Voyage en Palestine/Israël de deux membres du conseil d’administration de Chrétiens de la Méditerranée

mercredi 26 février 2020

Quand nous arrivons à Tel Aviv à l’aéroport pour notre voyage en Palestine/Israël au titre de Chrétiens de la Méditerranée (CDM), et quelque soit le temps passé aux contrôles, en sortant avec notre valise à la main un sentiment de calme nous saisit. Quelle que soit l’heure, le temps d’attente pour le “sherout”, nous savons que notre voyage commence dans cet entre-deux avant la clarté des paysages, les odeurs familières, et les rencontres si riches avec les habitants et les amis de toujours. Aussi voilà pourquoi notre envie est grande de vous partager les émotions, les sentiments, les analyses que nous faisons de la situation vécue par les Palestiniens et les Israéliens, des conditions de vie cruelles que l’occupation militaire fait endurer aux Palestiniens mais notre désir est grand de partager avec vous l’espérance de voir un jour ces deux peuples vivent en paix.

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Nous étions deux à faire ce voyage pour Chrétiens de la Méditerranée (CDM), un voyage à travers deux pays si éloignés l’un de l’autre par les tensions, les souffrances… mais si mélangés alors qu’aucune frontière distincte ne les sépare si ce n’est les barrages militaires séparant la Cisjordanie de l’Etat d’Israël.

Lors de la partition de la Palestine mandataire, Israël, reconnu par l’ONU le 29 novembre 1947, n’a pas défini ses frontières, seule une ligne d’armistice établie en 1949 entre Israël et les pays arabes frontaliers après leur conflit (Liban, Egypte, Syrie et Jordanie) définit des “frontières”, c’est la ou les lignes “d’armistice“. La résolution de l’ONU prévoyait 55% du territoire pour Israël et 45% pour le futur Etat de Palestine. En 1949 Israël hérita de 78% de la terre et les 22% restants furent attribués à ce qui restait de la Palestine mandataire.

En 1967 après la guerre des “6 jours” plus de terres sont conquises et annexées, ainsi Jérusalem-Est, le Golan, la bande de Gaza et le Sinaï, seront quant à eux annexés à la suite des nombreux conflits armés que cette région a connus. A cette époque les dirigeants israéliens ne veulent pas que les lignes d’armistice de 1949 deviennent des frontières permanentes. Mais la communauté internationale ne reconnaît que ces lignes dites désormais “ligne verte”, frontières d’avant 1967, frontières pour un futur état palestinien. L’annexion de Jérusalem-Est n’est pas non plus reconnue.

Nous avons débuté notre périple par Jérusalem-Est, vu la nouvelle ambassade américaine… objet d’une décision de l’administration américaine de reconnaitre Jérusalem comme la capitale éternelle d’Israël… alors que depuis 2004 l’assemblée générale de l’ONU emploie le terme de Territoires occupés palestiniens en y incluant Jérusalem-Est (résolution 58/292 du 6 mai 2004)

Mais rappeler toutes les résolutions des Nations-Unies reviendrait à écrire plus d’un article.

Nous sommes passés par Bethléem, ville de la naissance du Christ, entourée par le mur coupant les paysages, détruisant des terres et des oliviers par centaines, défigurant cette ville, entourant le camp de réfugiés palestiniens, le camp d’Aïda, là où le dernier pape a prié, nous avons traversé des villages palestiniens avec leurs terres d’oliviers ployant sous les olives, terres elles aussi détruites par les intrusions des colons qui brûlent les arbres et empêchent les paysans de récolter les olives précieuses pour la fabrication de l’huile d’olive. Terres et hommes tellement menacés qu’il faille des “internationaux” pour aider à la cueillette et protéger les paysans des attaques des colons (cf l’excellent film de Gil Corre à propos des chrétiens palestiniens).

Nous avons passé un moment de rencontres émouvantes avec les soeurs de l’école de Taybeh, village entièrement peuplé de chrétiens palestiniens, visité l’école et échangé avec Abou Johnny, le père qui dirige cette école et est curé de Taybeh (voir le lien sur l’histoire de Taybeh). Taybeh, Ephraïm dans la bible, dernier village traversé par Jésus avant son arrivée à Jérusalem.

A Ramallah, nous avons été reçus par le père Jamal Khader, désormais en charge de toutes les écoles chrétiennes en Cisjordanie, Israël et la bande de Gaza.

Ces chrétiens rencontrés, les pierres vivantes de Palestine, nous disent : parlez de nous, ne nous oubliez pas. Ne nous laissez pas disparaître. Chrétiens, musulmans, nous sommes avant tout chrétiens et nous vivons les mêmes souffrances

Dans chaque lieu, chaque ville ou village traversé l’accueil a été chaleureux , fraternel, humain.

Dans chaque lieu, chaque ville ou village traversé l’hospitalité palestinienne nous a touchés.

Et nous avons été témoins des souffrances du peuple palestinien, de la situation de colonisation, qui s’aggrave et s’étend telle les tentacules d’une pieuvre monstrueuse.

Hébron, Al Khalil en arabe, l’ami (il s’agit d’Abraham…) là où les habitants de la vieille ville sont obligés de se protéger par des filets pour éviter les ordures que jettent les colons qui ont pris possession des maisons palestiniennes par la force, avec l’aide de l’armée, en les chassant… ville dans laquelle 300 colons sont protégés par 3000 militaires. Population arabe avec la grande ville et la vieille ville : 300 000 habitants.

Hébron classée en H1 et H2 après la signature d’accords (après 1993). Hébron d’où les TIPH (Temporary International Presence in Hebron), ces observateurs-témoins, ont dû partir sur ordre du gouvernement israélien.

Hébron encore où la rue des martyrs, “shuhada street”, est interdite aux Palestiniens comme sous la ségrégation aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud sous le régime d’apartheid, où au moins sept check-points existent pour entrer et sortir de la vieille ville ! Y compris pour aller prier à la mosquée d’Ibrahim.

De même les chrétiens palestiniens qui veulent se recueillir sur les lieux saints à Jérusalem-Est ont besoin de permis pas toujours délivrés…

Chrétiens et musulmans palestiniens, unis dans la même douleur de l’occupation cruelle.

Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza, réfugiés de 1948 ou Palestiniens d’Israël, toutes et tous subissent les mêmes discriminations.

C’est le cas aussi des Bédouins d’Israël de 1948, les Bédouins habitants du Neguev (Nakab en arabe). Déplacés, certains parqués dans ce que l’on nomme “villages reconnus” ou vivant dans la plus grande des précarités dans des villages “non reconnus”. Villages que nous avons aussi visités. Nous nous sommes rendus à Be’er Sheva, nous y avons rencontré l’association “Negev Coexistence Forum for Civil Equality” qui lutte pour la dignité et l’égalité des droits des Bédouins du Neguev, empêche les démolitions de maisons, de villages non reconnus, lutte contre la planification des déplacements de population, aide à la construction de maisons, d’écoles, d’infrastructures qui n’existent pas dans ces villages (voir le lien en fin de texte). Ce déplacement de population fait partie d’un plan très connu, “le plan Prawer”.

Quant aux Bédouins de la vallée du Jourdain ils subissent le même sort : déplacement, destructions régulières de leurs campements. C’est le cas du village dont nous avions parlé lors de notre université d’hiver à Annecy, Khan al Amar… mais le camp de bédouins de Jabil il Baba près de Jérusalem-Est est en proie au mêmes problèmes. Jabil il Baba, “la colline du Pape”, terrain offert au pape par le roi de Jordanie, appartenant donc au Vatican… soumise aux démolitions régulières, dont les enfants vont à l’école à Azarieh (Béthanie dans la bible… ville de Lazare ressuscité par le Christ, Béthanie entourée par le mur et les check-points).

Nous quittons le Neguev pour rejoindre Jérusalem-Est et ses quartiers arabes menacés eux aussi par la colonisation, l’annexion, les démolitions de maisons, mis en danger par le projet israélien du “grand Jérusalem” : Silvan, Shuafat et son camp de réfugiés, Issawiya prés de la colonie Pisgat Zeev, colonie illégale selon le droit international comme tant d’autres colonies, près de Jérusalem (Maale Adoumim que l’on voit de Jabil Il Baba), près de Bethléem, Naplouse etc…

Nous avons été reçus par des membres du conseil local de Sur Baher, et du quartier de Wadi al Hummus, où en juillet 2019 des dizaines d’appartements (70) ont été détruits au bulldozer par l’armée israélienne. Certains bâtiments avaient été construits en Zone A, sous autorité palestinienne ! Le Conseil Œcuménique des Eglises a condamné en juillet 2019 ces démolitions à Wadi al Hummus. Et ce que l’on ignore, c’est la cruauté des autorités israéliennes qui facturent aux Palestiniens les frais de la démolition de leurs maisons !

Nous avons terminé notre voyage par la participation à une “Conférence internationale de la résistance populaire palestinienne“.

Cela faisait des années que les différents comités de résistance populaire ne s’étaient plus rencontrés pour partager les analyses de la situation, partager une vision du futur, vision de résistance non-violente face à la colonisation, à l’apartheid, et pour ensemble construire une stratégie nationale et internationale.

Plusieurs représentants d’associations de femmes, d’agriculteurs, de défenseurs des droits de l’homme, se sont succédé à la tribune ou dans la salle. Des représentants des villages tells que Bil’in, Nil’in, Al Massara, Nabi Saleh, de la vallée du Jourdain, de Bethléem, de Jérusalem, ainsi qu’une petite centaine d’internationaux ont pu également parler de solidarité internationale. Des conclusions et des voeux ont été rédigés dans les divers ateliers organisés durant ces trois jours.

Plusieurs indications après cette conférence sont à retenir :

La place et le rôle des femmes et des jeunes dans les mouvements de résistance populaire,
L’importance des actions de boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) en Palestine et dans le monde,
Les actions dans le monde pour dénoncer la politique de colonisation et d’apartheid d’Israël,
Le développement de la solidarité internationale.

Et ces recommandations nous interpellent, nous chrétiens de France. Quelle solidarité mettre en place avec les chrétiens de Palestine mais au-delà avec le peuple palestinien ? Comment rendre compte, comment ne pas rester silencieux face à ces crimes ? Dépossession de terres, déplacement de population, démolition de maisons, arrestation par milliers y compris de jeunes enfants de moins de douze ans (voir le rapport d’Amnesty International).

C’est pourquoi suite à notre voyage, nous disons comme Michel Warchawski que nous avons rencontré sur place : “Il n’y a pas de meilleure analyse que l’expérience”.

Nous vous encourageons à vous rendre sur place, à vivre l’expérience, à rencontrer les pierres vivantes, les Palestiniens, Palestiniens d’Israël, Bédouins, Israéliens, les associations de la société civile israélienne et palestinienne, tous épris de paix et de justice. Tous convaincus qu’il faut ensuite à notre retour partager les informations, faire des enquêtes, construire et organiser des campagnes de plaidoyer auprès de nos gouvernements, organiser des colloques, créer des coopérations avec des villages, des camps de réfugiés, des écoles, etc…

Les tâches ne manquent pas ! Participer humblement à l’effort international de paix fait partie de la mission de notre association, “Chrétiens de la Méditerranée”, le réseau des citoyens acteurs de paix.


Mais nous ne pourrions terminer sans un message sur Gaza, Gaza oubliée, Gaza sous blocus depuis plus de douze ans. Gaza qui souffre aussi du silence de la communauté internationale. Gaza fermée à ses points de passage et vers laquelle nous ne pouvons aller…

Gaza, comme la Cisjordanie, comme Jérusalem-Est, ou la vallée du Jourdain sous puissance occupante, doit être protégée et le droit international doit être appliqué dans ces territoires, comme le recommande la quatrième convention de Genève.

Compte-rendu réalisé par les deux délégués de Chrétiens de la Méditerranée

Liens  : Taybeh, https://visionscarto.net/taybeh-chretiens-de-palestine
Negev Coexistence Forum for Civil Equality, www.dukium.org
Sources : résolutions de l’ONU. Rapport d’Amnesty International sur la détention administrative : “En mal de justice ? Des Palestiniens détenus sans jugement par Israël” (juin 2012).
Filmographie : “Au pied du mur”, film documentaire sur les chrétiens de Palestine, réalisé par Gil Corre.


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