En Cisjordanie, le siège de Qusra...

lundi 17 août 2026

illustre la politique d’occupation israélienne

Depuis le dimanche 9 août, plusieurs dizaines de colons sionistes religieux assiègent deux maisons dans un village près de Naplouse. Alors que des soldats devaient chasser les agresseurs, une vidéo les montre en train de prier ensemble.

Gwenaelle Lenoir, le 13 août 2026

Les deux maisons sont à l’écart du village de Qusra, perchées au bout d’une colline aux pans un peu abrupts, sur les images tournées par un journaliste palestinien depuis une hauteur de l’autre côté d’une petite vallée. L’une ressemble à la plupart des maisons de Cisjordanie, en ciment gris et toit plat.

L’autre est cossue et vaste, comme beaucoup de résidences construites par des familles palestiniennes vivant et travaillant des années à l’étranger, puis érigeant la villa de leurs rêves avec leur relative fortune. Elle appartient d’ailleurs à un Palestinien détenteur de la citoyenneté états-unienne.

Des soldats israéliens et des colons accomplissent des prières talmudiques sur des terres palestiniennes confisquées dans le village de Qusra, au sud de Naplouse. © Photomontage Mediapart avec B’tselem

La vue sur le nord de la Cisjordanie, de là, est certainement à couper le souffle. Celle sur les colonies construites comme un arc de cercle autour de Qusra et des bourgades palestiniennes environnantes est, à coup sûr, moins plaisante pour les habitant·es de la petite ville.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/130826/en-cisjordanie-le-siege-de-qusra-illustre-la-politique-d-occupation-israelienne?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9777123807459

Ils savent depuis longtemps déjà que ces colonies et l’idéologie expansionniste constituent des dangers pour leurs parcelles et leurs domiciles. Des agressions ont déjà eu lieu, sans résonner au-delà de la Cisjordanie et des cercles militants.

Cette fois, l’attaque des colons suscite l’intérêt bien au-delà. Il faut dire que, même à l’aune de l’épuration ethnique en cours en Cisjordanie, celle-ci est exceptionnelle. Depuis dimanche 9 août, plusieurs dizaines de colons sionistes religieux assiègent les deux maisons et isolent leurs habitant·es du monde extérieur. Ils ont installé un avant-poste sous un auvent devant le portail de la plus grande habitation, sur la route qui la relie au village, coupant toute circulation.

Ils y prient et y dorment. Ils tentent par tous les moyens, en coupant l’eau et l’électricité, en empêchant le ravitaillement et en instaurant un climat de terreur de faire fuir les familles. Mais celles-ci savent pertinemment ce qu’il adviendrait : jamais elles ne pourraient revenir, le cas étant fréquent.

Complicité entre soldats et colons
« Israël a déplacé de force 64 communautés palestiniennes dans leur intégralité et en partie de 15 autres communautés, soit plus de 4 800 personnes, dont plus de 2 300 mineurs » depuis octobre 2023, souligne l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem.

Elle a recueilli le témoignage d’Aïcha Abou Rida, qui vit dans l’une des deux maisons : « Nous sommes encerclés par les colons, mais nous tenons bon. Si Dieu le veut, nous ne quitterons pas nos maisons, quoi qu’il arrive. Même si l’eau et l’électricité nous sont coupées, nous tiendrons bon […]. Malgré leurs attaques répétées, qui visent à nous chasser, si Dieu le veut, nous resterons chez nous, même si nous devons y laisser la vie », affirme-t-elle.

Cette tentative des colons d’expulser des familles palestiniennes de chez elles pour ériger un avant-poste tout aussi illégal que les colonies est devenue une norme en Cisjordanie. Mais ici, plusieurs événements ont attiré une attention internationale sinon bien faible.

La nationalité, états-unienne, d’une des personnes assiégées a permis d’interpeller la Maison-Blanche.

Des journalistes israéliens du quotidien Haaretz se sont fait agresser par les colons alors qu’ils tentaient d’atteindre les propriétés assiégées. S’en prendre à des professionnel·les des médias est devenu assez commun de la part des colons ou de l’armée israélienne, mais il faut bien reconnaître que ces atteintes au droit d’informer font plus de bruit quand il s’agit de confrères et consœurs israéliens.

De plus, des vidéos tournées par les deux journalistes israéliens et par d’autres personnes, y compris des journalistes étrangers et étrangères ou des activistes, ont démontré une fois de plus la collusion entre une partie de l’armée israélienne et les colons. La plus frappante montre des soldats en train de prier avec les agresseurs qu’ils étaient censés chasser. La zone étant déclarée zone militaire, cela permet aux soldats d’empêcher l’accès aux journalistes, activistes et autres observateurs, mais devrait aussi prohiber la présence des colons.

Sauf que la nationalité, états-unienne, d’une des personnes assiégées a permis d’interpeller la Maison-Blanche et d’accuser l’ambassade à Jérusalem (l’ambassade états-unienne a été déplacée de Tel-Aviv, siège de l’immense majorité des représentations diplomatiques, à Jérusalem sous le premier mandat de Donald Trump) de manquer à son obligation de défendre un concitoyen et ses biens.

Piqué au vif, l’ambassadeur Mike Huckabee, pourtant fervent supporter de la politique d’annexion des territoires palestiniens et favorable au mouvement des colons, a dû réagir. Il a nié être indifférent aux événements de Qusra. Il a même qualifié les agresseurs de « terroristes israéliens » et leurs actes de « criminels ».

Seize habitations saisies
Jeudi 13 août, en fin de matinée, selon des témoins sur place interrogés par Mediapart, l’armée a déployé 1 200 soldats dans le village de Qusra. Elle y a saisi seize habitations pour en faire des postes militaires provisoires et évoque sur X des « missions de défense » pour « maintenir la sécurité et protéger la zone ». À l’heure où nous publions cet article, l’armée israélienne, sollicitée, n’a pas répondu aux demandes de précision de Mediapart.

Avi Bluth, le commandant en chef de la Cisjordanie, se vante des liens qu’il entretient avec les colons. Yair Dvir, porte-parole de B’Tselem

Les résident·es palestinien·nes s’inquiètent de ne pouvoir retourner chez eux. À raison : quelques jours plus tôt, l’armée israélienne a chassé de sa résidence la famille Hamad dans le village d’Arraba, près de Jénine, pour y installer des soldats dans la perspective de l’inauguration d’une nouvelle colonie. En présence de plusieurs membres du gouvernement Nétanyahou.

« L’armée israélienne a les moyens d’imposer un bouclage à des villages palestiniens entiers, voire à des villes, de démolir des dizaines de maisons, d’arracher des centaines d’oliviers et de déplacer de force des dizaines de milliers de personnes. Comment se fait-il que le simple fait d’empêcher quelques dizaines de colons d’assiéger une famille palestinienne dans un village où les Israéliens ne sont même pas autorisés à se trouver soit une tâche si impossible pour l’armée ? », interroge, faussement naïve, l’organisation Breaking the Silence, qui surveille les comportements de l’armée israélienne.

L’indignation de l’ambassadeur états-unien, comme celle des chancelleries occidentales, n’est que de façade. Car tout le monde connaît la réponse à la question de Breaking the Silence. Elle a déjà été établie par de nombreux rapports, comme celui de Haaretz en décembre 2025 ou celui d’Amnesty International en juin 2026.

Il s’agit d’un système, et l’objectif de ce système est le nettoyage ethnique et le démantèlement de la société palestinienne Yair Dviri, porte-parole de B’Tselem

Elle est résumée par Yair Dviri, porte-parole de B’Tselem : « La violence des colons est une violence d’État. Elle relève de la responsabilité de l’État. Elle est armée par l’État. Elle bénéficie du soutien de l’armée. C’est une politique d’État que nous observons sous de nombreuses formes différentes, explique-t-il à Mediapart. La majeure partie de la violence est en réalité le fait de l’armée, et non des milices. Nous voyons souvent l’armée participer aux attaques ou protéger les colons, et tirer sur les Palestiniens qui tentent de se défendre. »

Il ajoute : « Avi Bluth, le commandant en chef de la Cisjordanie, se vante des liens qu’il entretient avec les colons et de l’ampleur des “réparations” – selon ses propres termes –, en affirmant : “Nous tuons des Palestiniens en Cisjordanie comme nous n’en avons pas tué depuis le début de l’occupation en 67.” Il se vante de la coordination entre l’armée et les colons pour la construction de centaines de fermes à travers la Cisjordanie. Il ne s’agit donc pas de l’idéologie d’une personne ou d’une autre, mais bien du système et de l’objectif de ce système qui est le nettoyage ethnique et le démantèlement de la société palestinienne. »

« Israël essaie de faire croire qu’il agit »
Fin juillet, le même Avi Bluth a signé quinze ordres de saisie de terres palestiniennes en zone A, censée être sous contrôle complet de l’autorité palestinienne. Avec pour objectif de permettre la continuité entre deux colonies israéliennes.

Les protestations d’une poignée de réservistes, qui signent ces jours-ci une « Lettre de réservistes contre le terrorisme juif », semblent bien minoritaires, voire dérisoires.

Partout, en Cisjordanie, le même schéma se répète, jour après jour, nuit après nuit. Ces derniers jours, c’est – notamment – le village de Taybeh qui est ciblé. Lui aussi a été déclaré zone militaire. Là aussi, les journalistes et les activistes sont empêchés d’accéder par l’armée israélienne, sous couvert de cet ordre. Comme si l’objectif était d’éviter les témoins. Là aussi, les colons attaquent et sèment la terreur. Là aussi, les habitant·es palestinien·nes, démuni·es de toute protection, font face comme ils et elles peuvent.

Même si l’armée israélienne finit par déloger les colons de Qusra et par faire lever le siège, rien ne sera réglé et le jeu macabre de l’épuration ethnique reprendra aussitôt l’attention internationale évaporée.

« Nous connaissons ce schéma depuis des années. Cela se répète sans cesse, reprend Yair Dvir. Dès qu’il y a un peu de pression internationale, Israël essaie de faire croire qu’il agit. Mais la plupart du temps, et cela se reproduira probablement ici aussi, dès que l’armée se retirera, les colons reviendront s’installer. »

Sans crainte, car ils sont très présents dans tous les rouages de l’administration civile et militaire israélienne. Les colons tiennent entre leurs mains le sort de la coalition de Benyamin Nétanyahou, et au-delà ne sont contestés par aucun parti politique susceptible de remporter ou de construire une majorité après les élections législatives d’octobre 2026.

Gwenaelle Lenoir


Navigation