs projectiles (sept comptés par les agents), notamment des bouteilles d’eau et des bouteilles en verre, sont jetés en direction de la scène, peut-on lire dans leur compte rendu. Présence également d’individus aux visages dissimulés par des masques chirurgicaux et des casquettes. » À 22 h 55, selon les agents, « la situation dans le parc s’apaise » et « l’artiste est mise en sécurité ».

Dans une plainte consultée par Mediapart, un agent de la ville, présent dans les coulisses « à deux ou trois mètres de l’artiste », évoque lui aussi des projectiles : « J’ai constaté des jets de bouteilles en verre, de mottes de terre et de gobelets en plastique. Ils se sont intensifiés au fil des minutes, a-t-il déclaré aux policiers. Le concert a été interrompu en raison des risques encourus pour l’artiste et l’ensemble des techniciens. » Plusieurs spectateurs font des doigts d’honneur en direction de la scène.

Sur des images consultées par Mediapart, alors que Barbara Butch a commencé son set, un projectile est lancé dans sa direction et tombe près de sa console. « C’est toi qui nous dis. Si tu veux qu’on stoppe, tu nous dis, on arrête tout », lance alors la manageure de Barbara Butch depuis les coulisses, selon la vidéo. Dans une autre séquence, alors qu’une détonation se fait entendre, la même ordonne de mettre fin au concert. « C’est trop. Il faut arrêter, prenez un micro », dit-elle aux responsables de l’organisation. Des câbles électriques ont également été sectionnés.

Sous les huées, Alexis Monge, adjoint communiste à la culture, prend ensuite la parole pour justifier la venue de l’artiste. « Nous l’avons fait pour des raisons de liberté de programmation, de liberté de création, explique-t-il. Nous ne minimisons pas du tout le génocide à Gaza, en Palestine. Ce que je regrette ce soir, c’est qu’une femme queer, LGBT, ait reçu des projectiles à la figure alors qu’elle faisait son travail d’artiste. »

Le même adjoint rappelle à Mediapart que la première délibération du conseil municipal votée en mars, notamment par LFI, consacrait justement la liberté de programmation et d’expression des artistes dans la ville.

Auprès de Mediapart, Allan Brunon maintient n’avoir « vu aucun projectile lancé ». « Si c’est le cas, je désapprouve et je le regrette. Nous n’avons jamais appelé à la violence contre Barbara Butch. Nous n’avons rien à regretter, nous étions à notre place », défend l’élu LFI.

« Si les gens sont choqués par des doigts d’honneur, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?, prolonge-t-il. Ce n’est pas beau, mais ce qui n’est pas beau, c’est certainement plus le soutien d’une loi qui a vocation à bâillonner l’expression des militants propalestiniens et la présence dans les jardins de l’ambassade de France à Tel-Aviv de Barbara Butch en plein génocide, alors même que les flottilles de la liberté étaient arrêtées en pleine mer. »

Cet argument est partagé par différentes associations opposées au concert de la DJ. « En tant que militant·es trans, nous sommes contre le pinkwashing [l’appropriation intéressée de valeurs LGBTQI+ – ndlr] israélien, on doit le refuser et s’y opposer frontalement. Barbara Butch a une image queer qui sert pleinement un agenda politique », déclare la porte-parole de l’Organisation de solidarité trans (OST), à l’origine d’un appel au boycott lancé en parallèle de la mobilisation de LFI.

Outre la tribune en faveur de la loi Yadan, le collectif fait référence à la décision de Barbara Butch de se produire en DJ-set au sein de la résidence de l’ambassadeur français d’Israël à Tel-Aviv le 12 juin 2025, près de deux ans après le début de la guerre génocidaire que mène Israël à Gaza en réponse aux attaques terroristes du 7-Octobre. Quelques jours plus tôt, le bateau humanitaire Madleen avait été intercepté par Israël, qui avait arrêté les militant·es à bord. Sur cette présence à Tel-Aviv l’an dernier, l’artiste n’a jamais communiqué – contactées par Mediapart, ni elle ni son avocate n’ont répondu.

Dans un « communiqué unitaire », des collectifs – #NousToutes, Urgence Palestine Grenoble et d’autres organisations LGBTQI+ et anti-impérialistes – appellent depuis le 2 juin la mairie de Grenoble à déprogrammer l’artiste.

« Ce qu’il s’est passé est une victoire pour nous, poursuit la porte-parole de l’OST. Il y avait eu des appels au boycott au Mans et à Paris, mais elle avait pu se présenter à la fin. Là, c’est une voix de soutien à Israël qui s’est tue. » Quid des doigts d’honneur, huées et projectiles ? « Cela fait deux ans qu’il y a un militantisme très fort contre un génocide, qu’il n’y a aucun soutien depuis la France. Les gens sont donc révoltés. »

Discours contradictoires chez LFI
Si Allan Brunon maintient avoir « toujours appelé à des actions pacifiques », depuis l’annonce de la programmation de Barbara Butch, l’élu municipal a varié dans son discours. Officiellement, LFI appelait à son boycott et à la déprogrammation de l’artiste mais n’était pas supposée troubler l’événement.

« Nous n’avons pas les moyens d’interdire à une artiste de se produire. En revanche, on a les moyens de demander à la mairie de Grenoble ce qu’elle pense de la participation à un événement culturel de cette artiste », justifiait le chef de file de LFI Grenoble en mai dernier. Sur ses tracts comme dans des e-mails envoyés aux autres artistes, la section grenobloise du mouvement parlait uniquement d’une « opération de sensibilisation ».

Mais, dans d’autres prises de parole, le but affiché était beaucoup plus clair. Le 10 juin, lors d’une conférence de presse, l’élu LFI promettait, par exemple, qu’il ne laisserait pas ce concert « avoir lieu » et qu’il participerait à « un blocus militant pacifique » : « Elle devra s’attendre à ce que des militants insoumis tiennent une ligne pour faire en sorte de s’y opposer. »

Dès le début de ce festival, le 15 juillet, LFI s’était rendu sur place pour « alerter le public sur les positions politiques de Barbara Butch ». Sur un tract avec le logo de La France insoumise, le mouvement ciblait l’artiste et l’affichait tachée de sang, aux côtés du drapeau de la pride israélienne couleur arc-en-ciel et floqué d’une étoile de David. « Barbara Butch censure la voix palestinienne. Mairie complice », pouvait-on lire.

Au dos, un photomontage représentait la DJ « complice de génocide », aux côtés de la députée Caroline Yadan et de Benyamin Nétanyahou, avec cette mention : « Les soutiens aux génocidaires n’ont pas leur place à Grenoble ! »

Questionné, Allan Brunon conteste toute attaque antisémite. « Ce tract est normal et a été réalisé par des personnes concernées, défend l’élu. Ce drapeau avec l’étoile de David, qui est le drapeau [officiel] de la pride [en Israël], a d’ailleurs été pointé du doigt par les personnes LGBT comme étant un moyen pour le gouvernement israélien de normaliser sa politique et de se draper dans des vêtements progressistes. » « Ceux qui disent qu’il y aurait une déprogrammation de Barbara Butch en raison de sa judéité sont des menteurs », a de son côté martelé la présidente du groupe à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot.

Pour autant, des voix s’élèvent pour dénoncer une manifestation de « haine antisémite », à l’instar du collectif Golem, créé après le 7-Octobre pour faire entendre des voix juives de centre-gauche : « Barbara Butch a dit qu’elle a fait une erreur en signant la tribune. C’est une personnalité qui fait déjà l’objet d’un certain acharnement, qui était déjà victime d’antisémitisme. On lui fait porter un engagement qu’elle n’a pas », soutient un porte-parole.

À aucun moment LFI ne précise en effet que Barbara Butch est revenue sur son soutien à la loi Yadan. Dans une vidéo publiée le 25 avril, la DJ a expliqué avoir signé la tribune en raison de « l’antisémitisme qu’[elle] subi[t] au quotidien », et ajouté que « bien évidemment, il y a des choses à redire mais [qu’]une loi, ça se discute ». « Je ne suis pas juriste, je ne suis pas politologue, je ne lis pas entre les lignes comme certains l’ont fait », a-t-elle précisé. « J’ai signé une tribune, je n’aurais pas dû le faire, affirme-t-elle encore le 23 mai sur France 24. On a tous le droit à l’erreur. »

Pourquoi Allan Brunon n’a-t-il jamais précisé qu’elle avait plaidé l’erreur ? « Je ne suis pas le service après-vente de Barbara Butch. Est-ce que c’est changer de position que de retirer sa signature après le fait que la proposition de loi ait été abandonnée ? », balaye-t-il, affirmant conserver la confiance de son mouvement.

En coulisses, pourtant, un certain embarras a saisi les troupes insoumises depuis samedi. À moins d’un an d’une présidentielle où Jean-Luc Mélenchon entend élargir son électorat, le candidat est, depuis samedi, resté silencieux sur le sujet. Contacté·es, ni Sarah Legrain, autrice du volet « culture » du programme présidentiel de LFI, ni Gabriel Amard, dont Allan Brunon fut le collaborateur parlementaire entre 2022 et 2024, ni Élisa Martin, députée de Grenoble, n’ont répondu à nos demandes d’entretien.

Interrogé lundi par Mediapart, le député Paul Vannier avançait sur une ligne de crête, renvoyant aux organisateurs de l’événement la responsabilité de concilier « liberté de création » et « liberté d’expression – à savoir la possibilité de critiquer des choix d’artistes d’aller faire un concert [en Israël] en plein génocide ». Estimant que les militant·es de Grenoble n’ont « pas empêché physiquement ou entravé la tenue du concert », à moins de considérer que « jeter un gobelet, c’est entraver » celui-ci, le député a toutefois pris ses distances avec le « mode d’action » choisi, qui « engage ses auteurs et n’a pas été organisé, pensé et discuté avec LFI ». « On va avoir une discussion avec les insoumis grenoblois », a-t-il indiqué.

Pauline Graulle, David Perrotin et Marie Turcan


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