Palestine 13

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Apprendre la Palestine à travers Shakespeare

mercredi 7 septembre 2016

« Roméo et Juliette en Palestine » raconte les cinq mois que le conférencier de l’université de Bristol, Tom Sperlinger, a passés à enseigner la littérature anglaise dans une université palestinienne en Cisjordanie occupée.
Ce mémoire, qui est le premier livre de l’auteur, se compose de 13 chapitres épisodiques qui racontent ses rencontres avec les étudiants et le corps enseignant à l’université Al-Quds et ses affrontements avec son environnement politique et social.

Sperlinger s’intéresse essentiellement aux stratégies pédagogiques afin d’enseigner efficacement aux étudiants palestiniens qui vivent sous l’occupation israélienne. Il trouve que son expérience du système éducatif britannique ne se prête pas nécessairement au même système palestinien, alors il entreprend un voyage afin d’élargir sa vision et de répondre aux besoins de ses étudiants d’Abu Dis.

« Roméo et Juliette en Palestine : enseigner sous l’occupation », par Tom Sperlinger, Zero Books (2015)

Les défis

Les défis auxquels fait face Sperlinger sont ceux que rencontrent de nombreux conférenciers locaux : des petites salles avec un grand nombre d’étudiants, et une dépendance des élèves à une mémorisation par cœur, par opposition à une pensée critique.

Sperlinger se heurte également à un scepticisme concernant l’importance de la littérature et de son intérêt dans l’enseignement de la langue anglaise. Il tente de contourner cela en demandant à ses étudiants de réfléchir à leurs expériences en les reliant à des travaux d’auteurs, allant de Kafka à Malcolm X.

Sperlinger amène ses étudiants à produire leurs propres versions du Roméo et Juliette de Shakespeare. Un élève imagine que les Montaigu sont une famille palestinienne et les Capulet des Israéliens, et il se demande si un jour ils coopéreront. Un autre situe l’histoire d’amour entre une Palestinienne détentrice d’une carte d’identité de Cisjordanie et un Palestinien ayant une carte de Jérusalem – une situation inextricable que beaucoup connaissent sous le régime d’Israël de restrictions des mouvements.

Le résultat est que non seulement les étudiants s’impliquent mieux dans la littérature, mais aussi que Sperlinger a une meilleure compréhension de la façon dont les réalités politiques et culturelles façonnent la vie de ses étudiants.

La réalité de l’occupation

Sperlinger constate qu’il est impossible d’échapper à la réalité de l’occupation israélienne, laquelle a un impact sur ses étudiants de façon complexe et profonde. De fait, la première chose que l’on voit depuis la grande porte de l’université Al-Quds, c’est le mur massif de béton d’Israël qui sépare la ville de Jérusalem.

« Si vous vous tenez sur la route, Jérusalem vous apparaît comme une ligne mince, avec le dôme de la mosquée Al-Aqsa en son centre, coincée entre l’horizon au-dessus, et le mur au-dessous », écrit l’auteur. « La ville normalement est à vingt minutes en voiture, mais il faut jusqu’à une heure et demie aux étudiants qui y vivent pour venir aux cours », ajoute-t-il.

Sperlinger – avec une certaine gêne, étant donné que ses grands-parents du côté de son père étaient sionistes – écoute ses étudiants décrire leurs expériences avec l’occupation, une occupation qui « perturbe leur vie, d’une façon ou d’une autre ».

Il ne divulgue pas son propre milieu familial à ses étudiants, estimant qu’il « ne peut pas associer le comportement d’Israël aux traditions juives » de justice sociale et de soulagement de la souffrance des autres. Il craint aussi que cela ne change sa relation avec ses étudiants : « Cela signifierait exiger quelque chose d’eux – en leur demandant d’admettre l’histoire de ma famille, par exemple – avant que je n’aie compris ou admis leur situation, avant de les connaître ».

Lutter pour comprendre

Ce voyage pour comprendre est le but ultime du livre. Dès le début, Sperlinger déclare que son récit porte sur « des étudiants et des collègues particuliers, que j’ai rencontrés, et qu’il ne prétend pas être un compte rendu général de la vie en Palestine ou à l’université ». Il fournit à ses lecteurs suffisamment de contexte historique tout en leur permettant de réussir à comprendre ce qu’est la situation en Palestine, à travers sa propre lutte pour y parvenir.

Sperlinger est constamment en train de relire la situation, se sentant incertain quant à son propre point de vue sur elle, et il admet qu’il « manque d’aperçus locaux ».

Quand Sperlinger a voulu venir pour la première fois à l’université Al-Quds, par exemple, il n’a pas réussi à la trouver sur une carte. « J’avais établi de me rendre sur le campus en Cisjordanie mais mon guide s’était contenter d’imprimer Abu Dis », raconte-t-il.

Et, à la fin de son voyage, quand il accepta une invitation à dîner avec ses relations : « Seulement, quand j’ai regardé l’adresse qu’ils m’avaient donnée, Givat Ze’ev, j’ai réalisé que c’était une colonie ».

Le doute que l’auteur a de lui-même s’étend jusqu’à savoir s’il a été utile à ses étudiants et comment il aurait aimé avoir eu « plus de capacités pratiques à leur offrir ». Mais il se trouve aussi des moments de « joie naïve » durant son enseignement à Abu Dis et il est heureux que la pièce de Shakespeare ait apporté aux étudiants un espace pour réfléchir à leur vie. Il décrit ceci comme « l’alchimie entre ce que nous lisons et les expériences des étudiants ».

Sperlinger écrit qu’il serait « aisé d’avoir une attitude paternaliste envers les étudiants d’Al-Quds… (et) de prendre leur difficulté à s’exprimer pour un manque de sentiment ». Mais il ne se laisse pas aller à cela et il apprécie au contraire l’ « extraordinaire créativité, courage et humeur » dont ses étudiants font preuve dans leur vie quotidienne.

Sperlinger pense aussi que ces étudiants ont « une connaissance pratique des conceptions que nous étudions trop souvent comme des concepts abstraits en sciences humaines ». Ici, Sperlinger se montre critique envers le système britannique de l’enseignement supérieur qui « ignore ou exclut certains types d’expériences systématiquement et structurellement » et il renforce la conviction que « le niveau d’instruction est la seule mesure de l’intelligence ».

Sperlinger pense que les étudiants palestiniens ont beaucoup à apprendre à ceux du Royaume-Uni – ainsi qu’à ceux qui lisent ce mémoire, court mais riche en enseignements.


Tom Sperlinger

article de Bayan Haddad
Bayan Hadada étudié la littérature comparative à l’université d’Edimbourg et il donne actuellement des cours préliminaires à la littérature à l’université d’Hébron. Twitter : @BayanHaddad
Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine
Source : Electronic Intifada