Une enquête de Haaretz ...

samedi 18 juillet 2026

Une enquête de Haaretz révèle comment des agents du Mossad ont rallié l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, le choc au sein du cabinet de Netanyahu, ainsi que le recrutement de collaborateurs à l’intérieur de l’Iran.

Michael Hauser Tov, 13 jullet 2026

L’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, 2024. Credit : Vahid Salemi/AP

Un aéroport international à l’autre bout du monde. Un avion atterrit, et une équipe d’agents du Mossad en descend sans attendre. Ils allument leurs téléphones et peinent à croire ce qu’ils voient : des centaines de morts dans la région frontalière de Gaza, un nombre inconnu d’Israéliens pris en otage, et tout un secteur envahi par le Hamas.

Ils sont sous le choc, mais se ressaisissent rapidement. Rien ne les détournera de leur mission : amener Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien président iranien et l’un des plus grands ennemis d’Israël, à collaborer avec le Mossad.

En réalité, cette relation inconcevable avait commencé à prendre forme un an plus tôt, alors que le Mossad accumulait des renseignements faisant état de changements surprenants dans la vision d’Ahmadinejad. Le négationniste de la Shoah, qui dépeignait autrefois Israël comme une entité satanique répandant la maladie, avait fait du chemin depuis son départ du pouvoir en 2013, pour émerger progressivement comme l’un des critiques les plus éminents du régime des ayatollahs.

Pour lire la suite : https://www.haaretz.com/israel-news/israel-security/2026-07-13/ty-article-magazine/.premium/inside-the-mossad-plot-to-install-ahamadinijad-as-irans-leader/0000019f-5b28-de66-a5bf-5b7b3bbd0000

Les responsables israéliens ont accordé une attention particulière à la conviction d’Ahmadinejad selon laquelle l’Iran ne pourrait pas continuer à survivre sous le régime des sanctions, et que le programme nucléaire du pays était devenu plus un fardeau qu’un atout. Les personnes étroitement impliquées dans cette relation naissante en sont venues à penser que son opposition au régime était devenue si intense qu’il accepterait de coopérer avec le Mossad et de lui confier son destin.

La guerre contre le Hamas battait alors son plein, et personne n’imaginait qu’Israël tenterait d’orchestrer un changement de régime à Téhéran. Pourtant, alors que les contacts avec Ahmadinejad s’intensifiaient, le directeur du Mossad, David Barnea, a congédié brusquement les personnes réunies dans son bureau, a sauté une réunion de sécurité prévue avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et a consacré toute son attention à l’ancien président iranien. Au cours des mois qui ont suivi, il a supervisé personnellement l’opération.

C’était presque inimaginable : un contact avec un haut dirigeant iranien qui était non seulement réel, mais aussi productif. Début 2026, alors que l’Iran était devenu le front central d’Israël, Ahmadinejad s’était imposé comme l’un des atouts les plus précieux du pays. Et lorsque Jérusalem a décidé de miser gros et de lancer l’opération Le Chat Botté – son plan visant à renverser le régime iranien – Ahmadinejad a été choisi pour prendre les rênes le lendemain. L’espoir était qu’il oriente le pays dans une nouvelle direction, abandonne la course iranienne à l’arme nucléaire et présente au monde un Iran à la fois ancien et nouveau.

David Barnea, à droite, et Benjamin Netanyahu, en septembre dernier. Crédit : Kobi Gideon/GPO

En réalité, Ahmadinejad n’était qu’une pièce du projet de changement de régime. Le plan comprenait également des opérations d’influence à l’intérieur de l’Iran, un programme d’armement et d’entraînement des forces kurdes en Irak, l’activation d’autres groupes minoritaires pour déstabiliser le régime, et des plans de l’armée de l’air visant à établir un couloir terrestre pour le mouvement de milices.

Il y avait aussi de profondes divergences.

Le général de division Shlomi Binder, directeur du Renseignement militaire, a conclu que le plan avait peu de chances de succès. Le général de brigade Ofir Mizrahi-Rosen, chef de la division Recherche du Renseignement militaire, a rédigé tout un document remettant en question cette opération ambitieuse. Le conseiller à la sécurité nationale, Tzachi Hanegbi, s’est retiré de la planification après avoir estimé qu’elle relevait davantage de fantasmes que de réalité. Puis, trois jours avant l’heure H, les désaccords ont atteint un tel point d’ébullition que le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, a ordonné l’arrêt de tout. Netanyahu, cependant, a décidé de poursuivre.

Le château de cartes construit par Netanyahu et Barnea s’est effondré avant que les Kurdes n’aient tiré une seule balle.

Près de six mois se sont écoulés depuis, mais l’histoire complète derrière cette opération n’a jamais été racontée. Ces derniers mois, Haaretz s’est entretenu avec plus de 30 sources haut placées au sein de la direction politique, de l’appareil de défense, ainsi qu’avec des diplomates et des responsables étrangers. Leurs récits révèlent comment Israël s’est lancé dans l’une des entreprises les plus ambitieuses de son histoire, et comment le Mossad a obtenu des succès remarquables en un temps incroyablement court.

Pourtant, une conclusion sinistre est inévitable : l’opération Le Chat Botté était un chat dans un sac dès le départ.

Il y a un peu plus de deux ans, le 19 mai 2024, un hélicoptère transportant le président iranien de l’époque, Ebrahim Raïssi, s’est écrasé près de la frontière entre l’Iran et l’Azerbaïdjan. Raïssi, surnommé le Boucher de Téhéran, avait joué un rôle central dans l’exécution de 5 000 prisonniers politiques à la fin de la guerre Iran-Irak. Sa mort n’était pas censée marquer un tournant. Comme tout Iranien le savait depuis longtemps, les présidents vont et viennent, tandis que les décisions les plus importantes du pays sont prises par le guide suprême, Ali Khamenei.

Pourtant, elle en fut un.

Lorsque la nouvelle de la mort de Raïssi est parvenue au quartier général du Mossad, à Glilot, les responsables ont constaté une réaction inattendue : des scènes de joie dans les rues de Téhéran. L’agence savait déjà que le régime montrait des signes de fragilité. Un an plus tôt, les manifestations avaient continué de couver après la mort de Mahsa Amini, arrêtée pour avoir prétendument enfreint le code vestimentaire obligatoire de la République islamique. La police des mœurs avait réduit sa présence, et le gouvernement peinait sous le poids des sanctions internationales.

Néanmoins, la liesse populaire face à la mort du président était hautement inhabituelle. Pour le Mossad, c’était un signe annonciateur. L’agence en a conclu que le régime était plus faible qu’on ne le pensait généralement et y a vu une opportunité.

L’été 2024 a également marqué un tournant dans la vision du monde de Netanyahu. Ce furent les mois durant lesquels le Premier ministre a commencé à émerger du choc du 7 octobre. Sa prudence traditionnelle dans l’usage de la force a cédé la place à une approche bien plus belliciste, presque sans frein. Et comme à Gaza, de même en Iran.

Avec le recul, il était probablement sincèrement préoccupé par l’avancée du programme nucléaire iranien. Il était aussi sans doute troublé par l’enlisement de la guerre à Gaza et cherchait un succès qui éclipserait l’impasse dans les combats contre le Hamas. D’une manière ou d’une autre, c’est à ce moment qu’il a pris sa décision : Israël devait œuvrer au renversement du régime à Téhéran.

Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, en 2024. Crédit : AFP

Lorsque Netanyahu a convoqué Barnea et lui a ordonné de rediriger les ressources vers cette nouvelle mission, cela marquait une rupture nette avec une politique en vigueur depuis près de deux décennies. Avant le retour au pouvoir de Netanyahu en 2009, le Premier ministre de l’époque, Ehud Olmert, avait demandé au directeur du Mossad, Meir Dagan, d’examiner si Israël pouvait s’attaquer à la racine du régime iranien.

« La réponse de Dagan a été non », déclare Olmert. « Nous avons mené toutes sortes d’opérations d’influence et avons constaté qu’elles n’avaient aucune valeur réelle. »

Vers la fin du mandat de Dagan à la tête du Mossad, après que Netanyahu était déjà revenu au poste de Premier ministre, la question a été débattue lors d’une réunion classifiée de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset.

« Dagan a dit que c’était au-delà de nos capacités », raconte une source présente à la réunion. « Mais il a ajouté que si les Américains s’en chargeaient, nous aurions des moyens de les aider. »

La politique est restée inchangée sous le mandat de Tamir Pardo à la direction du Mossad. Un ancien haut responsable du Mossad se souvient être entré dans le bureau de Pardo et lui avoir demandé de faire du renversement du régime iranien un objectif stratégique. Pardo a rejeté l’idée.

« Il n’y avait pas de ressources pour cela, dit-il. Il n’y avait pas d’argent, pas d’agents opérationnels, pas de plans. »

Sous Yossi Cohen, l’Iran est resté la priorité absolue du Mossad, mais l’objectif était toujours le programme nucléaire, pas le changement de régime. À l’époque, l’opinion dominante était que ce sont les scientifiques nucléaires iraniens, et non les dirigeants politiques, qui devaient être la cible d’assassinats.

Il y a deux ans, lorsque Netanyahu a ordonné à Barnea de changer de cap, il lui a demandé de commencer par un objectif plus modeste : non pas renverser le régime, mais le déstabiliser.

Le Mossad a commencé à planifier des opérations d’influence et des actions destinées à agiter la population iranienne. Une série de propositions visait à semer la discorde parmi les nombreux groupes minoritaires du pays. D’autres visaient à amplifier les manifestations populaires authentiques à l’aide d’outils technologiques avancés et de collaborateurs locaux – une version bien plus sophistiquée des propres efforts de l’Iran pour attiser les troubles en Israël en persuadant des citoyens de taguer des graffitis.

Quelle était la confiance du Mossad lui-même dans tout cela ? Très faible. De nombreux membres de l’organisation ont averti à l’époque qu’il s’agissait d’un gaspillage complet de ressources. Netanyahu et Barnea ont écouté, mais ont choisi de continuer à développer les capacités nécessaires.

Cette approche a guidé le Mossad pendant six mois, jusqu’aux premiers jours de l’hiver 2024. Puis, en un instant, Netanyahu a conclu qu’il devait emprunter une voie différente. Il devait tout miser sur cette opération.

Pour lire la suite : https://www.haaretz.com/israel-news/israel-security/2026-07-13/ty-article-magazine/.premium/inside-the-mossad-plot-to-install-ahamadinijad-as-irans-leader/0000019f-5b28-de66-a5bf-5b7b3bbd0000
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Épilogue – Chronique d’un échec

Il y a quelque chose de trompeur dans le plan du Mossad. D’un côté, les succès étaient impressionnants : Barnea et ses agents ont réussi à convaincre un ancien président, bénéficiant d’un véritable soutien populaire, de servir les intérêts d’Israël. Ils ont obtenu la coopération de plusieurs groupes kurdes pour une offensive terrestre, les armant et les formant. Ils ont cultivé un réseau de collaborateurs à Téhéran, déployé des drones à travers le pays et établi une base en Azerbaïdjan. Pourtant, au moment de vérité, rien n’a fonctionné. Du grand plan, il ne restait que des châteaux en Espagne...

« C’est un échec du Mossad », déclare une source haut placée dans le secteur de la sécurité, « et il provient de la conviction qu’ils pouvaient renverser un régime avec des moyens aussi limités. » D’autres sources ont exprimé des opinions similaires. Elles ont souligné que ce plan ambitieux, qui aurait dû être le fruit de nombreuses années de travail, avait en réalité été conçu en quelques mois seulement.

« Quand je dirigeais une division d’unités opérationnelles spéciales, j’avais toujours en cours une opération stratégique active », raconte l’ancien directeur du Mossad, Tamir Pardo. « Pour obtenir un résultat, nous travaillions pendant deux ans. Si on m’avait dit qu’en dix ans nous pourrions peut-être réussir à créer quelque chose en Iran, alors très bien. Mais en fin de compte, il faut que des gens sortent et se battent avec des armes, que des civils descendent dans les rues les mains nues. Je ne sais pas ce qui arrivera à l’Iran à l’avenir, mais celui qui prétend avoir provoqué l’effondrement du régime ne sait tout simplement pas de quoi il parle. »

« On ne peut pas mener un plan de changement de régime en quelques mois », argue Ram Ben Barak, ancien directeur adjoint du Mossad et membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense. « J’estimais que ce plan prendrait au moins une décennie. Identifier une direction alternative, choisir un leader, recruter des gens, introduire des armes – c’est un travail colossal, avec d’innombrables échecs en cours de route. »

« C’est une entreprise gigantesque qui doit s’étaler sur environ quinze ans », ajoute une source du Mossad. « Elle est censée passer d’un directeur du Mossad à l’autre ; cela ne peut pas se faire comme ça. Le Mossad est un immense navire, et il faut du temps pour le faire virer. »

« Une opération comme celle-ci requiert un effort énorme », déclare une quatrième source, ancien chef de division au Mossad. « Il faut construire un appareil massif, et même après l’avoir construit, il faut honnêtement admettre que le succès n’est pas garanti. »

Selon une source familière du plan, le problème était que chaque étape dépendait de la précédente. « La pierre angulaire était l’opération kurde, et sans elle, toute progression était impossible. Une bonne opération ne se construit pas ainsi, avec tout qui repose sur un seul maillon de la chaîne. »

Un autre facteur souligné par les sources est l’hybris, combinée à une détermination à atteindre l’objectif à tout prix, au point de devenir aveugle aux risques. Tout comme Netanyahu n’a pas consulté ses prédécesseurs et n’a pas été ému par les mises en garde du Renseignement militaire, la direction du Mossad s’est comportée de la même manière.

« Au milieu des préparatifs, j’ai reçu un appel du Mossad me demandant de rencontrer le chef de la division de l’influence », raconte une source sécuritaire. « C’était lui qui menait le plan. J’ai dit que je serais ravi de venir. Je l’ai fait, nous avons échangé des salutations, mais il est vite devenu évident qu’il ne pensait pas avoir besoin d’aide et qu’il savait déjà ce qu’il fallait faire. Je l’ai remercié et je suis parti. »

Un haut gradé de l’armée israélienne a décrit une expérience similaire. « Fin 2025, j’ai été invité à une réunion au Mossad avec le chef de la division de l’influence. J’ai vite compris que la conversation n’aboutirait à rien. Au bout de quelques minutes, je me suis levé et je suis parti. »

« Où étaient toutes les personnes qui auraient dû se lever et dire que c’était absurde ? » s’interroge une source sécuritaire. « Les professionnels auraient dû dire : "Assez. Arrêtez. Vous inventez des idées sans aucun fondement." Tant de gens, et personne ne dit que le roi est nu ? »

Dans les discussions qui ont lieu ces jours-ci, certains estiment que l’ensemble du plan était une erreur stratégique de premier ordre. « Vous avez poursuivi un fantasme et avez offert aux Iraniens un récit de victoire », déclare une source sécuritaire. « Le Mossad porte une lourde responsabilité dans cet échec car il a créé l’impression qu’il y avait une forte probabilité de succès. Et c’est aussi l’échec de Netanyahu. Il l’a imposé depuis le début et a poursuivi le plan même quand on lui a dit qu’il n’avait pas de réelle faisabilité. »

D’autres soutiennent qu’il est trop tôt pour rendre un verdict définitif. Le plan ne s’est peut-être pas concrétisé, mais les conséquences de la campagne plus large pourraient ne pas devenir claires avant des années. Ils font valoir qu’Israël est également sorti de la deuxième guerre du Liban avec un goût amer, pour ensuite connaître 17 ans de calme.

Barnea lui-même croit toujours que le régime est voué à s’effondrer et prédit que cela se produira dans un à trois ans. Cependant, il admet également qu’en cas d’accord entre les États-Unis et l’Iran entraînant le dégel des avoirs et la levée des sanctions, il y a de fortes chances que le régime survive. Et pas seulement qu’il survive. Ce serait un régime qui a résisté à des manifestations généralisées, qui a tenu tête à l’attaque de la plus grande puissance mondiale et qui n’a pas succombé à une campagne de pression prolongée sur la question du détroit d’Ormuz. L’argent affluerait. La production de défense s’envolerait. Le pari de Netanyahu pourrait encore coûter cher à Israël.


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