Moaz, 11 ans, a peur... Ses frères et sœurs aussi

lundi 21 octobre 2019
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Gaza la vie 4/5 . La mort comme une poupée qui tourne autour des enfants. L’avenir n’a pas de sens. « Je pense toujours au décès de mon père. Je n’arrive pas à trouver de réponse », dit le petit garçon. Des souffrances comme des cicatrices indélébiles. Un soleil voilé sur des yeux de gamins aux blessures terribles.

Bande de Gaza, envoyé spécial.

Les yeux écarquillés de Moaz. Il a 11 ans. Ne doit rien connaître de la vie à cet âge-là. Il sait tout, pourtant. La vie et la mort. Le début et la fin. Mais Moaz peut-il comprendre cela ? La guerre à l’été 2014. Les Palestiniens – tous – qui résistent. Les bombes israéliennes qui tombent. L’enfer qui s’installe. Minute après minute, c’est un déluge de feu. Moaz a peur. Ses frères et sœurs aussi. Ses parents, eux, n’ont plus cette angoisse. La condition du Palestinien qu’en réalité personne ne comprend. Sinon les permanences des députés et des sénateurs en France et en Europe seraient assaillies. Moaz. Il est là, au bord de la mer, sur cette plage de la bande de Gaza. Là où, cinq ans auparavant, des gamins de son âge ont été fauchés par les obus israéliens. Au vu et au su du monde entier. Moaz n’a pas encore une mémoire. Juste des souvenirs. À la place du monde qui a très vite enterré les gavroches palestiniens. Pas beau. Pas explicable. En effet. Le soleil ne parvient pas à effacer ce voile qui recouvre les yeux de Moaz. À ce moment de la vie normalement cousu de la découverte, de l’émoi, du ressenti, quelqu’un, un jour – ou peut-être personne – lui a dit : « Ton papa est mort. » Ce que l’on sait moins sur nos rives est que cette phrase est d’une banalité sans nom. Ce que l’on conçoit moins sur nos rives – mais qui, maintenant, pourrait le savoir – est ce que cela peut provoquer dans la tête d’un enfant de 11 ans. L’explosion nucléaire n’est rien. « Je ne comprends pas pourquoi mon père est mort. » Le journaliste, là, n’est pas bien. Interroger en vertu de quoi ? Du souvenir de cette autre guerre menée là aussi et encore, à et contre Gaza. De cette image terrible que – paraît-il – il ne faut pas montrer, de ces corps d’enfants sortis des ruines, de maisons bombardées. De ce geste d’un père tenant son fils par le reste d’un pull-over, le corps éventré, les boyaux dehors. Quelle est l’horreur ? Ce sang qui coule ou ceux qui le font couler ? Encore Moaz. « Je pense toujours à la mort de mon père. Je n’arrive pas à trouver de réponse. » La phrase couperet : « J’y penserai tout le temps. » Étrangement – mais l’attitude des femmes ou jeunes filles appelle souvent le respect –, sa sœur de 9 ans, Asma, aux yeux d’une tristesse plus intense encore que celle de Moaz, dit sa « colère contre les Israéliens ». Preuve de sa compréhension de ce qui se passe, elle veut, plus tard, « être médecin pour soigner les malades et les blessés ». Mutiler la jeunesse, une certaine façon de préparer l’avenir. Leur mère, Sarari, qui n’a que 32 ans, en sait quelque chose, elle qui veut que « Dieu bénisse » son mari si tôt disparu. Seule sans pouvoir « changer l’ambiance à la maison, affronter la tristesse des enfants ». Le sentiment d’« un manque, de quelque chose de perdu ». Peut-on vraiment comprendre la signification de ces souffrances qui imprègnent une nouvelle génération ? Des souffrances comme des cicatrices indélébiles. « Ma vie est brisée, dit, droit dans les yeux, Sarari. Je suis l’homme et la femme, le père et la mère. » Asila Obed, psychothérapeute, qui travaille dans un hôpital de Gaza, parle évidemment des « effets de choc, de dépressions » plus accentués qu’ailleurs, de ce « pipi au lit », de ces mères qui évoquent des « enfants agressifs, qui pleurent, ont du mal à apprendre à l’école ». Mohammed Taafish, psychiatre, évoque les difficultés de travail où, dans une telle société, « venir dans une telle clinique nous voir, c’est apparaître comme fou ». Les praticiens doivent justement composer avec la réalité. Une réalité où le mot « norme », qui déjà ne signifie pas grand-chose si l’on veut bien regarder la vie avec honnêteté, est, à Gaza, totalement dépouillé. Asila Obed et Mohammed Taafish, avec intelligence, travaillent alors avec les réalités. Ils ne composent pas. Ils font de chaque cas un objet de thérapie. La religion en est un. « Si nous voyons que l’idée du destin religieux peut aider des enfants, nous en parlons, disent-ils. Mais nous n’oublions pas toute la question scientifique. Il n’y a pas d’opposition. Nous n’hésitons pas à dire qu’ici c’est une clinique, pas une mosquée. » Moaz est parti s’amuser sur la plage. Il court. Il rigole. Moaz est un enfant de Gaza. La vie et la mort ne lui disent rien. L’absence, seule, compte. Terrible celle-là. « Je ne sais pas pourquoi il y a eu des bombardements », lâche-t-il alors que sa sœur Asma avoue : « Je suis contente d’être là pour jouer. »
Pierre Barbancey