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Israël-Palestine : le champ de mines du plan Kushner

vendredi 27 juillet 2018

Le plan conçu par le conseiller et gendre de Trump pour fonder « l’accord du siècle » entre Israéliens et Palestiniens promis par le président américain est si déséquilibré en faveur d’Israël et si ignorant des acquis de deux décennies de négociations, mais aussi de l’Histoire et du contexte géopolitique, qu’il est pour l’instant jugé risqué de le dévoiler. Mediapart a tout de même tenté de le reconstituer.

Dans la semaine qui a suivi le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, le 14 mai, plusieurs sources du département d’État ont confié à des journalistes spécialistes du Moyen-Orient que le « plan de paix » destiné à servir de base à « l’accord du siècle » entre Israéliens et Palestiniens, annoncé par Trump avant même son élection, serait rendu public dans la seconde quinzaine de juin.

photo Yann Libessart - exposition à la Maison des Métallos "Palestiniens entre deux guerres"

Un mois plus tard, une autre source diplomatique américaine indiquait que la publication du plan ne suivrait pas immédiatement la fin du ramadan, le 14 juin. Ce que les faits ont confirmé : plus de deux semaines après la célébration de l’Aïd el-Fitr, qui marque la fin du jeûne, aucune annonce n’a eu lieu. Et tout indique que la procrastination américaine risque de se poursuivre.

Au cours de la seconde quinzaine de juin, les deux principaux artisans du plan, Jared Kushner, gendre et conseiller personnel de Donald Trump, et Jason Greenblatt, envoyé spécial du président américain pour le Moyen-Orient, se sont une nouvelle fois rendus en Jordanie, en Arabie saoudite, au Qatar, en Égypte et en Israël – mais pas dans les territoires palestiniens – pour rediscuter certains points avec les alliés et partenaires de Washington. Et tenter d’obtenir leur approbation et leur soutien. Ils sont rentrés aux États-Unis sans être plus diserts sur le contenu du document, et sans livrer la moindre indication sur la date de sa publication.

On sait, en revanche, que plusieurs de leurs interlocuteurs arabes leur ont conseillé, au cours de cette tournée, de ne pas rendre le plan public en l’état.

Informés des lignes directrices du projet, plusieurs dirigeants arabes, pourtant bien disposés à l’égard du protecteur américain, et en bons termes avec Israël, l’ont trouvé si déséquilibré et si grossièrement favorable à Israël, si éloigné des réalités du terrain, qu’ils le jugent, comme Mahmoud Abbas, globalement inacceptable par les Palestiniens. Et plus important sans doute à leurs yeux, impossible à faire accepter à leurs opinions publiques, plutôt favorables à la cause palestinienne.

photo Yann Libessart - exposition à la Maison des Métallos "Palestiniens entre deux guerres"

Les plus réservés et les plus empressés à prêcher la patience aux représentants de Trump ont été les dirigeants jordaniens et égyptiens, qui affrontent, à l’intérieur, des crises économiques et sociales sévères. Qui plus est, ces derniers ne veulent pas voir la colère populaire trouver un nouveau carburant, incendiaire, dans la publication d’un plan de paix injuste, partial et inacceptable pour les Palestiniens, qui aurait publiquement reçu leur aval.

La Jordanie, qui ploie sous les contraintes imposées par le FMI, porte le fardeau d’une dette de 40 milliards de dollars et dont plus de la moitié de la population est d’origine palestinienne, paraît particulièrement instable et exposée au risque d’une nouvelle crise de colère populaire, malgré la redoutable efficacité de sa police. Le roi Abdallah l’a sans doute signalé aux deux émissaires américains lors de leur dernière escale à Amman, comme à Benjamin Netanyahou qu’il avait reçu la veille.

Et ce n’est pas tout. En fondant sa méthode de négociation sur les convictions de promoteur immobilier héritées de son beau-père – on peut tout obtenir dans un marchandage, il suffit de connaître les points faibles de l’interlocuteur et d’y mettre de prix –, Jared Kushner a commis une erreur majeure. Peut-être irréparable. Car il a totalement négligé les enseignements et acquis de deux décennies de négociations, mais aussi l’héritage historique, le contexte géopolitique, les rivalités et ambitions régionales et les problèmes internes de chacun de ses partenaires arabes. Sans compter les résolutions des Nations unies et les impératifs du droit international…

En échafaudant un projet hors sol, approuvé par l’aventureux prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MBS), et son fougueux homologue émirati, Mohammed ben Zayed (MBZ), mais jugé truffé de pièges par nombre d’autres dirigeants de la région, le gendre de Trump a semé derrière lui, au Moyen-Orient, un véritable champ de mines diplomatique. Les dirigeants de l’Autorité palestinienne, qui refusent toute discussion avec les émissaires américains depuis la reconnaissance par Washington de Jérusalem comme capitale d’Israël, il y a six mois, considèrent le plan comme un complot destiné à les écarter pour donner le contrôle complet de la Cisjordanie à Israël.

Leurs voisins aussi, chacun à sa façon, affrontent les conséquences imprévues, mais déjà déstabilisatrices, d’un projet conçu principalement par trois hommes, Jared Kushner, Jason Greenblatt et l’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, dépourvus de toute expérience diplomatique et de toute connaissance de la région, hormis Israël.

Avant l’entrée de Trump à la Maison Blanche, le premier était promoteur et investisseur immobilier, comme son beau-père ; le deuxième était le principal conseiller juridique de l’Organisation Trump ; le troisième était avocat, spécialiste des faillites. Les trois ont en commun d’être personnellement engagés dans l’entreprise israélienne de colonisation, en particulier à travers leur participation au financement de la colonie orthodoxe de Beit El, à un jet de pierre de Ramallah.

Cette familiarité avec Israël explique d’ailleurs largement le contenu du plan, tel qu’il peut être reconstitué à travers les éléments communiqués à certains interlocuteurs arabes par les émissaires américains. Le projet est aujourd’hui jugé si sensible, à Washington, que la circulation de ses composants par mail est interdite.

Mais au fil des échanges avec des dirigeants du Moyen-Orient, quelques informations ont fini par filtrer. Rassemblées et croisées, elles livrent une première vision de ce document explosif. On sait ainsi qu’il comporte plusieurs sections distinctes consacrées – ce qui n’est pas une innovation – à Jérusalem, aux réfugiés, aux colonies, aux mesures de sécurité, aux frontières. Ainsi l’une de ces sections compterait-elle plus de cent pages.

Une « capitale » à Abou Dis

L’un des principes fondamentaux du document, dont le seul résumé couvre actuellement plusieurs dizaines de pages, serait qu’il ne fait pas explicitement référence à la solution à deux États qui constitue jusqu’à présent, faute de mieux, la base de négociation acceptée par les Palestiniens, préconisée par les Nations unies et admise par la majorité de la communauté internationale, pays amis d’Israël compris. À la place de cette solution, le plan Kushner proposerait pour la Cisjordanie un statut de « quasi-État » démilitarisé, doté d’une souveraineté limitée et d’une capitale qui ne serait pas Jérusalem.

De ce « quasi-État » sans forces de sécurité ni unité territoriale, les frontières seraient d’autant plus difficiles à délimiter qu’aucune colonie – ni les blocs ni les colonies isolées – ne serait évacuée et qu’Israël conserverait le contrôle total de la vallée du Jourdain. En d’autres termes, il resterait aux Palestiniens beaucoup moins de la moitié des 22 % de la Palestine historique sur lesquels ils avaient fini par accepter de bâtir leur État, dans le cadre d’un accord de paix avec Israël.

Ainsi, la droite nationaliste et religieuse d’Israël réaliserait, avec l’assentiment des États-Unis et d’une partie des dirigeants arabes, son rêve historique : annexer la majorité – en attendant mieux – de la « Judée-Samarie » biblique, c’est-à-dire la Cisjordanie.

En résumé, pour définir les limites de l’entité territoriale palestinienne à créer, il n’est plus question des frontières de 1967, qui figuraient depuis un quart de siècle, avec le choix de Jérusalem comme capitale d’un État palestinien indépendant, parmi les « termes de référence » des négociateurs des deux camps.

Quant à la question des réfugiés, dont il semble exclu, selon le document, de reconnaître le sort tragique et d’accepter le retour, même symbolique, elle serait réglée par le versement d’une prime d’installation dans leur pays d’exil ou de réinstallation dans un autre. L’addition étant payée par les monarchies pétrolières du Golfe. Comme si les pétrodollars des rois et des émirs pouvaient effacer la mémoire de la « catastrophe » de 1948 et apaiser les tourments de l’exil.

L’emplacement proposé pour la capitale de ce quasi-État palestinien, sans continuité ni contiguïté territoriale, est pour l’instant Abou Dis, une localité poussiéreuse et déshéritée de l’est de Jérusalem. Peu après la signature des accords d’Oslo en 1993, l’Autorité palestinienne, qui entendait choisir comme capitale Jérusalem-Est, avait décidé d’y installer pour commencer son parlement. En observant qu’il serait à la même distance, ou presque, de l’Esplanade des Mosquées/Mont du Temple (à l’est), cœur historique de Jérusalem, que de la Knesset (à l’ouest).

Un énorme complexe de bureaux a même été construit à l’emplacement choisi, mais jamais achevé et encore moins utilisé. Pour une raison simple : à partir de 2003, le mur de séparation imposé par Israël a été érigé entre Jérusalem-Est et les faubourgs palestiniens voisins, dont Abou Dis, jetant un rideau de béton de 9 mètres de haut entre le futur parlement palestinien et la ville sainte. Détruisant de fait le projet audacieux de certains artisans de la paix : « une ville, deux capitales ».

Pour déguiser cette proposition assez usée en concession israélienne et la rendre moins inacceptable par les dirigeants palestiniens, Jared Kushner et ses conseillers ont fait circuler une rumeur selon laquelle ils envisageraient de demander à Israël de se retirer d’Abou Dis et de trois autres faubourgs palestiniens de Jérusalem-Est (Shu’fat, Jabal Mukaber et Issawiya).

photo Yann Libessart

Sans préciser si le mur qui les borde serait abattu ou déplacé. Ou encore s’il serait maintenu, mais avec un changement de statut de ces quatre localités que les démographes-stratèges israéliens envisagent depuis longtemps de couper de Jérusalem pour conforter la majorité juive de sa population.

Comment contraindre les Palestiniens à accepter ces propositions dictées par Israël et qui constituent un déni presque caricatural de leurs aspirations – sans parler de leurs droits ? Pour atteindre cet objectif, Jared Kushner compte sur les pressions que pourraient exercer, sur les dirigeants de Ramallah, ses nouveaux amis les princes héritiers d’Arabie saoudite et des Émirats.

Ceux-ci sont décidés, selon un diplomate arabe, à « jeter la cause palestinienne sous le train » en échange du soutien de Washington dans leur offensive diplomatique et politique contre l’Iran. Mais il entend également s’appuyer sur un ambitieux plan de développement économique, lui aussi financé par les pétromonarchies. Un plan d’autant plus prometteur pour les Palestiniens, insiste-t-il, qu’ils sont les voisins de la « Silicon Valley » du Moyen-Orient, c’est-à-dire Israël.

« Les Palestiniens sont un peuple industrieux, éduqué. Ils bénéficieraient très rapidement de la prospérité israélienne s’il y avait la paix », expliquait-il voilà deux semaines dans une interview exceptionnelle au quotidien palestinien Al-Qods. Interview dans laquelle il accusait le président palestinien Mahmoud Abbas de « s’accrocher à des bases de négociations vieilles de 25 ans, qui n’ont débouché sur aucun accord de paix ».

Avec l’abandon – pour l’instant – de la solution à deux États et du choix de Jérusalem comme capitale, totems des partisans de la solution négociée, l’autre principe majeur du document Kushner est le destin particulier de la bande de Gaza, désormais traitée comme une entité séparée de la Cisjordanie et non plus comme l’une des deux parties d’un futur État palestinien unique.

Rappelant la situation économique et sociale désastreuse des deux millions d’habitants du territoire, réduits au chômage par les blocus israélien et égyptien, manquant d’eau potable et condamnés à vivre avec quatre heures d’électricité par jour dans des localités jonchées des décombres de plusieurs guerres, le gendre-conseiller de Trump a commencé par invoquer la nécessité « humanitaire » de venir en aide à la bande de Gaza.

Les premiers versements – qui ne sont pas clairement programmés – devraient répondre aux besoins les plus urgents, calmer la situation sécuritaire, fournir de l’énergie électrique et créer un climat favorable à l’examen du nouveau plan de la Maison Blanche pour le Proche-Orient.

Car le document sur lequel travaillent Kushner et Greenblatt prévoit la création d’une sorte de mini-État palestinien, indépendant ou autonome, séparé d’Israël mais ouvert sur l’Égypte, dans la bande de Gaza. Sous la férule du mouvement islamiste Hamas, qui contrôle le territoire depuis 2006 ? Pourquoi pas. Ce n’est apparemment un problème aujourd’hui ni pour les monarchies du Golfe, ni pour les États-Unis, ni pour Israël.

Un milliard de dollars pour la « zone franche » d’El-Arich

En effet, le Hamas, dont la dernière tentative de réconciliation avec l’Autorité palestinienne a échoué, pourrait accepter de négocier avec Israël une nouvelle proposition de trêve de longue durée. « Mieux vaut traiter directement avec Israël qu’avec ses sous-traitants de Ramallah », confient aujourd’hui certains cadres du mouvement islamiste.

« Dans cette hypothèse, explique un analyste palestinien, les lancers depuis Gaza de cerfs-volants enflammés qui allument des incendies dans les localités israéliennes voisines, et provoquent des frappes de représailles de l’aviation israélienne sur des cibles liées au Hamas dans la bande de Gaza, ne seraient qu’un baroud d’honneur destiné à démontrer que le mouvement islamiste ne négocie pas en position de faiblesse. »

Avec un investissement de départ d’un milliard de dollars, fourni une fois encore par les monarchies pétrolières, l’équipe de Kushner a imaginé la création dans le Sinaï égyptien, entre la frontière de Gaza et la ville égyptienne d’El-Arich, d’une sorte de zone franche au statut juridique pour l’instant plutôt flou. On y trouverait une usine de dessalement de l’eau de mer, une centrale électrique alimentée par l’énergie solaire, cinq zones industrielles employant des milliers de travailleurs dont les deux tiers viendraient de Gaza et un tiers d’El-Arich et des pauvres villages égyptiens des environs.

On y aménagerait un port, qui se substituerait à celui dont Israël n’a jamais permis la création à Gaza, et un aéroport international. Ce dernier remplacerait l’aéroport construit au sud de la bande de Gaza grâce au financement du Japon, de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Arabie saoudite. Inauguré en 1998 par Yasser Arafat et Bill Clinton, il a été détruit trois ans plus tard par l’armée israélienne. « C’est la résurrection du processus “Gaza d’abord”, imaginé après Oslo, constate un ancien négociateur palestinien, mais avec une perspective nouvelle et surprenante : la création, sous le patronage des États-Unis, d’un émirat islamique aux portes d’Israël et de l’Égypte, sur les rives de la Méditerranée. »

Quel serait le statut exact de cette bande de Gaza autonome et de son annexe égyptienne du Sinaï ? Quelles relations entretiendraient-elles avec Israël et l’Égypte ? Deux ou trois points seulement, pour l’instant, semblent établis : la bande de Gaza resterait sous le contrôle du Hamas, en coordination avec l’Égypte. L’aéroport serait sous supervision égyptienne, comme la frontière entre Gaza et l’Égypte et l’accès à la « zone franche » du Sinaï. La frontière entre Gaza et Israël resterait aussi hermétique qu’aujourd’hui et aucun lien direct, routier ou autres, entre le territoire côtier et la Cisjordanie ne serait envisagé.

Le projet d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza, tel qu’il a été imaginé depuis les accords d’Oslo, serait, en d’autres termes, définitivement enterré par le plan Kushner. « Il n’est pas question d’un État à Gaza, et il n’est pas question d’un État sans Gaza, a répondu Mahmoud Abbas en découvrant la proposition de Jared Kushner. Sur cette question, il existe un consensus palestinien, arabe et international. »

Sur cette question, comme sur d’autres, les libertés prises par l’administration Trump avec les multiples consensus légués par l’histoire pour bâtir son « plan de paix » contribuent largement à fissurer l’alliance que Washington pensait avoir constituée dans son sillage. Et la priorité accordée par Kushner et son équipe aux avis et conseils de MBS et MBZ sur ceux des dirigeants égyptiens et jordaniens ne témoigne pas d’une habileté diplomatique éclatante.

Amman et Le Caire, qui ne sont pas seulement les voisins immédiats des Palestiniens mais qui ont été impliqués, directement ou non, depuis 25 ans, dans le règlement de la question ont une connaissance intime de la société et des dirigeants palestiniens qui font manifestement défaut aux souverains du Golfe. Ils disposent de leviers qui font défaut à d’autres.

Le roi Abdallah de Jordanie, par exemple, qui doit pourtant beaucoup à l’aide américaine, mais qui redoute la colère de ses sujets en majorité solidaires des revendications palestiniennes, a longuement plaidé auprès de Donald Trump qui le recevait à Washington, fin juin, en faveur de la solution à deux États fondée sur les frontières de 1967, c’est-à-dire comportant la Cisjordanie et Gaza, avec Jérusalem-Est comme capitale. « C’est, a-t-il insisté, la seule solution garantissant la paix dans la région. »

Il a également confié son inquiétude de constater que rien n’était prévu, mis à part de l’argent, pour trouver une solution à la question des réfugiés et de leurs descendants. On peut craindre que sur tous ces sujets, il ne soit pas plus entendu aujourd’hui par le président américain que lorsqu’il avait fait spécialement le voyage à Washington, l’hiver dernier, pour dissuader Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

Alarmé de voir le président américain et ses émissaires faire aussi peu de cas de ses requêtes que des aspirations nationales des Palestiniens, le souverain jordanien a aussi très mal accueilli le projet, avancé par le prince héritier saoudien, de revendiquer une part de la tutelle que le royaume hachémite exerce, en vertu des accords d’armistice israélo-arabes de 1949, sur les lieux saints musulmans de Jérusalem-Est. Depuis près de 70 ans, Amman contrôle en effet le Waqf, qui gère et administre les lieux saints, nomme le grand mufti de Jérusalem et désigne le chef du Conseil suprême musulman. Et ce rôle historique est l’un des piliers sur lesquels repose la stabilité de la monarchie hachémite.

Même si Riyad a généreusement aidé Amman, au moment des révoltes arabes, pour empêcher que le royaume ne soit emporté dans la spirale du mécontentement populaire, et même si cette aide s’est répétée, le roi n’a aucune intention de partager sa tutelle. Entamer le statut de la Jordanie au cœur du troisième lieu le plus saint de l’islam serait, aux yeux du souverain, mettre en péril les fondements même du royaume. MBS, qui semble disposer sur ce point de l’aval de son nouvel « ami » Jared Kushner, estime manifestement que la montagne de dollars qu’il est prêt à débourser, avec l’aide des autres pétromonarchies, pour soutenir le plan de paix américain, vaut bien une part de la tutelle sur le Dôme du Rocher et al-Aqsa.

Soutenu et encouragé par son homologue émirati, Mohammed ben Zayed, il tenterait actuellement, selon un site palestinien bien informé, de faire acheter à Jérusalem une maison près de la mosquée al-Aqsa, afin d’y ouvrir un centre saoudo-émirati .

L’Égypte ne veut pas du fardeau de Gaza

Les relations entre Riyad et Amman sont désormais si tendues que la Jordanie qui avait, dans le sillage de l’Arabie saoudite, rompu ses relations diplomatiques avec le Qatar il y a un an, les a rétablies. Ce qui lui a rapporté un don de 500 millions de dollars et des emplois pour des milliers de travailleurs jordaniens dans l’Émirat. Mais cela n’a guère amélioré ses relations avec le prince héritier saoudien.

Cette obstination du souverain hachémite à refuser le partage de sa tutelle n’est pas le seul tracas affronté par MBS, en lien avec le plan américain. Son propre père, le vieux roi Salmane, lui aurait récemment fait savoir qu’il n’approuvait ni le plan américain, ni le soutien que son fils et héritier apportait à ce plan. Pour une raison simple : le plan Kushner est en opposition totale avec l’initiative arabe, présentée en 2002 à Beyrouth, au nom du roi, par le prince héritier du moment, demi-frère de l’actuel souverain.

Cette initiative offrait à Israël la reconnaissance explicite de son existence par les membres de la Ligue arabe et la normalisation des relations diplomatiques, en échange de l’évacuation par Israël des territoires occupés depuis 1967 et de la création dans les territoires évacués d’un État palestinien indépendant avec Jérusalem-Est pour capitale. Rejetée sans discussion par le premier ministre israélien Ariel Sharon, cette initiative spectaculaire a été considérée depuis par la plupart des négociateurs comme l’une des bases d’une négociation sérieuse.

La querelle père-fils qui a rapidement franchi les murs du palais est d’autant plus désagréable pour MBS qu’elle blesse son orgueil et qu’elle a trouvé un écho dans toute la région, où l’aventurisme du puissant prince héritier, comme la posture et les options délibérément pro-israéliennes de l’administration Trump, n’ont pas que des partisans, silencieux ou non.

Le régime égyptien, qui n’est indulgent ni avec Mahmoud Abbas, accusé de faiblesse et d’indécision, ni avec le Hamas, rejeton des Frères musulmans que le maréchal président al-Sissi a chassés du pouvoir, ne serait pas fâché de percevoir les bénéfices de la « zone franche » du Sinaï, proposée par le plan Kushner. Mais le ministre des affaires étrangères Sameh Choukri, comme le chef des services de renseignements Abbas Kamel, chargé du dossier palestinien, viennent d’indiquer que « l’Égypte est disposée à aider toute tentative ou initiative permettant d’obtenir un règlement global du problème palestinien, s’il est fondé sur les résolutions internationales existantes et sur le principe de deux États pour deux peuples, dans les frontières de 1967 et avec Jérusalem comme capitale de la Palestine ».

Quant à la « zone franche » du Sinaï, les dirigeants du Caire n’y sont pas hostiles, à condition « qu’un plan de développement économique de Gaza ne se substitue pas à un plan diplomatique accepté par les Palestiniens ». « En résumé, constate un diplomate familier du dossier, les Égyptiens ne veulent pas d’un plan qui débarrasserait Israël du fardeau de Gaza, pour le charger sur leurs épaules. »

À ce parcours d’obstacles affronté par Jared Kushner et Jason Greenblatt lors de leur dernière visite dans la région, s’est ajoutée une difficulté supplémentaire lorsque les hommes de la Maison Blanche ont tenté d’insérer le Qatar dans leur dispositif en demandant à Doha de participer au financement du développement de Gaza.

Alors que l’Arabie saoudite, les Émirats et la plupart des autres monarchies du Golfe poursuivent leur stratégie de blocus diplomatique et économique du Qatar, accusé de complicité avec l’ennemi iranien, Washington a renforcé en janvier son « partenariat stratégique » avec l’émirat où il dispose de l’immense base de Al-Oudeid, plaque tournante et poste de commandement avancé du déploiement antiterroriste américain dans la région.

Jared Kushner a donc demandé à l’émir de participer au financement de la « zone franche » du Sinaï, ce qu’il a accepté. À la fureur de l’Arabie saoudite et des Émirats… Pour MBS et MBZ, une contribution du Qatar reviendrait, selon un analyste du Golfe, à « faire entrer l’Iran dans le projet par la porte de derrière ». Pour éviter cette intrusion, Saoudiens et Émiratis ont proposé de prendre à leur charge la totalité du budget envisagé – un milliard de dollars – si l’Égypte et Israël en étaient d’accord.

Certes, l’Arabie saoudite et les Émirats sont riches, même si les deux pays restent engagés en Syrie, en Irak, et surtout au Yémen dans des opérations militaires interminables et coûteuses. Mais leur attitude face à la proposition du Qatar confirme que c’est leur hostilité à l’Iran et la volonté de préserver face à Téhéran l’alliance inédite qu’ils ont constituée avec les États-Unis et Israël qui est au centre de leur stratégie régionale. Et non la volonté de régler par une négociation loyale la vieille question de la Palestine.

Autour de Benjamin Netanyahou, tout se passe pour l’instant comme si les obstacles rencontrés, voire provoqués par le « plan Kushner », étaient mineurs et ne pourraient empêcher Trump de réaliser, prochainement, « l’accord du siècle » qu’il a promis. Lequel accord permettrait enfin d’en finir avec les revendications nationales des Palestiniens, ensevelies sous un déluge de dollars et anesthésiées par l’apparence au moins d’un décollage économique.

C’est en tout cas l’impression que les communicants du premier ministre veulent donner, à en juger par un article récent du quotidien Israël Hayom, selon lequel « l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Jordanie soutiendraient l’accord du siècle ». Plus gros tirage de la presse israélienne, ce quotidien gratuit a été créé en 2007 par le magnat américain des casinos Sheldon Adelson, pour soutenir la conquête du pouvoir par Netanyahou. C’est dire si on peut se fier à ses analyses ! En réalité, alors que le premier ministre israélien est menacé par plusieurs affaires de corruption, harcelé par le chef de l’aile droite de sa majorité, Naftali Bennett, ministre de l’éducation et de la diaspora, élu des colons nationalistes religieux, qui guette ses faux pas, ce titre d’Israël Hayom, en contradiction assez large avec la réalité du moment, nous renseigne surtout sur l’inquiétude de Netanyahou.

Que se passera-t-il demain si Mahmoud Abbas maintient son refus des inacceptables propositions de Kushner et si plusieurs pays arabes, pour des raisons qui leur appartiennent en propre, continuent de manifester leurs réserves ou leur désaccord avec cet enterrement de l’espoir palestinien ? Un accord de paix aussi déséquilibré ne s’impose ni par l’argent, ni par la force. Trump et les siens sont en train de le découvrir.

Un article de René Backmann sur Médiapart le 7 juillet 2018