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« Notre carte de l’UNRWA est notre seule carte d’identité »

vendredi 16 août 2019

À l’occasion d’une visite au camp d’Aïda, un groupe de Nantais a rencontré Munther Amira. Né dans le camp, éducateur social, Munther Amira est un militant très actif, également coordinateur de la Résistance populaire en Palestine. Il nous reçoit à l’entrée du camp sous l’énorme clé, symbole du droit au retour, et devant le portrait d’Abdul Rahman, ce jeune de 13 ans assassiné en 2015 par un sniper israélien alors qu’il sortait de l’école. Il parle de la situation dans le camp, de ses craintes, de son combat et ses espoirs.

Responsable du Comité de coordination de la lutte populaire, le PSCC (Popular Struggle Coordination Committee), Munther Amira a été arrêté par les forces d’occupation à Bethléem le 27 décembre 2017 alors qu’il participait à une manifestation contre l’incarcération des enfants palestiniens, et notamment celle de Ahed Tamimi. Condamné le 12 mars 2018 à six mois de prison ferme et à cinq ans de prison avec sursis par le tribunal militaire d’Ofer pour sa participation à des « marches non autorisées », notamment contre la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par le président Trump, il est sorti de prison le 6 juin 2018, après six mois de détention. Selon son avocat, Gaby Lasky,

« Israël n’est capable de lutter contre la résistance non-violente que d’une seule façon, en ciblant, emprisonnant et empêchant ses dirigeants de participer aux mobilisations. »

« Les habitants du camp sont confrontés à de nombreuses difficultés ; en premier lieu la pauvreté liée au chômage, l’enfermement par les murs qui nous entourent et les difficultés de déplacement, l’absence de clinique… Et, surtout, la violence des attaques de l’armée. Ses incursions, de jour comme de nuit, sont quasi quotidiennes et provoquent des affrontements, des tirs de gaz, voire des tirs à balles réelles. L’université américaine de Berkeley a établi que le camp est l’endroit du monde le plus exposé aux gaz lacrymogènes. »

Vous revendiquez votre droit au retour dans vos villages d’origine. Comment concilier cette exigence avec la nécessité de vivre au quotidien ?
« Nous sommes des réfugiés, cela veut dire qu’on nous a forcés à partir de nos villages, pas nous directement, mais nos grand-parents, et la terre qu’ils ont quittée est une terre palestinienne qui appartient à notre famille : c’est la base de notre droit pour y retourner. Mais ce n’est pas facile à comprendre pour les jeunes générations parce que les choses ont changé depuis 71 ans : nous ne vivons plus sous des tentes, nous avons des logements en dur qui ressemblent à des maisons, de vieilles bagnoles et nous avons l’Autorité palestinienne qu’ils appellent un État. Cela peut ressembler à une vie normale mais nous ne voulons pas d’une vie normale sous occupation. Nous éduquons nos enfants pour leur dire qu’ils ne sont pas d’ici. Moi je dis à mon fils : tu es d’un village qui s’appelle Deir Aban et qui a été détruit en 1948.

D’un côté, nous nous battons contre l’occupation, pour notre droit au retour et, d’un autre, nous voulons que nos enfants aient une vie comme les autres enfants avec de bonnes écoles, de bonnes cliniques, un travail. »

Et si demain l’UNRWA ne pouvait plus jouer son rôle, voire disparaissait, menacé par Trump et Netanyahou ?
« Le manque d’argent à l’UNRWA a de nombreuses conséquences, notamment pour les écoles. Dans le camp, avant les restrictions budgétaires, nous avons obtenu la construction d’une nouvelle école qui est en chantier, mais on peut s’inquiéter maintenant de savoir s’il y aura toujours assez de professeurs. C’est un paradoxe : lorsqu’il nous arrive une bonne nouvelle, nous sommes inquiets. Mais l’UNRWA c’est avant tout une question politique, être sous son parapluie c’est confirmer notre statut de réfugiés palestiniens : nous tenons à cette carte de l’UNRWA qui est notre seule carte d’identité. »

Préserver votre statut de réfugié et votre droit au retour, c’est ce qui compte le plus ?
« Oui, bien sûr. Si j’ai obtenu un diplôme universitaire, cela fait partie de mon combat pour revenir dans ma patrie. Même si j’étais professeur dans une grande université américaine, je me souviendrais toujours que je viens d’un village détruit. Dans la diaspora, c’est parfois plus compliqué, parce que certains ont un parent espagnol ou allemand, d’autres ont deux parents palestiniens mais sont nés en Belgique par exemple ; ils peuvent oublier qu’ils sont Palestiniens.

C’est pourquoi j’ai un grand projet auquel je travaille depuis deux ans : éditer un passeport pour chaque personne de la diaspora, document de retour avec la mention du village d’origine de la famille, pour confirmer notre identité. Il faut pour cela créer un réseau à travers différents pays. Je me rendrai cet été en Allemagne à ce sujet. Ce document aura une grande valeur symbolique et politique. »

Et si demain Netanyahou, avec le soutien de son ami Trump, décidait l’annexion officielle de la Palestine, qu’est-ce que cela changerait pour vous ?
« Ils annexent actuellement la Palestine jour et nuit, nous sommes en permanence sous l’autorité d’Israël, y compris en zone A où se trouve une partie du camp. S’ils décidaient d’annexer par une loi officielle cela ne changerait rien, mais ça révèlerait la situation réelle.

Quand les Israéliens parlent de deux États, ce qu’ils veulent c’est un État juif sur le territoire de 48 et un autre État sous leur contrôle dans les territoires occupés en 67 ; une sorte de municipalité à Ramallah pour gérer la vie courante comme il y a une municipalité à Jérusalem. Ils veulent détruire notre humanité pour que nous soyons des esclaves. ».

Avec la situation qui se détériore de jour en jour, la jeunesse garde-t-elle toujours l’espoir ou risque-t-elle de lâcher prise ?
« Nous adaptons sans cesse nos méthodes de résistance. Depuis six mois, nous n’organisons plus de manifestations parce que la jeunesse est décimée par la prison et la répression. Si vous êtes arrêté pour avoir manifesté pacifiquement, vous prenez six mois de prison et payez une forte amende pour sortir, et lors d’une prochaine arrestation ce sera un an.

Combattre l’occupant aujourd’hui ce n’est pas prendre un fusil, c’est construire la personnalité palestinienne d’un bon niveau, être éduqué, devenir musicien ou artiste, c’est important. Avoir conscience de nos droits, croire dans la liberté, la sécurité, la justice. Cela prend des formes multiples. Nous ne nous battons pas seulement pour libérer notre terre, mais pour vivre dans un pays en paix, sécurité et justice.
Renoncer n’a jamais été à notre agenda ! ».

Entretien réalisé en mars 2019 par Pierre LEPAROUX

Aïda, le retour
Créé en 1950, le camp d’Aïda est situé entre Bethléem, Jérusalem et Beit Jala. Il tient son nom d’une Palestinienne très connue, prénommée Aïda, qui vivait là avant 1948. En arabe, ce nom signifie également « retour ». On estime que 6 000 personnes vivent ici, sur un espace de 0,7 km2, des familles chassées de Jérusalem et de bien d’autres villages dont les noms sont peints à l’entrée du camp. Il n’y a qu’une seule école, aucun centre de santé, et l’approvisionnement en eau potable est très insuffisant en été.

Depuis 2004, avec la construction du mur « de séparation » israélien, pour laquelle Israël a été condamné par la Cour internationale de justice, le camp est totalement coupé de la campagne environnante qui lui servait de poumon vert et d’espace agricole. Comme à bien d’autres endroits, le mur dépasse largement la ligne verte (frontière du cessez-le-feu de 1949, située derrière la colline où a été établie la colonie de Gilo), et a permis à Israël d’annexer de fait une nouvelle partie du territoire palestinien.

Enserré par les grandes colonies israéliennes de Gilo et de Har Homa et proche du check point qui sépare Bethléem de Jérusalem, le camp d’Aïda est une cible privilégiée pour l’armée d’occupation, installée à quelques dizaines de mètres de l’entrée. Par une porte d’acier peinte en bleu clair, les soldats peuvent y entrer, de jour comme de nuit, pour patrouiller, provoquer les jeunes, et procéder à des arrestations… Même si, selon les Accords d’Oslo, le camp soit situé en zone A, c’est-à-dire sous le contrôle de l’Autorité palestinienne.
Le groupe de travail réfugiés de l’AFPS