Marcel Khalifé : « Je suis certain que les Palestiniens vont retrouver leur terre »

lundi 2 mars 2020

Le musicien libanais aux quarante années de carrière rend hommage, dimanche à Paris, à son ami le poète Mahmoud Darwich, mort en 2008. Il nous raconte leur exceptionnel compagnonnage.

JPEG - 19.4 ko Le chanteur et oudiste de 69 ans s’interroge toujours, avec simplicité et optimisme, sur les mystères de la musique et de la création.

Un bref geste de la main. Arrivé à un certain point, Marcel Khalifé ne peut pas en dire plus. L’émotion, la pudeur affaiblissent sa voix déjà douce. « Il a chanté un pays et il a chanté l’amour. Je les vois l’un et l’autre à travers ses vers », souffle le musicien libanais. Pour lui, Mahmoud Darwich, le grand poète de la cause palestinienne mort en 2008, était un père et un frère. Marcel Khalifé donnera un concert d’hommage à son compagnon, dimanche à Paris. Adulé au Moyen-Orient, l’oudiste et chanteur de 69 ans se produit autour du monde, de la Nouvelle-Zélande au Maroc en passant par les États-Unis. On lui doit un concerto, des musiques de ballet et, bien sûr, des chansons tirées de poèmes de Darwich. Ces mélodies tiennent parmi les plus populaires du monde arabe. « Elles ne se fanent pas », se réjouit Marcel Khalifé, plissant ses yeux espiègles, pesant ses mots en Français. Après plus de quarante ans de carrière, il s’émerveille toujours des mystères de la création musicale.

« J’aime la poésie parce qu’elle nous fait don d’une force », écrivait Mahmoud Darwich. En est-il de même de la musique ?
Marcel KHALIFÉ. - Bien sûr. Sans musique, je ne pourrais pas vivre. Je n’écris d’ailleurs pas tant pour le public que pour moi-même. Bien sûr, si la musique trouve un chemin pour aller vers le spectateur, c’est tant mieux ! Mais je compose avant tout parce que j’ai quelque chose à exprimer. Quand j’y parviens, je ressens une sensation qui se rapproche d’une bouffée d’oxygène.

Vous composez beaucoup. Comment trouver toujours l’inspiration ?
Ce n’est pas toujours aisé. Je passe parfois des nuits entières à prendre des notes avant, le matin au réveil, de tout mettre à la poubelle une fois relues. D’autres fois, je ne parviens plus à m’arrêter d’écrire tant je suis inspiré. Il m’est difficile de définir une origine à tout cela. Une chose est sûre, musicien n’est pas un métier où l’on commencerait à 8h le matin et finirait à 4h l’après-midi. Quel que soit le moment, chez toi ou en voyage dans un avion, l’esprit fonctionne.

On ne se doute pas en France de l’importance qu’a eue Mahmoud Darwich en Palestine. Une sorte de Victor Hugo. Vous l’avez côtoyé dix ans durant à Paris. Était-il intimidant ?

Oui, mais ceux qui pouvaient accéder à son cœur lui découvraient une grande part d’enfance. Il était toujours généreux. Nous nous retrouvions régulièrement dans une brasserie, place du Trocadéro. Je me souviens d’un jour où il me téléphone et me dit de venir chez lui, près de la tour Eiffel. Il me demande, plusieurs fois : « Ce poème, tu l’as mis en musique ? ». Il s’agissait d’Yatir el Hammam [« Les oiseaux volent », ndlr], un récit d’amour. « Pas encore », lui dis-je. Mais Mahmoud est mort et je n’ai pu composer la musique que plus tard. Lorsque son corps a été emmené depuis Houston, le convoi s’est arrêté en Jordanie. J’ai chanté pour l’occasion l’un des paragraphes. Que c’était dur...

La Palestine n’est pas que tissée de poèmes : elle est une réalité. Un pays. Je suis sûr que les accords vont s’effriter

Où a commencé votre compagnonnage avec Mahmoud Darwich ?

Au début de la guerre du Liban, j’étais coincé chez moi. Impossible de sortir. J’ai acheté deux de ses livres. À l’époque, j’étais très sensible au sort des réfugiés palestiniens vivant à Beyrouth. J’ai décidé d’écrire de la musique d’après ses poèmes. Je l’ai pris comme un jeu. Avant je m’occupais surtout de musiques de ballets orientaux. J’avais 23 ans. Ainsi sont nées Rita, The Passeport et Ommi [« mère », ndlr]. Celle-ci, je l’ai dédiée à ma propre mère, que j’ai perdue très tôt.

Puis vous vous êtes enfin rencontrés...
Quatre ou cinq ans plus tard, j’ai rencontré Mahmoud dans une soirée à Beyrouth. Il y avait le poète Adonis et l’écrivain Elias Khoury. Il m’a dit : « Marcel, viens là ! Dis, tu ne m’as pas demandé la permission pour les poèmes ! ». Je lui ai répondu : « Je pensais qu’ils appartenaient à tout le monde ». Et nous sommes restés amis jusqu’à sa mort.

JPEG - 20.4 ko Marcel Khalifé et Mahmoud Darwich.

Avez-vous eu l’impression, à l’annonce du « plan Trump », que l’identité palestinienne, son histoire et sa culture ont été laissés pour compte ?
Bien sûr. Mais pas seulement l’identité. La Palestine n’est pas que tissée de poèmes : elle est une réalité. Un pays. Je suis sûr que les accords vont s’effriter. Puisque cette maison appartient aux Palestiniens, ils ne les accepteront pas. Je suis certain qu’ils vont retrouver leur terre. Mais cela doit venir d’eux. L’impossible devra être possible. J’y crois, moi, à l’impossible. La vie est ainsi faite que l’on brûle la terre et que le lendemain, la rose renaît. Ce ne sont pas des poèmes, c’est la réalité.

Je suis toujours en train de jouer. Je n’aime pas beaucoup la sagesse. J’accepte les fautes de grammaire et les fausses notes

Marcel Khalifé

source : Benjamin Puech
Le figaro


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