« Payer la Terre » : Comment Joe Sacco traduit la réalité d’un drame écologique en BD

dimanche 26 janvier 2020

Corédactrice en chef de la revue « XXI », à l’origine du projet, Marion Quillard explique en quoi « Payer la terre » est bien du « pur Joe Sacco », un BD-reportage réalisé en immersion

L’américain Joe Sacco est universellement tenu pour la figure emblématique du genre BD-reportage.
« Payer la Terre » signe un retour à de premières amours puisque Sacco n’avait plus produit d’enquête dessinée depuis 2010.
Ce pavé de 272 pages en noir et blanc retrace l’histoire des Dènès, une population en plein déclin culturel, social et économique.

Ses galons de « référence mondiale du BD-reportage », l’américain Joe Sacco les a gagné grâce à ses enquêtes graphiques consacrées à la Palestine (dans Palestine, paru en 1996, puis Gaza 1956, publié en 2010) et à la Bosnie (Gorazde, en 2001 ; The fixer, en 2005).
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Désormais considéré comme une star du 9e Art, il revient à ses premières amours avec Payer la Terre. Sauf que cette fois, son investigation journalistique ne se focalise pas sur un théâtre de guerre mais sur un peuple et un territoire « oubliés » : les Dènès du nord-ouest du Canada…

Le fruit d’un sentiment d’inachevé

À l’origine, une commande de la revue française XXI, dont la ligne éditoriale consiste à « mêler tous types de narration – dont la bande dessinée – pour raconter le réel ». Une première version de son reportage graphique, intitulée Les Terres fracturées, « a été publié en deux parties, deux fois trente pages, en 2016, confirme à 20 Minutes Marion Quillard, corédactrice en chef de XXI. Car nous estimions déjà qu’il avait besoin de place, d’espace, pour donner à son récit toute l’ampleur narrative qu’il méritait ». Pourtant, rongé par un sentiment d’inachevé, l’artiste, titulaire d’une licence de journalisme, est retourné compléter son enquête dans cette région aux frontières de l’Arctique… et son travail initial prend la forme aujourd’hui d’un pavé de 272 pages.

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Le résultat est passionnant, et réjouissant parce que les fans de Sacco ignoraient quand leur idole reviendrait à son genre de prédilection (La Grande Guerre, le premier jour de la bataille de la Somme reconstitué heure par heure, son dernier ouvrage publié en 2014, tenait davantage du rapport historique en relatant la vie dans les tranchées durant la Première Guerre mondiale). Payer la terre est bien du « pur Sacco », en l’occurrence un reportage dessiné dans lequel l’auteur se met en scène tel qu’il a vécu ses pérégrinations dans un territoire grand comme la France et l’Espagne réunies, mais où ne vivent pourtant que 45.000 autochtones.

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« Joe Sacco tisse des récits à hauteur d’homme »

On le découvre ainsi parcourant plus de mille kilomètres en pick-up, en compagnie de Shauna, sa guide locale, avec toutes les galères que ce genre d’expédition peut comporter (voies gelées, collisions avec des poids lourds évitées de justesse etc). C’est tellement détaillé et immersif qu’on a l’impression de faire partie du voyage. « Pour XXI nous allons sur le terrain et en ramenons des odeurs, des sons, des couleurs, que nous traduisons en mots, en dessins ou en photos, souligne Marion Quillard. Et Joe Sacco excelle dans cet exercice, il prend le temps, s’immerge, plonge totalement dans ses sujets d’enquête, rencontre des dizaines de personnes, et tisse ensuite des récits à hauteur d’homme qui se liraient quasiment comme des albums de fiction. Sauf que tout est vrai ».

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La rencontre avec les Dènès arrive cependant très vite dans l’ouvrage, et le lecteur réalise immédiatement le drame auquel est soumise, depuis des siècles, cette population isolée : de l’arrivée des premiers colons sur ce territoire inhospitalier à la découverte de pétrole et de gaz de schiste dans ses sous-sols, les locaux ont subi l’autorité colonialiste du gouvernement canadien et ses conséquences économiques, écologiques… et humaines. Les nombreux témoignages rapportés par Sacco se révèlent, en ce sens, absolument effrayants (notamment celui de la déportation d’enfants dans des pensionnats qui rappellent plus des prisons que des camps de vacances).

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Dessiner pour dénoncer

« Le talent de Joe Sacco, c’est de vous embarquer dans des histoires et sur des territoires que vous ne connaissez pas a priori, abonde Marion Quillard. Votre cerveau sait que l’exploitation du gaz de schiste est sujette à débat : vous avez lu des articles sur le sujet, entendu des bribes d’infos à la radio. Joe Sacco apporte autre chose. Il vous fait ressentir, visuellement, émotionnellement, ce que c’est que d’habiter une terre que d’autres déchirent, fracturent, au risque de menacer votre culture et votre existence même. Les intérêts économiques prennent tout à coup un visage. Ça change tout. »
Olivier Mimran

« Payer la terre », de Joe Sacco – éditions Futuropolis, 26 euros


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