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Mes amis emportés par les balles et les bombes israéliennes

dimanche 18 août 2019

Dans l’équipe de football de mon enfance, je faisais partie d’un duo percutant. Mon ami Youssif al Najjar et moi étions attaquants. Il était petit et vif alors que j’avais un pied gauche qui marquait beaucoup de buts.

En cinquième année primaire, Youssif et moi fumes placés dans des classes – et donc dans des équipes de foo t- différentes. Nous nous rencontrâmes comme adversaires en finale du championnat de l’école. Mon équipe gagna par 4 à 2.

Ce fut la première défaite marquante de Youcef. Tellement marquante qu’il refusa de me serrer la main à la fin du match. Nous eûmes une chamaillerie par la suite.

Deux jours plus tard, le 15 décembre 2001, les forces israéliennes envahirent le camp de réfugiés de Jabaliya dans le Nord de Gaza.

Le cousin de Youssif vint à moi vers midi et me dit immédiatement que Youssif avait été tué. Un soldat israélien lui avait logé une balle dans la tête. Youssif était à deux semaines de son onzième anniversaire.

C’était la première fois qu’un ami à moi mourait et je ne savais pas comment m’exprimer en une telle circonstance, surtout que notre dernière conversation avait été une dispute.

Youcif fut tué la veille de l’Aïd el Fitr. Quand j’allai à ses obsèques, sa mère, Aïsha, pleurait en nous montrant les vêtements neufs qu’il devait porter durant l’Aïd.

Je sortis de la maison de Youssif en prenant une photographie de lui que j’accrochai à la porte de mon armoire. Chaque matin, je la regardai et disais à Youssif qu’un jour, nous jouerions encore ensemble.

Youcif fut tué bien avant l’attaque de grand envergure d’Israël contre Gaza en 2014. Le cinquième anniversaire de cette attaque m’a quand même fait penser à lui. Youssif n’était pas le dernier copain de foot que je perdais.

Privés d’un au revoir

En 2010, je devins membre d’une équipe appelée “le Chevalier ». Son principal organisateur était Salam al Madhoum . Il n’était pas chargé de l’instruction mais des finances et de la logistique. Nous gagnâmes beaucoup de matches et, bien sûr, nous en perdîmes quelques-uns.

Salam était un combattant des Brigades Kassam, la branche armée du Hamas. En juillet 2014, il était dans le groupe qui avait réussi à entrer en Israël à travers un tunnel. Cette opération avait été menée en représailles au massacre commis par Israël dans le quartier de Shujaiyeh à Gaza-ville.

Parce qu’ils étaient entrés en Israël, Salam et un certain nombre de ses camarades furent tués par les soldats israéliens.

La mère de Youcif al-Najjar, Aïsha, tient des photos prises lors des obsèques de son fils assassiné – Photo : Abed Zagout

Notre équipe n’a encore pas pu faire ses adieux à Salam parce qu’Israël retient toujours sa dépouille.

Israël a refusé de révéler le lieu où étaient gardés les restes des combattants qu’il avait tués il y a cinq années. Une telle pratique constitue une punition collective commise en violation du Droit international.

J’ai arrêté de jouer au football après l’assassinat de Salam. Ce sport était ma passion mais maintenant je ne le regarde même plus à la télévision.

Le football est désormais devenu pour moi synonyme de tragédie.

Un perpétuel sourire

Mon travail de reporter avec le journal Al Resalah de Gaza me prenait tout mon temps. J’étais déterminé à documenter les crimes d’Israël contre mon peuple.

Dès les premières phases de l’attaque d’Israël contre Gaza cet été, je m’efforçais de rester plongé dans mon travail en dépit des assassinats que commettait Israël contre mes amis.

Je faisais des reportages à partir de l’hôpital Kamal Adwan qui couvrait Jabaliya. Un jour, en arrivant à l’hôpital, je vis un paramédical en train de nettoyer une ambulance. Quand je lui parlai, il me dit que l’ambulance était arrivée avec le corps d’un homme tué lors d’un raid aérien contre une ferme voisine. Je demandai le nom de la victime et il me dit qu’il s’appelait Muhammad al-Sharatha.

Je ne fis pas trop attention aux détails qu’on me donna et me contentai d’appeler un rédacteur d’Al Resalah qui me demanda de prendre des photos de la victime.

Quand j’entrai dans la morgue, je fus si choqué que je tombai par terre. La victime était mon ami Muhammad al-Sharatha qui avait été avec moi à l’Université islamique de Gaza.

Muhammad, me dit-on, était en train d’aider un de ses voisins à labourer sa terre quand il fut attaqué.

Je me mis à penser à Muhammad et à quel point il était humble. Il avait vécu dans la pauvreté toute sa vie mais son visage était toujours souriant.

Il étudiait le travail social à l’université.

Après un de nos examens finaux, il me dit : « Je n’arrive pas à croire que je vais bientôt avoir mon diplôme. Ma mère sera tellement heureuse et fière. »

Un modèle

A côté du football, je pratiquais aussi le kung-fu.

En février 2002, je commençai à recevoir des leçons de Medhat al-Yazidi, le plus connu des pratiquants de kung-fu à Gaza à cette époque.

J’étais un des élèves favoris de Madhat. J’appris tant de choses de lui que, juste quelques mois après mes débuts dans ce sport, je conquis la deuxième place au championnat.

Après ce championnat, j’eus un nouvel instructeur, Said Abu Jalala, un homme de très grande taille. Mehdat et Said étaient amis.

C’est en juillet 2002 que je vis Mehdat pour la dernière fois. Nous nous rencontrâmes par hasard et nous serrâmes la main d’une façon bien à nous : simulation d’attaque de ma part et mains en position de défense chez lui.

Je demandai à Mehdat pourquoi je ne l’avais pas vu depuis si longtemps. Je ne me rappelle pas sa réponse mais les paroles qu’il me dit avant de partir me hantent encore : « dis à Said Abu Jalala de me pardonner, dis à tout le monde de me pardonner ».

En Août 2002, mon père me réveilla en m’annonçant une terrible nouvelle. Les forces israéliennes avaient tué Mehdat. Il était combattant de la résistance avec les Brigades des Martyrs d’El Aksa, la branche armée du Fatah. Il mourut lors d’une opération contre un poste militaire de Kfar Darom, une colonie israélienne à Gaza.

J’étais anéanti par la mort de Mehdat.

C’était mon modèle, à tel point que j’imitai sa coupe de cheveux.

A la fin des obsèques de Mehdat, je m’assis à côté de Said Abou Jalala et, innocemment, je lui rapportai la demande de pardon que lui adressait Mehdat de n’avoir pas pu enseigner le kung-fu.

Said commença à pleurer de façon incontrôlée.

Je continuai de prendre des leçons de kung-fu de Said pendant une année, puis ensuite je m’arrêtai définitivement.

Certains de nos voisins évacuèrent leurs logements en 2014 mais ma famille resta dans le camp de réfugiés de Jabaliya. Quand nous nous sentions en danger, nous nous réunissions dans la salle de bain. Son toit était en béton alors que celui du reste de la maison était couvert d’amiante.

Je garde un vif souvenir d’un soir vers la fin de juillet de cette année. Nous entendîmes beaucoup d’explosions dans le camp cette nuit-là.

Israël avait bombardé une école des Nations Unies où des centaines de gens avaient cherché refuge. Dix-neuf personnes furent tuées dans cette attaque.

J’allai à l’hôpital Kamal Adwan afin de rapporter l’identité des victimes. Il y avait des corps partout dans la cour de l’hôpital. Il y avait tellement de morts que la morgue était pleine.

Un médecin légiste m’accompagnait alors que je me déplaçais parmi les corps. Nous nous arrêtâmes devant le corps d’une personne de grande taille. Quand je demandai le nom de la victime, le docteur me dit que c’était Said Abou Jalala.

Mon ancien instructeur de kung-fu…

Cinq années sont passées mais je suis toujours remué par ce souvenir ainsi que par tant d’autres.

Hamza Abu Eltarabesh est un jeune journaliste indépendant de Gaza.

Source : The Electronic Intifada– Traduction : Chronique de Palestine – Najib Aloui